Dossier 2 : « La Mémoire du Tueur »

Dossier « La Mémoire du Tueur » est un texte explicatif destiné à vous faire découvrir le deuxième tome de ma série.

Bienvenue dans mon univers !

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Memoire du Tueur, La - Sylvain Johnson

Dossier 2 : « La Mémoire du Tueur »

Nous sommes en décembre 2015. Le 23, pour être plus précis. Le deuxième tome du cycle « Le Tueur des Rails » voit finalement le jour. C’est un moment important dans ma carrière d’écrivain. Non seulement parce qu’il s’agit d’une autre publication, mais parce que ce roman me libère d’un énorme fardeau. Le doute. Il a fallu 5 ans pour que la suite trouve sa place dans les librairies numériques. 5 ans pour que le roman initial cesse de me hanter. 5 ans pour passer à autre chose.

La suite n’était pas prévue, du moins après l’écriture du premier. Le Tueur des rails devait être un bouquin unique, mais les choses ne se passent presque jamais comme prévu.

Sheridan, le tueur légendaire de mon histoire, devait me hanter. Les lecteurs voulaient en savoir plus, je voulais en dire plus, découvrir pourquoi ce personnage m’habitait avec autant de passion.

Au fil des jours, des nuits, naissait peu à peu la matrice de ce nouveau roman « La Mémoire du Tueur ».

Océan Park

« Quand il avait rencontré Jodie, elle venait tout juste de faire l’acquisition d’une immense résidence dans une petite ville côtière nommée Ocean Park, dans l’état du Maine. Comme son nom l’indiquait, la communauté était située tout près de l’océan et de la ville plus connue d’Old Orchard Beach. C’était une destination de vacances très populaire, que ce soit des Canadiens recherchant la plage et le soleil ou des Américains des États voisins privés de l’océan. La résidence datait du siècle dernier, avait été aménagée en hôtel avec des chambres et des suites, que la femme avait l’intention de louer. »

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Au moment de l’écriture de ce tome, je vivais sur la côte du Maine, dans une énorme auberge pour touriste fermée durant l’hiver. Nous avions loué une chambre pour la durée de la saison morte, avec vue sur l’océan. Nous y avons passé deux hivers. C’est dans cette petite communauté d’Océan Park que je commençais à écrire « La Mémoire du Tueur ». Je me questionnais sur la possibilité qu’un meurtrier maniaque et torturé par un mal millénaire puisse s’intégrer dans la société. Est-ce que Sheridan pourrait arriver à se fondre dans la foule, à s’établir quelque part et enfin vivre? Je l’imaginais, souffrant et luttant contre ses pulsions, tout cela pour avoir la chance de devenir « normal ». Une femme devait être sa motivation.

Mais comme toute belle chose, il arrive que le destin se retourne contre vous et c’est exactement ce qui s’est passé pour Sheridan. Le mal qui vit en lui, qui l’anime jour et nuit, ne pouvait être contenu. Un meurtrier sanguinaire laisse des traces sur son passage, des ennemis s’élèvent parfois dans la foule pour leur faire face. Le passé vous suit, vous hante et ne vous laisse jamais seul.

Sur la berge venteuse et enneigée de la côte du Maine, je me suis laissé inspirer par l’ambiance macabre et j’ai mis sur papier les premiers chapitres.

Sheridan ne pouvait nier sa nature, la dissimuler un moment, peut-être, mais pas éternellement. Ce fut une silhouette sombre, une masse furtive qui vint le ramener dans la réalité malsaine de son état de tueur en série.
Je vous épargnerais les détails, mais disons que la pire chose qu’un tueur puisse rencontrer est un autre tueur.

DogTown

« Le sentier s’était rapidement élargi au point d’être suffisant pour permettre le passage d’une voiture, quoiqu’il n’en vit aucune trace sur le sol de terre battue. Seules des empreintes de pas humains s’étaient fossilisées dans la boue durcie. Il comprit qu’il avait atteint sa destination quand il vit un panneau en bois artisanal qui pendait de travers à une branche. Sur la pièce boisée et usée par le temps, les intempéries, on avait peint un nom en lettres noires. DogTown »

Une grande partie de l’action, dont la fin du roman, se déroule à « Dogtown » dans l’état du Massachusetts. Un lieu réel, bien que différent de la description dans le livre. Je suis tombé sur cet endroit par hasard et son histoire m’a charmé, m’a poussé à en faire la visite. Je ne fus pas déçu, puisque l’histoire riche et mystérieuse de « Dogtown » s’est avérée parfaite pour mon récit. Imaginez un endroit colonisé dans les années 1600 sur la côte du Massachusetts, un lieu considéré idéal afin de se protéger contre les pirates et les Amérindiens. Lors du conflit de 1812 et en raison des risques de bombardements, plusieurs habitants abandonnèrent leurs résidences pour un lieu plus sécuritaire. Le résultat fut que ces maisons se virent habitées par des vagabonds et itinérants. Les femmes de soldats ou marins qui ne revinrent jamais se dotèrent de chiens pour se protéger et plusieurs de ces animaux se retrouvèrent à l’état sauvage et donnèrent à l’endroit son surnom. Parmi les derniers habitants, on en suspectait certains de pratiquer la sorcellerie. Avec un si riche passé, l’endroit fut aménagé pour devenir un petit réseau de sentiers pédestres, au paysage rocheux particulier. D’ailleurs, un des bienfaiteurs de la région installa plusieurs rochers le long des sentiers, avec des mots ou phrases gravés dans la pierre pour éveiller la curiosité.

En écrivant ce roman, je me libérais de Sheridan, tout en permettait aux lecteurs d’en apprendre plus. J’espère qu’ils aimeront cette suite qui se déroule chronologiquement avant le premier tome. C’est donc un tueur plus jeune que le lecteur découvrira.

Je vous invite à découvrir ces 3 articles intéressants sur Océan Park et surtout « Dogtown ». Malheureusement, deux de ces articles sont en anglais et celui en français est incomplet.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Dogtown
https://en.wikipedia.org/wiki/Dogtown, _Massachusetts
https://en.wikipedia.org/wiki/Ocean_Park, _Maine

Pour découvrir le premier tome de la série :

Le Tueur des Rails

Pour découvrir le deuxième tome de la série :

La Mémoire du Tueur

Le site de mon éditeur :

L’Ivre-Book

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Dossier 1 : « Le Tueur des Rails »

Dossier « Le Tueur des Rails » est un texte explicatif destiné à vous faire découvrir le premier tome de ma série. Il a déjà été publié sur un défunt site destiné à la ville de Montréal.

Bienvenue dans mon univers !

Dossier 1 : « Le Tueur des Rails »

Je suis né à l’hôpital Saint-Luc de Montréal en la glorieuse année 1973. Le film Kamouraska basée sur le Roman d’Anne Hébert prend l’affiche, Pink Floyd présente « Dark side of the moon » en concert pour la première fois au Québec et CKRL-FM devient une réalité. Elle serait la première radio communautaire francophone dans le monde.

Quelques années plus tard, ma famille déménage à Laval, puis dans le village de Sainte-Thècle en Mauricie. Toutefois, malgré ces déménagements, les nouveaux paysages à explorer, je n’ai jamais cessé d’être un Montréalais. Mon cœur était resté quelque part entre le Mont-Royal verdoyant, le fleuve Saint-Laurent aux reflets d’argents et le vieux port bondé de touristes.

Mon roman « Le tueur des rails » est un projet entamé dans le Maine, alors que je vivais une situation difficile. Mon écriture était un moyen de m’évader, de quitter le présent détestable pour plonger dans un univers fantastique, lointain et très souvent plus acceptable. J’admets toutefois que mes personnages n’ont pas la vie facile.

En écrivant ce roman, je m’ennuyais énormément de ma ville natale. Plusieurs années s’étaient écoulées sans la moindre occasion d’y remettre les pieds et elle me manquait. Mon esprit ne cessait de vagabonder, pour inévitablement retourner dans ces endroits joyeux de mon esprit. La géographie, le climat et la culture de la ville s’intégraient dans mon imagerie, mes rêves, mes songes éveillés.

Quoi de plus naturel que d’y situé mon aventure?

On peut dire que « Le tueur des rails » est le combat d’un jeune homme troublé avec sa famille, sa propre santé mentale douteuse, sa vie décousue et sans espoir. En amorçant l’écriture, je voulais explorer deux éléments distincts.

Le premier était l’écriture d’une histoire racontant les déboires d’un tueur en série. Un personnage que je voulais différent, m’éloignant du thème classique de l’enfant bizarre qui torture des animaux, du psychopathe martyrisé par des parents sadiques, pervers et alcooliques. Mon tueur devait « attraper » cette cochonnerie meurtrière d’une autre façon.

Le deuxième élément du roman était le voyage en chemin de fer, incognito sur les trains de marchandises. J’étais fasciné par les documentaires de ces vagabonds traversant le pays, le continent dans des wagons froids, mettant leur vie en danger, créant des confréries secrètes de voyageurs clandestins aux surnoms évocateurs.

Pourquoi choisir Montréal comme ville où situer mon récit?

Parce qu’il n’y avait aucun autre endroit pouvant subvenir à tous mes besoins littéraires, aucun autre lieu présent dans mon imaginaire. La métropole possède un héritage ferroviaire assez grandiose, évident lorsque vous vivez sur son large territoire. Il y a les trains de banlieue, entre le centre-ville de Montréal et Deux-Montagnes, St-Jérôme, Mont-Saint-Hilaire, Mascouche, Candiac. J’ai pour ma part effectué le trajet Deux-Montagnes vers Montréal des centaines de fois. Peu importe où vous êtes dans la ville, il y a de fortes chances pour que vous entendiez un train dans le lointain, pour que des rails soient visibles dans le paysage urbain.

Cimetières dans le roman.

« Le cimetière était vaste, séparé en six sections rectangulaires. Les plus anciennes tombes, datant du début de la colonie, se trouvaient tout au fond. Les plus récentes se rapprochaient de la sortie, à mesure que l’espace était utilisé. C’était l’un des premiers cimetières de l’île de Montréal.  »

La première mention de la métropole québécoise dans le roman survient dès le début. Mon personnage principal, Thomas Pelletier, se rend de nuit dans un cimetière sombre et isolé. Il s’y retrouve pour méditer sur la tombe de son petit frère. L’étendue des morts qui m’a inspiré la scène est en fait « Le repos Saint-François d’assise » sur la rue Sherbrooke, non loin de la station de métro Langelier. Ma description de l’endroit n’est pas trop réaliste, j’ai modifié des éléments du décor pour servir ma cause, y ajouter une haute clôture et de la végétation plus importantes. On me pardonnera sûrement ce petit écart.

