Interview d’Huguette Conilh – Les Ignobles et Cas Mille.

24032756Huguette Conilh a fait son apparition dans mon petit monde littéraire en se joignant à la famille des écrivains de L’ivre-Book. J’ai découvert sa nouvelle littéraire « Cas mille » offerte gratuite pour tous les amateurs de nouvelles littéraires numériques. La couverture et le titre m’ont tous deux intrigué et je me suis donc plongé dans cette lecture.

Vous trouverez ma critique ici :

Cas Mille

Quelque temps après cette lecture, est sorti le premier roman numérique d’Huguette dans le catalogue de L’ivre-Book, l’incontournable boutique pour faire ses achats numériques.

« Les ignobles » voyait le jour le 19 janvier 2015.

 ignobles-ivre-book-numerique-moins-grosRésumé du livre :

 « Ils sont les ignobles, victimes de leur différence, souffre-douleur des cours d’école, les proies de l’ignorance que l’intolérance met en marge de la société. Pour échapper au tableau des opprobres, Camille a préféré couper les ponts avec sa famille.

Jusqu’au jour où la mort de ses parents dans l’incendie de leur maison l’oblige à reprendre le chemin de la Vienne. Il recueille alors son frère cadet, Mathis, un adolescent torturé par la culpabilité de n’avoir pu sauver ses parents. »

Charmé par la plume honnête de cet auteur, j’ai décidé de vous la faire découvrir. Voyons d’abord ce qu’en dit l’éditeur :

« Huguette Conilh est née un jour de janvier, à Monségur (33), dans une maternité qui n’existe plus aujourd’hui. Sa passion pour la lecture et l’écriture se manifeste dès le primaire. Plus tard, des personnages hantent ses années collège et prennent vie dans une première romance éditée en 2010. Un roman noir destiné à un public de jeunes adultes suivra en 2013.

Par vocation, elle exerce pendant vingt ans le métier d’Aide Médico Psychologique auprès de personnes très déficitaires. Cette pratique au plus près de la relation d’aide lui permet de développer une sensibilité à la différence. Les Ignobles, son troisième roman, bientôt chez L’ivre-Book met en scène cette différence et l’intolérance qui en découle. »

En définitive, chacun a sa définition de la réalité, alors qu’il n’existe pas une réalité, mais des réalités. Et je ne parle même pas de la normalité, un terme qui, si on y réfléchit bien, ne veut pas dire grand-chose.

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Interview :

Bonjour Huguette.

Bonjour Sylvain! Merci de m’accueillir dans votre cocon chaleureux. Il faisait un peu frais dehors.

  1. Pourquoi écrivez-vous?

J’écris parce que je ne peux pas faire autrement. J’écris parce que c’est un besoin vital qui m’habite depuis… presque toujours. Et encore, je suis moins obsédée par les mots que je ne l’étais à l’époque de mon premier roman où je me levais la nuit pour noter mes idées, et où je ne me déplaçais pas sans mon carnet, même sur un banc du lycée de ma fille en attendant la réunion parents/profs.

J’écris parce que j’ai des choses à dire, qui sont à ma mesure, pas forcément des grandes idées, juste celles qui me tiennent à cœur. Et Dieu sait à quel point je suis assez entière pour défendre avec passion les idées auxquelles je tiens.

Et, surtout, j’écris parce que je prends un réel plaisir à mettre en scène des personnages, à m’attacher à leurs pas, à découvrir des lieux, à y entrer en même temps qu’eux, à les regarder vivre. À les rendre vivants.

  1. Dites-nous quelque chose de particulier à votre sujet, un détail troublant, choquant, un petit quelque chose d’unique?

Je vis dans un autre monde, dans un ailleurs qui se trouve quelque part au fond de moi. Je suis une sauvage, une rebelle qui refuse de se taire. Qui se promet tous les jours d’apprendre à dire les choses autrement, qui tous les jours se trompe, se maudit pour ça, puis se rend à l’évidence : je ne suis pas diplomate, je ne sais pas le faire, je suis à l’état brut.

  1. Votre métier d’aide Médico Psychologique auprès de personnes très déficitaires devait être très exigeant. D’où vient ce besoin d’aider les autres?