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J’ai une passion avouée pour les cimetières, qui sont le premier endroit visité dès mon arrivée dans une ville inconnue. Ce sont des lieux calmes, empreints d’une sérénité et d’une beauté appréciable. Comme Thomas, je m’y retrouve pour puiser dans ma conscience et mon esprit, les idées, les images, les sons qui peuplent mes écrits. C’est d’ailleurs dans ces endroits isolés que la plupart de mes moments d’inspirations se sont produits.

Mon cimetière préféré de Montréal et sur le versant nord de la montagne du Mont-Royal, situé sur le chemin de la Forêt. Une large étendue funéraire de plus de 165 acres. Il s’agit d’un des premiers lieux d’ensevelissement d’Amérique du Nord. C’est un endroit au paysage pittoresque, avec des stèles et de petites collines.

Appartement Montréalais.

« Heureuses, elles vivaient dans un quartier résidentiel de Montréal, dans un appartement au deuxième étage d’une charmante maison. Leur vie était simple, beaucoup de sorties, de plaisirs et de bonheur. Rien ne laissait présager la tragédie qui allait survenir.  »

Mes deux personnages principaux, Thomas et Lilly, ont vécu à divers moments de leurs existences dans la ville de Montréal. Pour Thomas, tout a commencé dans la résidence familiale, ce refuge devenu détestable où la vie a basculé dans le chaos le plus complet. La résidence de ses parents est un endroit fictif, mais la présence des rails à proximité est une constante qui ne m’a jamais quitté durant mes nombreux déménagements. J’ai vécu à Laval, tout près de la ligne de train de banlieue, vécu à Sainte-Thècle, non loin du chemin de fer fréquenté par de longs convois de marchandises et de trains de passagers. Je vis aujourd’hui à moins d’un demi-kilomètre d’une gare et le train se manifeste dans l’écho de son klaxon bruyant aux passages à niveau.

Lilly, quant à elle, vivait dans ces rues typiques de Montréal que j’adore tant et qui fleurissent sur les cartes postales, les sites de voyages. À l’époque, elle n’était qu’une fillette innocente vivant avec une mère seule, faisant de son mieux pour subvenir à leurs besoins. Les immeubles du genre ont souvent deux ou trois étages, formant deux rangées de façades protégeant une rue étroite. Ils sont faciles à reconnaitre, avec leurs escaliers en colimaçons, ces petites bandes de végétations créant l’illusion d’un parterre à entretenir. Souvent, des arbres sont plantés le long du trottoir, à intervalle régulier. Ce genre de rue évoque, dans mon esprit, le premier juillet la frénésie des déménagements, des camions de locations bloquant la rue, des gens couverts de sueur transportant de lourds cartons. Je revois aussi les drapeaux québécois sur les balcons les plus hauts, des bicyclettes, des caisses de bières vides et des chaises pliantes. L’hiver, les voitures sont ensevelies sous la neige, les trottoirs n’existent plus et la rue est nimbée d’une clarté irréelle, poétique, diffuse par les lumières de rues. C’est un aspect de Montréal que je n’ai retrouvé nulle part, une quiétude de quartier unique à la métropole.

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Gare Centrale et chemins de fer.

« Il y a de cela cinq jours, je débarquai d’un train de marchandises venu de Burlington, dans le Vermont. C’était un long voyage. J’avais mis pied tout près du centre-ville, non loin de la gare Centrale et le convoi avait poursuivi son chemin, bruyant et pesant, un train d’au moins une soixantaine de wagons »

Sheridan est le tueur en série qui hante mon roman. Un être ignoble né d’un amalgame intéressant de souvenirs confus, de rêves, d’éléments tirés d’émissions de télévision sur les vagabonds et sur les voyages clandestins sur les rails. Dans le récit, mon héros fait son arrivée dans Montréal sur un train de marchandises, non loin de la gare Centrale au centre-ville. J’ai imaginé une sorte d’immense réseau de rails, un parc rempli de wagons immobiles, de locomotives au repos. Le genre d’endroit qui existe peut-être dans l’immense réseau ferroviaire du Québec. Ce sera donc à proximité des édifices de bétons et d’aciers, non loin du port de Montréal, qu’il fera son intrusion dans la ville. Si vous avez déjà pris le train pour quitter la gare Centrale, tout en portant attention au paysage qui défile, vous aurez remarqué plusieurs voies non empruntées, des wagons immobiles, une activité inconnue se déroulant dans l’anonymat. Mon esprit s’est emparé de ces détails, pour peupler ces zones sombres dans les tunnels, le long du chemin de fer, de vagabonds assoiffés, d’âmes perdues cherchant un refuge pour la nuit.

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Voilà. J’espère que vous aurez aimé cette petite excursion bien inoffensive dans l’univers de mon roman “Le tueur des rails”. N’hésitez pas à me contacter si vous avez des questions et commentaires. Sylvain_johnson@yahoo.com.

Pour découvrir le roman : (aussi disponible dans toutes les bonnes librairies numériques francophone ou en version papier dans les librairies Québécoises.

Le Tueur des Rails

Suivra le dossier 2 : La Mémoire du Tueur.

Mon petit bilan 2015

Mon petit bilan de 2015

Pour ne pas vous ennuyer, je vais être très bref dans mon petit bilan.

À la fin de 2015, j’ai trois romans de publiés. En papier au Québec et numérique dans la francophonie.

  • Le Tueur des Rails (Papier + numérique)
  • L’Esprit des Glaces (Papier)
  • La Mémoire du Tueur (Numérique)

En ce qui a trait aux nouvelles littéraires, j’ai publié une nouvelle dans Horrifique en novembre 2015, deux nouvelles dans l’anthologie des Fossoyeurs de rêves en juin 2015. J’ai aussi eu l’honneur de voir une de mes histoires publiées dans Clair/obscur en janvier 2015.

J’ai aussi l’assurance de voir 3 autres romans publiés en version numérique pour 2016.

J’ai au moins 5 nouvelles littéraires de prévues durant l’année à venir.

Quelques manuscrits sont sous étude par des éditeurs et j’espère des réponses positives.

Mais je crois vraiment que ma plus importante contribution à notre société, mon plus grand chef-d’œuvre, est la venue au monde de mon fils. J’ai découvert ce que signifiait être père, aimer sans condition.

Voilà, très bref bilan pour ne pas vous emmerder.

Bonne année et merci de me suivre.

Sylvain Johnson

Extrait de la Mémoire du Tueur

 

Memoire du Tueur, La - Sylvain JohnsonLa Mémoire du Tueur est le deuxième tome du cycle « Le Tueur des Rails ».

Il est maintenant disponible dans toutes les bonnes boutiques numériques.

Vous pouvez en lire un extrait ci-dessous ou encore télécharger le fichier EPUB de l’extrait pour votre liseuse.

Merci et bonne lecture!

 

Pour télécharger l’extrait en format EPUB – cliquez ici!

 

Extrait :

La Mémoire Du Tueur

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 Le 12 octobre 1962

Maine.

 Sheridan s’appuyait d’une main contre le mur, plié en deux, tout en vomissant douloureusement. Il était étourdi, son corps recouvert d’une sueur froide et malsaine. Drainé de toute énergie, il craignait de s’effondrer. Mais il parvint à rester debout, et une fois son estomac vidé du contenu de son lointain déjeuner, il se sentit un peu mieux. Se redressant, il observa l’espace restreint entre les deux bâtisses où il s’était réfugié en toute précipitation. Deux longs murs de briques se trouvaient de chaque côté de lui, créant un passage entre une arrière-cour qu’il pouvait entrevoir devant lui et la rue de laquelle il était venu.

Émergeant du malaise qui avait temporairement voilé sa lucidité, il se retourna en direction de la rue, heureux de constater que l’entrée de la ruelle était déserte. Il n’y avait eu aucun témoin de l’incident. Il s’essuya le front, reprit son souffle et se décida à quitter son refuge. Le goût acide du vomi refusait de quitter sa bouche, s’attardait dans sa gorge, lui brûlait l’estomac.

Il se trouvait dans un petit village de campagne dont la rue principale, étroite et ne comportant qu’une dizaine d’établissements, était déserte. Il était encore tôt.

Sheridan quitta la ruelle sombre afin de rejoindre le trottoir, tout à fait conscient de son apparence maladive. La vision de sa Chevrolet Cameo 1957, garée devant l’établissement qu’il était sur le point de visiter, le rassura. C’était une ancre de réalité dans la folie qui sévissait en lui, l’empêchant de dériver et de se perdre dans l’océan des ténèbres de sa maladie. Le soleil passager, luttant contre de lourds nuages remplis de promesses pluvieuses, se reflétait sur la carrosserie blanche.

Il n’allait pas bien, et ce fut avec difficulté qu’il franchit la courte distance le séparant de la porte de l’établissement qu’il voulait visiter. Il cherchait à se concentrer sur la tâche à accomplir, tentait de maîtriser les tremblements qui l’animaient de la tête aux pieds. Son corps tout entier lui faisait mal et un assourdissant vrombissement emplissait son ouïe. Le phénomène avait pris naissance très tôt le matin même et s’était ensuite amplifié, se propageant dans tout son être, pour ne lui laisser aucun doute sur son origine. Ce qui l’avait forcé à quitter son domicile de manière précipitée, titubant jusqu’à son véhicule pour prendre la direction de ce village pittoresque.

Sheridan ouvrit la porte boisée devant lui, une clochette révélant son intrusion matinale dans la boutique dont le nom avait été peint sur la façade. « Produits agricoles Tanger et fils. » L’odeur le frappa aussitôt, un mélange de foin séché et d’excréments, d’urine et de poussière accumulée depuis longtemps. L’endroit était vaste et la partie du magasin dans laquelle le visiteur pénétrait était réservée aux articles nécessaires pour le soin des bêtes. Nourritures, selles, cordes et sangles en cuir, jouets pour les animaux domestiques et outils de travail pour les bêtes de fermes. Une grande partie des stocks était exclusivement réservée aux gâteries, pouvant satisfaire la plupart des races, du chien en passant par les oiseaux. On trouvait de tout, un large éventail de produits qui révélaient la vocation agricole de la municipalité et des environs.

La porte se referma dans son dos et Sheridan se retourna vers le comptoir, vide de tout employé. Il patienta un court moment, s’attendant à ce que quelqu’un vienne le rejoindre, mais seul un bruit métallique provenant de l’arrière de la boutique se fit entendre. Il hésita brièvement, pour ensuite s’avancer dans cette direction. Quelques pas le conduisirent devant une barrière métallique qui séparait l’intérieur de la vaste pièce en deux. Un écriteau demandait de refermer la clôture derrière soi, ce qu’il fit consciencieusement une fois passé de l’autre côté. Cette subdivision de la boutique était l’endroit où les animaux destinés à la vente se trouvaient, au sol bétonné couvert de terre, de crottin et de foin. Elle se composait de plusieurs compartiments où les animaux étaient entreposés selon leurs races.

L’odeur animale s’intensifiait à mesure que Sheridan avançait. La puanteur le rendait malade, éveillait les reliquats d’une nausée qu’il avait pourtant cru éradiquer de son être. Il s’immobilisa, savait que son calvaire serait bientôt terminé et rassembla son courage pour poursuivre, rester sur place et de ne pas s’enfuir au pas de course. Il parvint tant bien que mal à conserver son calme et put avancer d’un pas lent entre les subdivisions boisées, passant tout d’abord devant les plus gros animaux : vaches, porcs, chevaux et bœufs. Une vingtaine de pas le conduisirent, sous un concert de hennissements et de beuglements, vers les créatures de tailles moyennes. Ce qu’il recherchait. Il s’arrêta devant la première stalle susceptible de l’intéresser et, les mains sur les barreaux de métal, observa les bêtes qui broutaient inlassablement. Il entendit à ce moment-là des pas humains raclant le sol, se rapprochant de lui. Un coup d’œil par-dessus son épaule lui permit de voir une porte au fond de la salle qui se refermait en silence. Un homme avait pénétré dans la pièce et se rapprochait à grandes enjambées, s’essuyant les mains sur le vieux tablier qu’il portait.

L’individu se plaça aux côtés de Sheridan, se retenant contre la barre d’acier dans une pose similaire et son regard fier s’attarda sur les bêtes indolentes. Il souriait en dévoilant une dentition usée, jaunie. Il devait avoir la soixantaine passée, non rasé, mince et grand. Il était le parfait exemple de ce à quoi un fermier devait ressembler. La peau bronzée de son visage craquelé témoignait d’une grande exposition au soleil et aux intempéries. Son corps semblait être un amalgame de nerfs et de muscles, sculptés par des années d’efforts physiques. Il était vêtu d’une salopette et d’une chemise en coton, de lourdes bottes de travail brunes. Ses vêtements salis racontaient l’histoire de son travail exigeant et difficile. Ils échangèrent un salut poli, d’un simple mouvement de tête commun.

Devant eux, trois chèvres et deux moutons mâchouillaient une nourriture qu’ils puisaient dans un contenant métallique au centre de l’enclos. Ils paraissaient en bonne santé, pas trop maigres, ni trop gras. L’homme les regardait avec une fierté presque paternelle.

 — Russel Brand. C’est moi le propriétaire.

— Walter Jenkins.

 Il avait bien entendu donné un faux nom.

 — Dites-moi, monsieur Jenkins, vous n’êtes pas d’ici ?

— Non. Je suis de Portland. Je passais dans le secteur et j’ai décidé de m’arrêter.

— Bienvenue à Fairmont. C’est un petit village, mais nous sommes très accueillants.

— Merci.

 Le vieillard se recula, retirant bruyamment un verrou qui lui permit de faire glisser le portail vers l’extérieur. Les deux hommes furent contraints de reculer de quelques pas, et Russel pénétra ensuite dans l’enclos, dont il referma la barrière derrière lui. Sheridan l’observait en silence. L’homme entreprit alors de lui vanter les mérites d’une bête en particulier, en commençant par ses dimensions, la texture de son pelage et ses capacités de production de lait. Les vrombissements dans son crâne l’empêchèrent de bien comprendre les explications du vendeur.

 — Si vous voulez une chèvre, c’est celle-ci qu’il vous faut !

— Vraiment ?

— Je le crois. Elle vient d’une lignée de plusieurs générations de chèvres destinées à l’élevage et à la reproduction.

— C’est une belle bête.

 Russel souriait de plaisir, et alors qu’il caressait l’animal d’une main, se retourna afin d’épier Sheridan.

 — La meilleure. Dites-moi donc, que comptez-vous en faire ?

— Pardon ?

— La chèvre ? C’est pour quoi ?

— Pour le lait…

 On ne lui avait jamais posé de question sur la raison de ses achats et il fut pris au dépourvu. Il avait répondu la première chose qui lui avait traversé l’esprit et l’homme parut ne pas avoir décelé son hésitation. Russel passa une corde autour du cou de l’animal qui voulut brièvement se débattre, mais c’était inutile. L’éleveur était trop habile, l’animal trop docile. Il entraîna ensuite la chèvre auprès de la barrière, pour que le futur acheteur puisse l’admirer. Sheridan recula d’un pas, sans réfléchir, de manière tout à fait instinctive. Il avait été pris au dépourvu par la soudaine proximité de l’animal et par la peur que cette dernière n’amplifie ses impulsions déjà difficiles à contenir. Le vieillard avait capté cette incertitude inhabituelle, s’immobilisant afin d’observer l’acheteur potentiel d’un air pensif. Sheridan était nerveux, pâle, son front couvert de sueur. En fait, rien dans son allure ne donnait à penser qu’il puisse être un éleveur. Il était trop bien vêtu, d’une propreté qui excluait le travail agricole et témoignait d’une certaine crainte inexplicable envers la bête inoffensive qu’il avait sous les yeux. L’acheteur n’avait posé aucune des questions habituelles sur l’animal et paraissait n’avoir aucune connaissance à ce sujet. Mais c’était avant tout son recul involontaire et la lueur imprévue de peur qui avait voilé son regard qui inquiétèrent Russel.

 — Est-ce que ça va, monsieur ?

— Oui, bien sûr. J’ai eu une longue semaine et j’ai trop bu hier soir. Je ne me sens pas très bien.

L’homme plus âgé le toisa brièvement. Il cherchait à déterminer si Sheridan lui mentait. Il repassa son explication précipitée dans son esprit, voyant le teint pâle et la sueur qui luisait sur le front plissé de son cadet. Il avait vraiment l’air malade, donnait l’impression d’être la victime d’une gueule de bois terrible. Russell était un buveur invétéré, ne refusait jamais l’attrait de quelques verres et était un abonné des lendemains de veille. Il compatissait avec Walter, alias Sheridan, et eut un sourire en se remémorant le bon temps passé. Quand il avait lui-même la trentaine, travaillant durant le jour pour faire la tournée des bars la nuit venue.

Il se détendit et reporta son attention vers la bête, qui bêla.

— Que dites-vous de celle-là ? Je l’ai baptisée Amélie.

— Je crois qu’elle fera l’affaire.

— Alors, suivez-moi.

Sheridan accompagna l’homme et l’animal vers l’avant de l’établissement. Le vendeur était joyeux et caressait Amélie tout en lui parlant gentiment. Il lui faisait ses adieux.

Son comportement avait failli éveiller les soupçons, et Sheridan se promettait d’être plus prudent dans le futur. Il devait pour l’instant sortir d’ici au plus vite, retrouver l’air frais du dehors. Il n’en pouvait plus. Le vrombissement à ses oreilles était de plus en plus fort, son corps tout entier était parcouru de tremblements et il se sentait fiévreux. Il faisait de son mieux pour éviter de regarder l’homme, de se laisser tenter. Tout en s’approchant du comptoir, il extirpa son portefeuille de la poche arrière de son pantalon, ses doigts maladroits incapables de le retenir, et ce dernier s’envola pour effectuer une chute libre vers le sol. Le bruit de l’objet percutant le plancher en béton fit sursauter l’animal qui s’élança d’un bond vers l’avant, entraînant le vieil homme qui n’avait pas prévu le mouvement. Il parvint néanmoins à maîtriser la chèvre et pivota vers Sheridan qui ramassait son portefeuille.

— Êtes-vous en état de conduire, jeune homme ?

— Oui… bien entendu. Ça m’a juste glissé entre les mains. Ça va. Ne vous en faites pas.

Russel fixa Sheridan durant ce qui lui parut être une éternité. Il l’étudiait et bien qu’il ait l’air malade, savait que ce n’était pas une raison suffisante pour ne pas lui vendre l’animal. Le sourire timide et presque sincère du jeune homme le rassura. Satisfait, il lui tendit la corde retenant Amélie et se rendit derrière le comptoir, où il chercha quelque chose dans un petit livre en cuir, tout en marmonnant. Il trouva rapidement ce qu’il cherchait et lui dévoila le montant d’argent nécessaire pour faire l’acquisition de la bête. C’était raisonnable et l’argent fut versé au vendeur qui l’empocha gaiement. Sheridan enroula la corde autour de son poignet, de crainte qu’une fois dehors l’animal tente de se sauver.

— Vous avez besoin d’un coup de main ?

— Non ça va, je vous remercie.

— C’est plutôt moi qui devrais vous remercier, jeune homme.

Sheridan se détourna du comptoir et se dirigea vers la porte d’entrée. Amélie n’offrit que l’illusion d’une résistance temporaire, le suivant ensuite en faisant claquer ses sabots contre le sol poussiéreux.

Tout juste avant qu’il ne pose la main sur la poignée de la porte, Russel l’interpella.

— Hé ?

Sheridan s’immobilisa et sans pivoter son corps, se tordit le cou afin de jeter un œil vers le vieil homme.

— Vous venez de Portland ?

— Oui.

Le vendeur se tenait accoudé au comptoir, se passant une main sur la barbe, songeur. Sheridan avait chaud, devait sortir et faire taire les vrombissements. Il commençait à se sentir de plus en plus malade. À faiblir.