Il n’y a pas de secret, en aidant les autres on s’aide soi-même. On n’entre jamais dans ces métiers de la relation d’aide par hasard. C’est ce qu’on cherche à faire croire aux autres et à soi-même dans un premier temps, jusqu’à ce que l’on parvienne à acquérir suffisamment de recul pour découvrir que certains hasards relèvent de l’inconscient. D’ailleurs, on confond parfois empathie et pitié. On entre dans ces métiers parce que, franchement, ces pauvres gens il faut bien que quelqu’un leur vienne en aide. Tout juste si on ne voudrait pas les sauver d’eux-mêmes et pourquoi pas les guérir. Jusqu’au jour où l’on comprend cet évident cliché (j’aime les clichés, ils sont pleins de vérité) : l’autre n’est pas soi. Un psychotique n’a pas la même construction mentale qu’un névrosé. La cuisine bordélique du névrosé qui a décidé de transférer le lit à la place du frigo existe bel et bien. Pas chez le psychotique. Ce n’est pas que la cuisine soit vide, c’est qu’elle n’existe pas. Ce n’est donc pas la peine de lui en parler, il ne sait pas ce que c’est. C’est vous qui êtes fou d’imaginer qu’une telle pièce existe.

Voilà pourquoi je suis entrée dans ce métier. Je voulais faire médecine quand j’étais au collège, la psychiatrie, les comportements humains me passionnaient déjà. Je peux dire que l’exercice très particulier de ce métier a enrichi ma vie.

  1. À quel point votre expérience vous a-t-elle influencé dans l’écriture du roman « Les ignobles »?

Quand j’ai commencé à réfléchir à la structure de cette histoire, l’évidence de créer un personnage atteint d’un handicap physique m’est apparue assez vite. C’est en réalité ce que je connais le mieux en matière de différence. L’homosexualité faisait partie d’un possible pour moi. C’est ce que l’on « intègre » en pratiquant ces métiers du social, du médico-social ou du médical. On croise au cours de sa carrière ce que j’appelle des possibles : un homme qui tient des conversations avec Dieu, un autre qui à 50 ans ne sait pas se moucher et dont on essuie le nez comme à un enfant, ou celui-ci qui ne sait pas se décalotter et à qui on montre les gestes de manière professionnelle, mais qui nous interroge quand on regarde la situation avec recul. Puis un jour, mais ça nous était déjà arrivé, on croise une personne homosexuelle et on accepte son amitié parce que la personne dans son ensemble correspond au profil que nous apprécions chez les autres. C’est en tout cas ce qui devrait, ce qui pourrait être, mais ne l’est pas pour tout le monde. C’était de ça que je voulais parler dans ce roman, et du fait que, parce que j’en ai été témoin, les différents se jugent aussi entre eux. L’autre est toujours plus atteint que soi. Une personne handicapée victime du regard négatif de la société peut être homophobe. « Oui, tu comprends, ce n’est pas pareil, lui a choisi, pas moi. » Il faudra du temps à Norbert pour comprendre que l’homosexualité n’est pas un choix, pas plus que lui-même n’a choisi « cette vie montée sur roulettes », comme il la décrit.

  1. Présentez votre roman « Les ignobles » en trois mots?

En trois mots?… Flûte, j’ai déjà atteint le quota. Différence, tolérance, amour.

  1. Lisez-vous beaucoup? Quels auteurs vous ont inspirés? Motivés? Influencés?

Je lisais beaucoup, moins depuis quelques années. Ce sont des périodes en fait, de grosses boulimies de lectures ou de vide intersidéral. Tous les amoureux du livre connaissent ça. Donc, franchement, je ne sais pas qui m’a inspirée, motivée ou influencée. J’ai passé une grande partie de ma vie à écumer la littérature générale, je dirais. Dans mes années collège j’ai lu Cronin, Pearl Buck que j’appréciais beaucoup. Très peu de policiers, ce n’était pas mon truc. La fille qui tenait la bibliothèque du collège voulait à tout prix me faire découvrir Agatha Christie. J’ai bien aimé Le Meurtre de Roger Ackroyd, mais ce n’est pas allé plus loin. Par la suite, je me suis focalisée sur les romans historiques de tout pays, puis sur les biographies, aussi bien de romanciers, de poètes que de rois. Un jour, je ne sais pas comment, j’ai découvert la littérature fantastique et j’avoue que j’ai eu du mal à m’en écarter depuis.

  1. La nouvelle « Cas mille » adresse un sujet hélas encore tabou dans plusieurs milieux, plusieurs familles. L’homosexualité et le désir de pouvoir ouvertement l’exprimer. Pourquoi un tel sujet soulève-t-il encore des discussions houleuses?