— Mon cousin Léopold, qui vit au nord de Portland, m’a parlé d’un type qui se balade dans les villages et qui achète des chèvres et des moutons.

— Ah oui ?

— Ouais. Il paraît qu’il lui en a acheté une dizaine l’année dernière. Puis il s’est mis à aller ailleurs. Plusieurs autres l’ont vu.

— Étrange. Mais pourquoi me dites-vous cela ?

— Ce ne serait pas vous par hasard ?

Le jeune homme, qui avait très chaud, chercha à maîtriser sa détresse et à se confectionner un masque de surprise.

— Moi ? Qu’est-ce qui vous fait penser que c’est moi ?

— Eh bien, mon cousin m’a dit que le type a l’air malade… et comme vous semblez…

Sheridan n’écouta pas la suite. Il se retourna, ouvrit la porte et se rua au-dehors, dans l’air frais du jour au ciel couvert. L’animal le suivait toujours sans résistance. Il se rendit à l’arrière de sa camionnette et, tandis que le vendeur sortait de sa boutique à sa suite, ouvrit le hayon à la hâte. Il souleva ensuite maladroitement la chèvre et la plaça à l’arrière de son véhicule. Le contact physique fut pénible et faillit le mener à l’abandon, à repousser cette parcelle d’humanité qui lui inculpait la maîtrise. Il tenta d’ignorer la proximité immédiate avec les côtes saillantes de la bête, le pelage et la chaleur qui se dégageait du corps si fragile. Les battements frénétiques de son cœur. Il se délesta rapidement de son fardeau, dut prendre une ou deux secondes afin de se ressaisir, se retenant contre l’acier réconfortant du camion. Il était étourdi. L’animal le fixait en broutant toujours ce qu’il avait dans la gueule, calme et sans la moindre idée du destin qui l’attendait. Sheridan contourna ensuite le camion, tout en titubant d’une ivresse inexplicable, afin de monter dans l’habitacle. Russel s’était approché du côté passager et se pencha, lui parlant au travers de la vitre abaissée.

— C’est vous, n’est-ce pas ?

— Écoutez, je suis pressé. Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous avec tous ces animaux ?

— Vous ne comprendriez pas…

Et Sheridan démarra, son interlocuteur n’ayant d’autre choix que de se reculer. Dans le rétroviseur, alors qu’il s’engageait le long de la rue principale du village, il put voir que l’homme était resté sur place, épiant le véhicule qui s’éloignait à toute vitesse.

Sur la route, soulagé d’être en mouvement, il put respirer avec plus de facilité. Par contre, le vrombissement ne faisait qu’amplifier. Il enfonça la pédale de l’accélérateur sans prendre en considération la possibilité d’être intercepté par un agent de police. C’était un risque qu’il acceptait. Il portait toutefois une attention particulière à la route, évitant les nids-de-poule ou les obstacles pouvant rendre le trajet difficile pour l’animal à l’arrière. Il voulait s’assurer que la chèvre atteigne la destination saine et sauve. La perte de l’animal pourrait avoir des conséquences catastrophiques. Irréversibles.

Il fonçait sur la route pavée sinueuse en tenant fermement le volant à deux mains. Il n’avait pas quitté le magasin depuis cinq minutes que déjà sa vue se brouillait. Il avait chaud, malgré l’air frais qui envahissait l’habitacle en le fouettant au passage. Une puissante vague de nausée tordit son estomac, le faisant gémir de douleur, s’ajoutant aux percussions soudaines qui tambourinaient son crâne. Il croisa deux voitures ; aucune n’était de la police et il espérait que Russel n’avait pas contacté les autorités. Il ignorait que ses activités énigmatiques avaient été remarquées et qu’elles faisaient l’objet des ragots. Qu’un étranger qu’il rencontrait pour la première fois puisse le reconnaître. Il était choqué.

Pour ses prochains achats, il serait contraint d’aller encore plus loin, et cela même s’il se trouvait déjà dans un comté voisin. La distance qu’il devait effectuer augmentait à chaque nouvel épisode et un tel désavantage l’agaça. Car d’ordinaire, le temps était limité. Tout se déroulait trop rapidement et était impossible à planifier. Il devrait peut-être considérer la possibilité de réserves.

Une fois le village hors de sa vue, les maisons se firent de plus en plus rares. À quelques reprises, les conditions routières le forcèrent à ralentir, à épier le paysage de la campagne. Le décor d’une Nouvelle-Angleterre encore largement dépendante de son industrie agricole et fermière. Il dépassa un panneau routier métallique troué de projectiles, indiquant que le prochain village était à moins de douze kilomètres. À peine une centaine de mètres plus loin, il vit du coin de l’œil une petite route en terre battue qu’il dépassa rapidement. Sans hésiter, il arrêta le véhicule, fit marche arrière et s’enfonça dans le sentier qui rétrécissait rapidement, mais pouvait toujours accueillir son camion. Sheridan ne vit aucun panneau ou signe le long du sentier pouvant indiquer qu’il s’agisse d’un chemin privé.

Il était maintenant entouré de végétation et cela accentua l’intensité du vrombissement. De sa main libre, l’autre tenant le volant, il essuya la sueur qui coulait sur son visage, qui brûlait ses yeux. Il dut ralentir, des branches frottaient les parois métalliques du véhicule. Il se foutait des possibles éraflures, incapable de maîtriser les symptômes qui animaient son corps. Il se sentait comme un toxicomane privé de ses drogues depuis trop longtemps.

Le chemin ne devait pas être très fréquenté, puisque l’herbe envahissait le sol, cherchant à recouvrir toute trace de présence humaine antérieure. Les chances de croiser quelqu’un étaient très minces. Un coup d’œil dans le rétroviseur lui assura que la route principale était hors de sa vue. Et comme il n’en pouvait plus, Sheridan immobilisa le véhicule, se retenant au volant de ses deux mains tout en inspirant profondément. Étourdi, il s’extirpa du camion, aussitôt attaqué par les broussailles le long de la route. Les repoussant avec colère, il marcha rapidement afin de se rendre à l’arrière du véhicule, ignorant une flaque boueuse qui chercha à s’emparer de son soulier droit. Il ouvrit le hayon et la chèvre à la barbiche jaunâtre vint auprès de lui, l’observant de son regard innocent. Elle était blanche et paraissait calme, curieuse sans pour autant le craindre. Il refusa de croiser son regard.

Le vrombissement parut s’accentuer, comprimer son cerveau et menacer de broyer ses neurones, le faisant hurler de douleur. Il tomba à genoux, son front heurtant le hayon ouvert et le choc fut ignoré, insignifiant face à ce qu’il subissait. Une goutte de sang perla sur l’arête de son nez, venant d’une coupure superficielle sur son front.

De profonds changements s’opéraient autour de lui. Le son qui l’avait assailli, naissant dans son cerveau malade, se répandait maintenant autour de lui, dans les buissons, les arbres, le sol. Sheridan eut l’impression d’être surveillé, que des témoins arrogants le défiaient.

Il se redressa pour s’emparer de la corde reliant l’animal au camion, la défit et attira Amélie plus près de lui. Insouciante, elle se laissa faire. Sheridan la prit dans ses bras, la souleva, et son odeur le fit tressaillir. Ivre du contact de la chair, pouvant sentir le sang qui affluait dans les veines gonflées de la bête, il se mit à respirer plus rapidement. Excité à la manière d’un prédateur, il pouvait sentir une énergie animale l’envahir. La naissance d’un instinct primitif et impossible à réprimer. Il la déposa au sol et tomba à genoux à ses côtés, entourant le cou de l’animal d’un bras à la poigne solide. Cette fois, Amélie sentit que quelque chose clochait. Elle se mit à regarder tout autour d’eux, paraissant chercher quelque chose dans la nature les entourant. En vain. Entendait-elle les vrombissements ? Ces insectes maudits issus de sa folie ? Il l’ignorait et sortit de sa poche un canif à la lame repliable. Il exerça plus de force sur l’emprise qu’il avait de l’animal, et ce dernier se mit à se débattre. Il avait peur, paniquait, et une lutte s’amorça, sûre, injuste et brève. La lame du couteau fut déployée et scintilla dans la faible luminosité. Puis, accompagné par le chant énigmatique des insectes, par le vrombissement qui l’assourdissait, Sheridan frappa le flanc de la chèvre. La lame pénétra la chair sous les cris de furie de l’animal. Il frappa encore et encore, brisant les côtes, touchant les organes internes. Le sang fusait, coulait, l’odeur de la mort s’infiltrait parmi les parfums forestiers, les recouvrant. Sheridan pleurait et frappait, du moins jusqu’à ce que le chant macabre s’arrête, que le vrombissement stoppe aussi abruptement qu’il avait commencé.

Il relâcha alors le couteau ensanglanté, laissa choir l’animal mort, poignardé à une vingtaine de reprises, sa blancheur n’étant plus qu’un souvenir. L’homme se laissa tomber sur le dos, se tenant la tête à deux mains et savourant le silence qui était enfin revenu. Son corps meurtri paraissait déjà regagner des forces.

Il épia le ciel et une petite tache bleue qui se démarquait au-dessus de lui. La brise l’atteignit et voulut sécher la sueur qui lui couvrait le visage. À la manière d’un automate, il se leva, sans un regard vers l’animal, sans le moindre désir de reprendre son arme. Il était soulagé d’un immense fardeau.

Sheridan monta à bord de son camion, ses larmes s’étant résorbées et le silence qui le gagnait était sans prix. Il en jouissait.

Il quitta la route déserte avec la certitude qu’il avait sauvé une vie humaine, au prix de celle d’un animal innocent.

Tout irait maintenant pour le mieux, du moins jusqu’à la prochaine crise. Jusqu’à ce qu’il soit contraint de recommencer le rituel, de se procurer une autre bête. Mais pour l’instant, il devait quitter l’endroit, retourner chez lui, poursuivre son existence. Continuer comme si de rien n’était.

Il avait gagné quelques semaines de liberté.


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La suite du « Tueur des rails » vous plongera dans l’univers trouble et sombre de Sheridan – le célèbre tueur en série.

Vous ne connaissez pas? Il est toujours temps de lire le premier tome et de vous préparer à ce thriller fantastique.

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Le Tueur des Rails

 

Le Tueur des Rails
Sylvain Johnson
Éditions L’ivre-Book

1

LUNDI, 28 OCTOBRE

Thomas marchait sous la pluie depuis près d’une demi-heure. Il était trempé, frigorifié et son corps tout entier était parcouru de frissons intenses. Le temps était morose, le ciel de cet après-midi froid d’octobre couvert de nuages gris. Il avait quitté la large artère commerciale presque déserte afin d’emprunter le chemin pavé menant à une vaste étendue verdâtre. Le sol était couvert de flaques d’eau et il marchait sans regarder ses pieds, sans prêter la moindre attention aux éclaboussures. Il aimait le silence, parfois interrompu par le bruit de la pluie s’abattant tout autour ou par le sifflement du vent qui s’était levé et bruissait dans la végétation de plus en plus dense, qui caressait sa chevelure imbibée, plaquée contre son front sans protection. Il avait les mains dans les poches de son manteau et un bref regard vers le ciel lui permit de prédire que l’averse allait durer. Il était tout juste quatre heures de l’après-midi et déjà l’obscurité enveloppait le paysage. Ce n’était qu’une question de minutes avant que les ténèbres ne soient complètes. Thomas avait remonté le chemin sur près d’une centaine de mètres, jusqu’à un vaste portail
métallique encadré de hautes colonnes en béton, surmontées de têtes de lions. La grille avait été fermée et une lourde chaîne en bloquait l’accès. Un bref regard à la ronde confirma au jeune homme qu’il était vraiment seul, et sans hésiter il escalada la grille. Il ne lui fallut que peu d’efforts pour franchir l’obstacle ; après tout, l’endroit recelant peu de contenu de valeur – sinon sentimentale –, la protection était minimale.

Thomas retomba lourdement sur ses pieds, dans l’enceinte même du vieux cimetière qui s’étendait presque à perte de vue. Se redressant, il tendit l’oreille, afin de s’assurer que son entrée bruyante n’avait rien réveillé. Silence. Du côté d’où il venait, seuls quelques phares d’automobiles circulant au loin sur le boulevard étaient visibles. Aucun risque de ce côté, et le fait que la grille ait été verrouillée lui garantissait que personne n’était sur les lieux. Satisfait, essuyant son visage trempé du revers de sa manche, il localisa, dans la pénombre, un point de repère qui lui avait déjà servi et se mit en marche sans perdre de temps. Il aurait pu venir durant les heures d’ouverture, mais il ne voulait pas faire de rencontres indésirables. Cette manière illicite de visiter l’endroit lui assurait une complète solitude et tout le temps voulu. Le cimetière était vaste, séparé en six sections rectangulaires. Les plus anciennes tombes, datant du début de la colonie, se trouvaient tout au fond. Les plus récentes se rapprochaient de la sortie, au fur et à mesure que l’espace était utilisé. C’était l’un des premiers cimetières de l’île de Montréal. Le champ mortuaire était parcouru de sentiers semblables à des rues portant des noms, et des numéros étaient assignés à chaque bout de terre utilisé. C’était un moyen rapide de trouver un membre de la famille ou un ami décédé. Comme une adresse. Le comptoir d’accueil offrait même des cartes détaillées indiquant les noms des secteurs. Thomas n’en avait pas besoin. Il savait très bien où il se dirigeait, puisqu’il venait ici toutes les semaines depuis plus de vingt ans. Un rituel auquel il n’avait jamais dérogé, du moins de son plein gré.

Il remonta l’allée principale, puis bifurqua à deux reprises. Au fur et à mesure qu’il se rapprochait de sa destination, une vague d’émotion grandissait et s’étendait en lui, le faisant trembler, des larmes naissantes au coin des yeux. C’était pareil à chaque fois. Il dut finalement quitter le sentier de gravier et traverser la pelouse, en direction de la tombe recherchée. Une pierre banale, comportant quelques inscriptions, mais dont la forme, la couleur et la position étaient gravées dans son esprit. Après quelques pas sur la pelouse trempée, ses souliers produisant des bruits de succion en raison de l’herbe mouillée, il s’immobilisa au numéro 23 de l’allée des Anges.

Il refusa de baisser les yeux, scrutant tout d’abord le paysage, attentif au vent qui entremêlait son chant laborieux aux sons du trafic routier, au loin. Un klaxon insistant refusait de se taire. Puis, serrant ses poings dans les poches de son manteau, il baissa lentement son regard embué, et découvrit la pierre d’un gris foncé qui portait le nom de son jeune frère, décédé vingt ans plus tôt.

Éric Pelletier 1980 — 1987.

En guise d’épitaphe, c’était tout. Aucun message, aucune autre gravure. La banalité de la pierre tombale était due à la tristesse subite et puissante qui avait pris d’assaut la famille Pelletier, lors de la disparition de son plus jeune membre. Ils ne s’en étaient jamais remis et le sujet était rapidement devenu tabou, même dans l’intimité.

Thomas prit de profondes respirations, sentit la tension se relâcher et put enfin contempler le lieu de repos de son petit frère avec plus de calme et de sérénité.

Il avait froid et ses lunettes voilées de gouttes d’eau réduisaient sa vision. Le vent augmenta en intensité et le souvenir de ce lointain été, presque trop ancien pour faire partie de cette vie présente, refit surface. C’était un élément constant de ce pèlerinage pénible, puisque la mort de l’enfant n’avait jamais été résolue, ni acceptée ni comprise. Aucun suspect n’avait été arrêté, pas même une piste à suivre. Sans hésiter, maintenant, il laissa le souvenir remonter et se revit en cette matinée caniculaire, vêtu d’une salopette en jeans, marchant le long d’une voie ferrée, tout juste derrière leur résidence de l’époque. La famille Pelletier avait eu deux garçons, fierté du père mécanicien et de la mère sans emploi, occupée à élever ses enfants. Thomas avait alors onze ans et Éric, tout juste sept. C’était un samedi, ils avaient fini de regarder les dessins animés qu’ils ne manquaient jamais au réveil. Leur père n’était toujours pas rentré ; il travaillait de nuit pour une compagnie de transport, réparant les véhicules durant les heures mortes. Les deux enfants à l’imagination fertile et fébrile avaient décidé de suivre la voie ferrée et de chercher des « trésors », ce qui signifiait à peu près n’importe quoi, du vieux vélo rouillé aux bouteilles vides qu’ils pourraient revendre. Il faisait chaud, trop chaud pour longer les rails déposés sur un tapis de pierre et les arbres de la forêt, de chaque côté de la voie, ne créaient que de brèves et inefficaces zones d’ombre. Thomas était heureux. Son statut de frère aîné lui conférait un caractère magique, sage et puissant. Il savait que son petit frère l’idolâtrait. Ils fredonnaient tous les deux des chansons tirées de leurs dessins animés préférés. Leur collecte allait bon train ; ils avaient déjà récolté quelques pièces diverses qu’ils entendaient utiliser dans leur repaire secret : le sous-sol de la maison.

Le temps filait lors de leurs aventures et de leurs expéditions, en ces années d’innocence où les parents croyaient encore qu’il était possible de laisser les enfants seuls dehors durant des heures, sans surveillance. C’était avant l’alerte Amber et les sites web diffusant les photos et les noms des prédateurs sexuels, enregistrés après leur libération dans une banque de données accessible au public. Une ère paradoxale de risque et de naïveté. Ils avaient marché, ramassé des objets divers durant une bonne partie de l’avant-midi. Éric avait quitté un moment la voie et s’était enfoncé légèrement dans le sous-bois, pour y uriner. Craintif, il avait demandé à son grand frère de rester où il était. Thomas avait patienté quelques secondes avant de reprendre la marche, non pas par impatience, mais parce qu’il voyait des pièces métalliques non loin devant lui, et il était curieux de les examiner. Il s’était éloigné, avait fouillé dans une pile de pièces rouillées d’appareils ménagers, avant de réaliser que son petit frère prenait beaucoup de temps pour se soulager. Loin d’être inquiet – il était surtout contrarié –, il fit demi-tour et regagna l’endroit où le gamin s’était enfoncé dans la végétation. Il l’appela à deux reprises, criant son nom. L’enfant ne répondant à aucun de ses appels, il eut un premier mauvais pressentiment. Puis, ses cris devinrent plus insistants et fermes, toujours sans résultat. Frustré et inquiet, Thomas se lança à la recherche d’Éric : il s’enfonça dans la végétation, hurlant son nom d’une voix de plus en plus paniquée.

Il sut que quelque chose clochait quand il découvrit la casquette rouge et l’un des souliers de son frère. Le coeur battant, il courut dans toutes les directions, fouillant la végétation du regard, soulevant les fougères, scandant le nom d’Éric, mais en vain. La peur au ventre, il prit la décision la plus difficile de sa courte vie : il devait quitter les lieux et aller chercher l’aide des adultes. Ses exhortations demeuraient sans réponse et il craignait maintenant pour sa propre sécurité. Le temps avait filé, il n’en avait plus à ce moment-là qu’une vague notion. Depuis combien de temps Éric avait-il disparu ? Marchant à reculons, progressant lentement et prudemment, Thomas rejoignit la voie ferrée. Il était convaincu que quelqu’un ou quelque chose l’observait en silence, tapi dans les buissons. Une fois à découvert, le garçon se mit à courir, paniqué, et ne s’arrêta que lorsqu’il eut rejoint la première rue adjacente au chemin de fer, celle-là même où ils vivaient. Quand il entra dans sa maison, Thomas était au bord de l’hystérie.

Il ne revit jamais son petit frère. Le corps sans vie et désarticulé d’Éric allait être retrouvé six heures plus tard. Le cadavre affichait des blessures distinctives sur les paumes et les avant-bras – signe que le garçon avait tenté de se défendre – et des écorchures sur les jambes. Sa mère, qui avait prévenu la police, s’écroula quand on lui annonça la découverte du corps de son fils ; son père rentra alors que les policiers étaient toujours sur place afin de questionner la famille. Il n’avait pas reçu le message, puisqu’il était sur la route.
La famille de Thomas ne fut plus jamais la même.
On ne retrouva jamais le tueur, malgré de nombreuses hypothèses qui ne furent, hélas, jamais étayées, faute de pistes.

***

Thomas était resté dans le cimetière longtemps. La force du souvenir et celle de ses sentiments avaient effacé chez lui toute notion du temps. La pluie avait cessé, et si le vent était toujours aussi insistant, le bruit du trafic routier s’était maintenant tu. La nuit était définitivement tombée. Émergeant de l’état de transe dans lequel il avait été plongé, il frissonna en regardant tout autour. La noirceur donnait au lieu désert un aspect macabre. Il jeta un dernier regard vers la tombe et frotta ses mains l’une contre l’autre, afin de trouver un peu de chaleur. Puis, il se détourna et s’éloigna, ressentant la même tristesse qu’à chaque fois, comme s’il abandonnait Éric de nouveau, le laissait tomber, et devenait en quelque sorte responsable de sa mort. Responsable de ses derniers instants de vie, qui avaient probablement été horribles et terrifiants. Il retourna à la grille, qu’il escalada à nouveau, retombant au sol presque sans bruit. État négligé, vêtements trempés et expression maussade : il offrait un bien pathétique spectacle, en ce soir glacial. Il se remit en marche ; il avait l’air d’un spectre cherchant à ravir les âmes des innocents durant leur sommeil.
Bien qu’il détestât voir ses facultés affaiblies, il avait besoin d’un verre.

***

Thomas marcha durant presque deux heures, hagard, tel un navire dans le brouillard. Au terme de son errance, il se retrouva à observer, de l’autre côté de la rue, une grande maison victorienne à la façade grise et au toit ocre. C’était une immense demeure, vieille, mais bien entretenue. La pelouse était déjà moins verte, prélude à l’hiver qui s’annonçait.

C’était la maison de ses parents, l’endroit où ils avaient emménagé après la mort d’Éric. Le lieu où lui-même avait logé durant cinq ans, avant d’en être expulsé de manière cruelle. Il ferma les yeux, s’adossa contre un poteau qui soutenait les fils électriques desservant la rue. Un pilier couvert de clous et agrafes utilisés pour placarder des affiches que le temps avait emportées, ne laissant que les ancres métalliques. Il prit une grande respiration, gagné par les frissons et les sanglots. La rue en cul-de-sac était déserte, hormis quelques voitures garées le long du trottoir. Dans l’habitation, quelques lumières éclairaient le balcon encombré d’articles divers. Ses parents étaient chez eux, comme tous les soirs et Thomas n’avait aucun doute sur l’état déjà avancé d’ébriété de son père. L’homme, inconsolable, s’était mis à boire après la mort de son fils ; sans raison apparente, il avait toujours préféré Éric à Thomas. Ses beuveries s’étaient multipliées et son comportement avait dégénéré : il était devenu violent et cruel avec sa famille. La vie avait changé profondément cet homme jadis si bon, si généreux et si honnête. Après le décès d’Éric, la famille – du moins ce qui en restait – avait arrêté de communiquer et de passer du temps ensemble. Ils avaient cessé d’être une famille. Sa mère continuait pitoyablement à jouer le jeu, à prétendre que rien n’avait changé, mais ses sanglots nocturnes et ses yeux cernés ne bernaient personne.

Thomas contemplait la demeure, écoutant le silence paisible de la nuit, cherchant le courage de bouger et d’agir ; quand il crut avoir atteint un état d’âme satisfaisant, il fit les premiers pas. Il traversa la rue, rejoignant le trottoir opposé, devant les marches du balcon. Il était si près du bâtiment ; c’était un sentiment étrange, à la fois révoltant et grisant. Pour la première fois de son existence, il avait l’impression de se contrôler, de posséder un certain pouvoir.

Son père ne lui avait jamais pardonné la mort d’Éric et l’avait constamment blâmé, l’accusant ouvertement d’avoir causé la perte du gamin. Les coups de poings et de pieds étaient souvent accompagnés d’insultes et d’accusations, proférées avec une haleine empestant l’alcool. Il avait enduré cela durant cinq ans, sans véritable soutien de la part de sa mère, qui n’intervenait jamais, un peu par peur d’être la prochaine victime, mais surtout parce qu’elle aimait toujours son mari et éprouvait de la pitié pour lui. Un sentiment plus fort que l’amour de son enfant, que son devoir de le protéger. Elle était peut-être encore plus pathétique que son mari.

Thomas fit les quelques pas le séparant des marches du perron fort de sa nouvelle assurance. Il jeta un bref regard autour de lui : une voiture se garait dans l’allée d’un voisin, sur la gauche. La nuit était paisible, irréelle et semblait si sereine. Il mit pied sur la première marche, se remémora les échos de la voix colérique de son père, l’accusant avec hargne d’avoir tué son unique fils. Sur la seconde marche, il revit son père jetant ses vêtements et articles personnels sur la pelouse, une bière à la main, l’écume aux lèvres et la rage dans le regard. Sur la troisième marche, c’est le rire d’Éric qui retentit dans sa tête ; celui-ci révélait que le garçon savait que tout ce que Thomas avait fait durant son existence, et tout ce qu’il s’apprêtait à faire ce soir était pour lui seul.

Maintenant directement placé sous la lumière illuminant la porte d’entrée et l’adresse scintillante accrochée au mur, Thomas hésita un instant. Il toucha sa ceinture ; ses doigts rencontrèrent la forme boisée d’une crosse d’arme à feu, dont la présence et le poids lui donnaient un courage hors du commun. Il n’avait jamais été confronté à l’homme qui l’avait poussé à l’internement. Celui qui l’avait tellement brisé psychologiquement qu’il avait dû passer la plus grande partie de sa vie d’adulte en institution, à consommer toutes sortes de médicaments et à recevoir d’interminables traitements. Ce soir, les choses allaient changer, les rôles s’inverser.

Il baissa les yeux sur la poignée en argent et entendit le son étouffé du téléviseur – sans doute un match de hockey qu’écoutait son père, en vociférant des commentaires alcoolisés. Cela lui donna une puissante nausée.

Enfin, il frappa à la porte, ses jointures résonnant contre la surface boisée avec la puissance d’un coup de tonnerre, d’un canon commémorant le jour du Souvenir. Trois coups frappés l’un après l’autre. Il attendit quelques secondes et cogna de nouveau, palpant l’arme à sa taille, dans un réflexe injustifié, puisqu’il savait que c’était sa mère qui allait répondre. C’était toujours elle qui effectuait les tâches jugées indignes du rang supérieur d’homme que s’attribuait son mari. Thomas entendit la voix rauque de son père hurler un ordre, le son de la télévision diminuer volontairement et des pas s’approcher de l’autre côté, raclant la surface boisée du plancher. Thomas recula d’un pas. L’émotion de revoir sa mère, qu’il avait souvent eu l’occasion d’épier de loin, dissimulé de l’autre côté de la rue, l’affectait. Il la détestait parce qu’elle ne l’avait jamais aidé, fermant les yeux devant les abus de son mari – elle avait même signé les papiers permettant son internement, se faisant complice du monstre – et pourtant il l’avait aimée : elle l’avait créé de sa chair et de son sang. Mais cet amour était bien loin maintenant. La poignée tourna sur elle-même, la porte bougea lentement et s’ouvrit.

L’odeur particulière de la cuisine maternelle précéda le jet de lumière venant de l’intérieur, suivie par la voix d’un commentateur sportif résumant un jeu quelconque. C’était un moment irréel, qu’il avait imaginé à de multiples reprises, mais qu’il n’aurait jamais cru avoir le courage de vivre. Enfin, avec un sourire innocent, le visage de sa mère s’encadra dans la porte, ses cheveux en bataille, sans maquillage et visiblement sur le point d’aller se coucher. Son sourire resta sur ses lèvres l’espace d’une seconde, avant que son regard bleu ne s’assombrisse, qu’un voile de ténèbres et de crainte ne couvre ses yeux. Ses lèvres se crispèrent en un rictus de honte et de peur, de regret et de colère. Derrière elle, la voix sourde de son mari demanda qui était là, faisant trembler la femme de la tête aux pieds. Elle secoua la tête de droite à gauche, avec l’air d’implorer le jeune homme de partir, de ne pas créer de problèmes. Mais Thomas ignora les muettes imprécations de sa mère et poussa la porte. Elle recula, lisant dans le regard de son fils une détermination qui la terrorisa. Alors elle fit un pas rapide vers l’avant, pour le chasser hors de la demeure mais Thomas poussa la femme contre le mur avec une telle force, qu’elle perdit pied et s’effondra. Elle était terrifiée. Thomas la toisa avec mépris. À cet instant précis, il la détesta comme jamais il avait détesté un autre être humain, plus que son père, mille fois plus. Mais déjà il se désintéressait d’elle, l’enjambant afin de se diriger vers le salon, la voix cette fois inquiète et mal assurée de son père demandant ce qui se passait.

Il avait fallu vingt ans à Thomas pour trouver le courage d’affronter son père, et rien ni personne ne pourrait l’arrêter en ce jour fatidique. Même pas sa mère.

C’était l’heure de régler les comptes.

En marchant de la porte d’entrée vers le salon, Thomas rejoua dans sa tête, en accéléré, le film des cinq derniers jours, sans coupure ni montage.
Cinq jours qui avaient suffi à faire de lui l’homme convaincu et calculateur qu’il était en ce moment.
Tout avait commencé un mercredi.

2

MERCREDI, 23 OCTOBRE

Thomas fixait le miroir devant lui et sa tête tournait. Il se tenait contre le lavabo des toilettes, dans un bar particulièrement morbide et pourtant rempli à craquer, si tôt dans la semaine. Il était tard, près de deux heures du matin, et la musique faisait rage dans l’établissement, un mélange de punk et de dance music. Le comptoir, comme le reste de l’étroite pièce, était sale, taché. L’odeur qui montait à ses narines était un mélange de sueur et d’alcool, auquel venait s’ajouter l’odeur âcre du tabac. Les nuages de fumée voguaient au rythme des portes qui s’ouvraient et se fermaient, des courants d’air frivoles. Si la nuit au-dehors était glaciale, l’intérieur était comme une fournaise, chauffé par de nombreux corps animés trop près les uns des autres. Il sentit la nausée vagabonder entre son estomac et sa gorge. Il se pencha légèrement et aperçut son reflet dans la glace, pitoyable vision qui lui causa un pincement au coeur. Il n’était pas rasé, ses cheveux, mouillés par la sueur, étaient plaqués sur son front et il avait de profondes poches sous les yeux. Il avait l’air drogué – et en fait il l’était, car il avait pris ses médicaments contre l’anxiété, dont il tenait présentement le flacon –, et pire encore : il avait beaucoup bu, ce soir, ce qui était contre-indiqué avec sa médication, de sorte qu’il était passablement ivre… et nauséeux. Son estomac vide de toute nourriture avait amplifié l’effet enivrant de l’alcool.

Thomas soupira. Il détestait ce qu’il voyait, mais plus que tout, c’est ce qu’il ne pouvait plus voir dans son visage qui l’attristait. Il aurait aimé retrouver cette étincelle d’espoir qui vacillait encore parfois dans les tréfonds de son âme. Mais elle s’était lentement éteinte, noyée un peu plus à chaque nouvelle bière.

Soudain, la porte s’ouvrit abruptement et un flot d’odeurs, de musique et de clients envahit la pièce. Deux hommes riant aux éclats se glissèrent dans une des cabines de toilette. Il les entendit rire et s’embrasser. Imaginer leurs caresses le fit sortir de sa torpeur. Il jeta les comprimés restant dans le lavabo, fit couler l’eau jusqu’à ce qu’ils soient dilués ou emportés par le flot. Puis, il empocha le contenant vide et leva les yeux sur le reflet que lui renvoyait le miroir : l’homme devant lui paraissait dix ans de plus que ses trente et un ans. Il ne portait pas ses lunettes ce soir, mais plutôt des verres de contact qui lui brûlaient les yeux, à cause de la fumée. Il avait soif d’alcool, malgré les maux physiques qui l’accablaient et bien que son corps en soit saturé. Un peu comme s’il avait voulu se noyer dans le nectar ambré et enivrant. Thomas se détourna du miroir, refusant de contempler plus longuement le résultat de son déclin. Il avait honte.

La porte s’ouvrit de nouveau sur un jeune homme ivre qui trébucha, se retenant contre le mur en riant aux éclats. Le nouveau venu voulut lever la tête et sourire à Thomas, mais un jet de vomi gicla devant lui, le courbant en deux et il s’affaissa au sol. Un de ses copains – ou un simple client entrant par hasard – se porta aussitôt au secours du jeune homme en détresse, ce qui permit à Thomas de quitter la pièce sans être remarqué. Il n’avait aucune envie d’aider qui que ce soit, il n’était même pas en mesure de s’aider lui-même.

Retournant dans le bar enfumé, il réalisa que les médicaments et l’alcool avaient sur lui un effet plus intense que prévu. Il arrivait à peine à distinguer les visages dans la masse informe qui bougeait au rythme de la musique. Seules les couleurs lui parvenaient avec clarté. Les bras tendus devant lui, il se fraya un chemin en direction du bar, qu’il savait à l’opposé de la pièce. Quelqu’un parut s’adresser à lui dans la masse, qu’il ignora, et il poursuivit sa traversée de la marée humaine, jusqu’à ce qu’il bute contre le bar. Il se retourna. Il faisait trop chaud et sa tête paraissait sur le point d’exploser. Il parvint néanmoins à trouver un tabouret libre et s’y assit. Sa vision s’améliora, et au moment où il prenait une grande respiration, afin de se calmer, quelqu’un lui toucha l’épaule gauche. Surpris, il se retourna. Une serveuse s’adressait à lui, lui demandant ce qu’il voulait boire. Elle semblait si jeune. Il n’avait pas entendu les mots, la musique était trop forte, mais il comprit ce qu’elle lui demandait. Il pointa l’une des bouteilles de bière posées sur le comptoir et elle acquiesça.

Dans l’attente du liquide bienfaiteur, Thomas examina la foule qui s’activait, ce flot continu de jeunes femmes et de jeunes hommes qui paraissaient heureux, bien portants et souvent d’une certaine beauté. Il y avait beaucoup de jeunes femmes dévoilant leurs attributs, entourées d’hommes salivant et participant à cette loterie humaine, dans l’espoir de remporter le gros lot sexuel. Parce que voilà bien ce dont il s’agissait : un groupe de prédateurs, masculins comme féminins, relâchés dans un enclos, s’examinant et se flairant. C’était un jeu conscient et probablement intéressant. Pour sa part, il n’avait ni le physique ni l’attitude pour s’adonner à ce rituel millénaire de la séduction et de l’accouplement. Il était dans la catégorie des perdants, des oubliés et des délaissés.

La serveuse revint et posa une main chaude sur son bras dénudé. Elle lui sourit avec une tendresse qui le troubla et il prit le temps de la détailler avec plus d’attention. Il voulut payer sa bière, mais elle refusa. C’est un geste qui l’émut, parce qu’il ne connaissait de la bonté humaine que ce qu’il avait lu ou vu dans les livres, dans les films et dans ses rêves. La jeune femme se détourna et se dirigea vers un autre client, qu’elle servit de manière impersonnelle. Il pouvait presque croire qu’elle avait délibérément été plus amicale avec lui.

Il l’observa, soudain tout intérêt pour la masse disparu. Elle n’avait guère plus de vingt ans et sa juvénilité, comme sa vulnérabilité, semblaient déplacées dans cet endroit. Elle aurait dû travailler dans un restaurant, ou alors fréquenter un collège. En fait, elle pouvait fort bien être encore à l’école et payer sa scolarité avec cet emploi. Elle avait une abondante chevelure noire, qui tombait sur ses épaules, un teint bronzé, de grands yeux bruns et des lèvres généreuses. Elle portait une mini-jupe en cuir noir et un chemisier blanc, ouvert sur un cou parfait et dévoilant la rondeur d’une poitrine qui n’avait pas terminé sa croissance, ou qui était simplement menue. C’était néanmoins un spectacle agréable. Elle était mince, plus petite que lui, peut-être un mètre soixante. Ses jambes étaient musclées et ses épaules délicates. Elle bougeait avec un naturel désarmant. Elle n’était pas provocante, simplement authentique, et elle était la plus rafraîchissante des visions.

Absorbé par sa contemplation, il suivait les moindres mouvements de la jeune femme, qui passait d’un client à l’autre avec un sourire professionnel. De temps à autre, elle jetait un regard furtif à Thomas, sans jamais se formaliser de l’examen dont elle faisait l’objet. Quand sa bière fut terminée, il voulut en commander une autre, mais un costaud annonça que l’établissement était sur le point de fermer et pria les clients de vider les lieux. Il n’était ni poli ni impoli, simplement ferme.

L’endroit avait commencé à se vider : la porte d’entrée, grande ouverte, laissait la fumée se dissiper, et l’air se rafraîchissant, Thomas apprécia une brise inattendue. Il reposa son regard sur la jeune femme, qui nettoyait des tables et ramassait des verres empilés et des cendriers pleins à ras bord. Lorsqu’elle releva la tête, leurs regards se croisèrent et son air sérieux fit place à un large sourire. Ce n’est peut-être que l’illusion causée par les médicaments et l’alcool mélangés, pensa Thomas. Peu importe, il était temps de quitter l’endroit.

Thomas se leva, titubant maladroitement, et trouva l’adresse et le courage pour traverser la salle sans trébucher. Il avait l’impression de se donner en spectacle, avec sa démarche alcoolisée, et il s’en voulut. Rapidement il rejoignit la sortie et jeta un dernier regard vers l’intérieur ; cette fois, il ne vit pas la jeune femme. Poussé par le flot humain qui se dissipait, il se laissa guider vers le trottoir. Au coin de la rue, à sa droite, il vit deux voitures de police, garées de manière à avoir une vue imprenable sur le troupeau humain qui se déversait dehors.

Il se mit à marcher, se sentant de mieux en mieux à mesure que ses poumons se dégageaient et que le froid le réveillait. Il longea le mur de l’établissement avant d’aboutir dans une ruelle obscure, où il décida de s’engouffrer, afin d’uriner. Il venait à peine de commencer à se soulager quand il entendit des pas – des talons hauts – résonner à proximité. Dissimulé dans l’ombre d’un conteneur métallique, il tourna la tête sans bouger son corps, afin de ne révéler sa présence à personne. À quelques mètres de lui, la serveuse s’engouffrait dans un passage, son sac à main sous le bras. Elle marchait d’un pas rapide, et il s’empressa de rentrer son engin encore dégoulinant. Il attendit quelques secondes avant de lui emboîter le pas, pour ne pas qu’elle le remarque. Il ignorait pourquoi il la suivait, mais c’était plus fort que lui. Elle lui rappelait vaguement l’actrice Éva Longoria. Une comparaison qui lui ferait sûrement fait plaisir, se dit-il.

Il fallait se décider. Devait-il suivre son intuition – son impulsion malsaine – et la filer, au risque de les mettre en danger tous les deux, en raison de son esprit malade ? Il s’était promis de ne plus jamais céder à ce démon qui le poussait à suivre des femmes et qui l’avait si souvent placé en eaux troubles. Mais elle exerçait un attrait puissant, une force hypnotique à laquelle il ne pouvait ni ne voulait résister. Il décida de la suivre, excité : cette filature imprévue et la beauté de la femme venaient de réveiller en lui ce besoin aussi impérieux qu’immoral.

La dernière fois qu’il avait cédé à son penchant pervers, quelque six mois auparavant, il avait suivi une jeune femme dans un parking de supermarché, obsédé par la jupe courte et révélatrice qu’elle portait ; une voix interne lui murmurait alors qu’elle lui était destinée, que son sourire, un instant plus tôt, était un signe indubitable qu’elle souhaitait se donner à lui. Il l’avait suivie, et derrière elle, il avait lentement zigzagué entre les voitures. Il l’avait rejointe alors qu’elle déposait ses sacs sur la banquette arrière, penchée vers l’avant. Conscient de la position de vulnérabilité dans laquelle elle se trouvait, mu par une pulsion sexuelle puissante, il s’était préparé à fondre sur elle, tremblant, quand il avait soudain réalisé qu’une vieille dame se trouvait dans la voiture voisine, le regardant avec méfiance. La stupeur devant ce qu’il s’était apprêté à faire l’avait conduit à déguerpir, paniqué et en furie. Il avait couru longuement, trouvant refuge dans les toilettes d’un restaurant, où il avait pleuré de rage, d’impuissance devant son désir et d’humiliation.

C’était la peur d’un autre épisode de la sorte qui le gagnait. Ce désir sexuel puissant, qui coulait en lui comme un tsunami de perversion. Il détestait son obsession du corps féminin, et il méprisait encore plus sa solitude et son incapacité à avoir une petite amie, une partenaire avec qui savourer l’intimité. Il réalisa que la jeune femme qu’il suivait avait bifurqué, s’engageant dans une rue perpendiculaire qui remontait en direction du quartier Mont-Royal. Ils étaient seuls dans les rues désertes, quelques timides lumières oubliées vacillant à des fenêtres, le trafic routier presque absent. Elle marchait rapidement et il dut accélérer le pas afin de ne pas la perdre. L’exercice et l’air frais lui faisaient un bien incroyable, sa vigueur s’était restaurée, tout comme son acuité mentale. Avec le Mont-Royal en toile de fond, il progressait rapidement et discrètement, puisque jamais elle ne se retourna. Quelques voitures klaxonnèrent en passant près d’elle, des hommes lançant des remarques salées et d’autres des commentaires honteux, mais jamais elle ne ralentit le pas. Elle semblait déterminée à se rendre quelque part, sans doute chez elle.
Ils marchaient depuis peut-être une heure, dans l’obscurité angoissante, quand la femme se mit à ralentir ; Thomas réalisa qu’elle tenait quelque chose à la main, qu’il n’avait pas remarquée auparavant. Il dut lui-même diminuer son rythme et passer sous le couvert d’un arbre puis d’un autre, ces derniers bordant les deux côtés de la rue résidentielle. Les maisons étaient d’époque, transformées en appartements à deux ou trois étages. Datant de l’ère industrielle du début du siècle, alors que les préoccupations économiques prévalaient, les architectes avaient conçu un nouveau mode de bâtiment, tout en longueur et tout d’un bloc, avec une façade qui s’étendait d’un coin de rue à l’autre, économisant le chauffage qu’aurait créé une rupture entre les logements. De nombreux escaliers en colimaçon montaient aux étages, surplombant un mince espace de verdure qui donnait l’illusion d’avoir du terrain. Cette architecture était typique du quartier et lui conférait un certain charme, puisque les façades étaient peintes de multiples couleurs vives, donnant de la chaleur à ces structures centenaires.

C’était devant l’une de ces maisons que la jeune femme venait de s’immobiliser. Thomas resta en retrait, dissimulé derrière un immense érable aux branches dénudées. Il cessa à son tour de bouger. La jeune femme, dans l’ombre, s’était retournée afin de faire face à la maison. Elle demeura ainsi durant presque une minute, avant de déposer au pied d’un arbre ce qu’elle avait tenu dans ses mains. Se relevant aussitôt, elle jeta cette fois un regard à la ronde et il eut le temps de se glisser complètement derrière l’arbre qui lui servait de bouclier. Il cessa de respirer, tendu, et patienta quelques secondes. Il craignait d’avoir été découvert. Il entendit alors les pas de la femme s’éloigner, claquant contre le pavé et il tenta un coup d’oeil timide, réalisant qu’elle s’éloignait du même pas rapide qu’auparavant. Il n’y avait aucune lumière dans les fenêtres bordant la rue, tout semblait désert, hormis les voitures stationnées. Reprenant sa progression d’espion, il rejoignit discrètement l’arbre où elle avait laissé ce qu’elle avait transporté : un bouquet de tulipes.
Il jeta un oeil dans la direction de l’appartement, n’y décelant rien de particulier. Il était pourtant manifestement spécial pour elle. Désireux de ne pas la perdre, il mit cette question de côté et reprit sa filature…

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Anatomie d’un tueur !

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Durant plusieurs jours, j’ai tout tenté pour éviter ce face à face, sans parvenir à mes fins. Il me fallait bien assumer mes responsabilités d’enquêteurs au service des homicides. Prendre place de ce côté-ci de la table boisée, raide et nerveux sur la chaise froide, m’offrait l’étrange sensation d’être vulnérable. Faire face à cette limace accusée d’avoir mis fin à plusieurs vies humaines avec une violence inouïe me troublait, me fascinait aussi un peu.

Dès mon lever, le matin même, tout s’était mis à aller de travers. D’abord, le rasage qui devint une séance de torture, me laissant avec le cou tailladé, le visage à la peau irrité et les nerfs en boule. La voiture, bien que neuve, refusa de démarrer et le métro bondé m’accueillit comme une vulgaire prostituée sale et vorace. Les gens puaient, me poussaient, prenaient trop de place et étaient trop bruyants. La laideur quotidienne de la ville et de cette humanité qui m’entourait, dans le sous-sol de la ville, me rendit rapidement malade. Je risquais ma vie à protéger ces gens, ces êtres pitoyables et frisant l’indécence. Il fallait se questionner : comment une race aussi belle et pure à l’origine, prétendant encore aujourd’hui à un rôle de créature suprême sur le globe pollué, en était-elle venue à s’enlaidir ainsi, s’appauvrir mentalement, physiquement et génétiquement? Ils se tuaient à coups de nourriture avariée, de manque d’exercice et d’activités électroniques débilitantes.

Pour éviter la rencontre matinale, j’ai prétexté des malaises inimaginables, exotiques, des maux internes irréversibles, incurables et aux noms imprononçables. Il n’y avait personne pour m’écouter ou me croire, personne ne voulait ma place ou jouer mon rôle. Cette petite parcelle lucide de mon cerveau réclamait la confrontation avec l’être abominable qui m’attendait au poste, cherchant à lutter contre mon désespoir et ma peur. Cette morbidité interdite ne cessait d’éveiller la curiosité du voyeur et du profiteur en moi, elle m’entraînait trop souvent dans les bas-fonds obscurs de ma conscience.

L’idée farfelue de relire l’épais dossier de la chose assoiffée de sang me vint, c’était une pathétique tentative de me calmer, de maitriser mes tremblements. Je pris le temps d’étudier les détails de tous ces meurtres, que je connaissais très bien, pour les avoir notés sur les documents. C’était moi qui avais relevé les dépositions de plusieurs témoins, retranscrit les rapports préliminaires et définitifs du service scientifique, balistique et du coroner. J’ai revisité les scènes de crimes en revoyant les photographies, des tableaux crus où dominait le rouge dans toutes ses glorieuses teintes. Se posaient sur moi les regards vides et brisés de celles qui n’étaient plus, dont les corps pourrissaient déjà sous terre, dans ces cercueils qu’on avait gardés fermés pour éviter aux familles des spectacles dégradants.

Le nombre connu des victimes de ce monstre me donnait des étourdissements, la rare violence des actes perpétrés sur ces corps chauds cherchant à se retirer de son emprise donnait à réfléchir. Aucun autre détective n’avait accepté de prendre cette affaire, puisque les images de ces horreurs finissaient par s’imprégner dans le cerveau, sur les rétines, creuser la conscience pour y semer une récolte de cauchemars et de sueurs froides. Les images qui défilaient sous mes yeux, avant de les remettre dans le dossier, me hantaient jour et nuit, comme des spectres s’acharnant à dépeupler un vieux manoir abandonné de ses nouveaux occupants indésirables.

Les visites essentielles et obligatoires sur les scènes de tout nouveau crime étaient de longues séances de tortures mentales. Peu s’y habituaient. Il fallait pénétrer dans les pièces sombres imprégnées des horreurs qui s’y étaient déroulées, circulé dans le repaire ou le dépotoir humain d’une chose sans sentiments, sans crainte, sans culpabilité. C’était aussi revivre les derniers moments de ces femmes esseulés dans la folie tangible d’un destin combien tragique! Imaginer leur terreur, leurs supplications, les excréments et l’urine, les larmes et la trop réelle agonie. Poser le pied sur le même sol que le meurtrier, souvent quelques heures à peine après son crime, offrait au témoin une perspective visuelle et émotionnelle qui choquait. Les regards des victimes scrutaient le néant des murs sales et couverts de graffitis, tandis que les membres tendus et figés dans une pose impossible signalaient à quel point la fin avait été atroce.

Le moment de cette rencontre était enfin arrivé. Il me fallait respirer le même air vicié que cet être détesté, malade et incompris. Tout cela me donnait la nausée. Devant moi se tenait un homme capable de détruire des vies, de broyer la chair, de vider le crâne de toute sa matière pour s’en sustenter, tout en maintenant une érection. Le regard qui croisait le mien n’avait pas seulement contemplé l’horreur suprême, mais l’avait perpétré avec une joie enfantine. Son sourire me donnait envie de le frapper, de lui cracher au visage. Je me mis à penser à l’arme à ma ceinture, pour aussitôt l’oublier en voulant éviter des conséquences désastreuses. J’avais une envie folle de lui réciter les noms de ses victimes : Mélanie, Johanne, Julie, Gabrielle, Morgane et toutes les autres. J’étais tenté de lui jeter les photographies au visage et de lui demander pourquoi. Pourquoi toute cette souffrance infligée à ces pauvres femmes innocentes, vulnérables, fragiles qui avaient eu le malheur de croiser son existence?

Se retrouver seul devant un tel individu était une expérience des plus marquantes, blessante et détestable.

C’est en frissonnant que je tentais de deviner ce qui se tramait derrière ce regard dément. Rêvait-il aux outils luisants avec lesquels il avait labouré les orifices sanglants de ses victimes, sous leurs cris répétés? Revivait-il le moment exaltant de la chasse, des filatures nocturnes dans les ruelles sombres, les entrées par effractions dans leurs appartements pour les enlever? Jouissait-il à l’évocation du démembrement final?

Le monstre était silencieux. Il me souriait avec une arrogance moqueuse, et je restais muet, intimidé par sa présence et son charisme.

J’entendis de légers coups frappés sur la porte entrouverte de la salle d’interrogation, mais je refusais de tourner le dos à ce monstre, ce boucher tant redouté des masses. Un de mes subalternes se racla la gorge avant de m’annoncer d’une voix grave :

  • Ils en ont trouvé une autre!

Ces mots me glacèrent d’effroi et me secouèrent de la tête aux pieds. Mon collègue se retira en traînant les pieds, tandis que je fixais le meurtrier devant moi, ce fameux tueur en série, cette bête insatiable qui ne cessait de me défier de son impassibilité exaspérante.

Puis, avec lenteur, j’abaissais le miroir que je tenais d’une main tremblante, dévoilant la chaise vide qui me faisait face.

 

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