Là, je ne vais pas partir dans de grands débats que d’une part je ne saurais pas tenir et qui d’autre part seraient plus fastidieux qu’autre chose. Je crois que les gens éprouvent le besoin de classer et de mettre des noms sur tout. Que du coup certains se retrouvent dans la case des pestiférés, et pas que les homosexuels. Que tout un chacun de par l’éducation qu’il a reçu, et sûrement aussi d’une part de l’inconscient collectif (sans parler de la religion), est attaché à des valeurs, des croyances dont il a du mal à se défaire. Comme il est dit dans le roman, aux yeux de Mathis, deux hommes (ou deux femmes) qui font l’amour ensemble, c’est comme une pièce qui refuserait de s’emboîter (vous voyez déjà l’image que cela suscite dans votre esprit) et qui fausserait le puzzle dans son ensemble.

Pour beaucoup de personnes, l’homosexualité est contre nature alors que justement elle existe dans la nature. Mais même cette réalité ne change rien aux opinions.

En définitive, chacun a sa définition de la réalité, alors qu’il n’existe pas une réalité, mais des réalités. Et je ne parle même pas de la normalité, un terme qui, si on y réfléchit bien, ne veut pas dire grand-chose.

De la sorte, par un effet de projection, l’opprobre rejaillit sur tout l’entourage de la personne homosexuelle qui finit par se retrouver seule quand elle ose « sortir du placard ». Je trouve inadmissible qu’un jeune de 15 ans soit mis à la porte de chez lui parce qu’il est homosexuel. Je trouve incroyable que des assos comme le Refuge aient à exister. Je trouve impensable qu’un jeune se suicide parce qu’il n’ose pas être lui-même. Je trouve tellement dommage que des hommes se marient avec des femmes pour faire comme tout le monde.

  1. Si vous aviez à donner un conseil aux jeunes écrivains débutants?

Armez-vous de patience, le temps joue pour vous : pour laisser naître l’idée, la peaufiner, l’apprivoiser. Pour l’écrire, la relire, la remanier et la relire encore pour la réécrire. Pour la voir peut-être un jour entre d’autres mains que les vôtres. Bref, soyez forts! Ayez la patience que je n’ai pas.

  1. Quels genres littéraires privilégiez-vous en tant qu’auteur (dans votre écriture)?

Malheureusement, si je suis une fan de la littérature fantastique, je ne sais pas en écrire. J’écris de la littérature contemporaine/générale/blanche, et il semble qu’il faille se battre davantage pour la faire connaître que la littérature de genre. Alors, allons-y.

  1. Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez?

J’ai un roman en cours sur l’adoption et la recherche du père, dont j’ai arrêté l’écriture à son exacte moitié pour reprendre un autre projet.

J’ai un synopsis prêt pour une autre histoire sur le même thème que Les Ignobles. J’y bousculerai mes vieux codes du bien sage « gabarit chapitres ».

Et un autre projet que je vais privilégier parce que les personnages commencent à me hanter un peu trop. Mais c’est un projet secret, alors, motus.

  1. Un dernier mot?

Je prendrais bien un autre café…

Merci.

Merci à vous, Sylvain, j’ai presque peur d’affronter de nouveau le froid. Il fait si bon chez vous.

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L’Ivre-Book pour le roman en entier.

 

Le Tueur des Rails

 

Le Tueur des Rails
Sylvain Johnson
Éditions L’ivre-Book

1

LUNDI, 28 OCTOBRE

Thomas marchait sous la pluie depuis près d’une demi-heure. Il était trempé, frigorifié et son corps tout entier était parcouru de frissons intenses. Le temps était morose, le ciel de cet après-midi froid d’octobre couvert de nuages gris. Il avait quitté la large artère commerciale presque déserte afin d’emprunter le chemin pavé menant à une vaste étendue verdâtre. Le sol était couvert de flaques d’eau et il marchait sans regarder ses pieds, sans prêter la moindre attention aux éclaboussures. Il aimait le silence, parfois interrompu par le bruit de la pluie s’abattant tout autour ou par le sifflement du vent qui s’était levé et bruissait dans la végétation de plus en plus dense, qui caressait sa chevelure imbibée, plaquée contre son front sans protection. Il avait les mains dans les poches de son manteau et un bref regard vers le ciel lui permit de prédire que l’averse allait durer. Il était tout juste quatre heures de l’après-midi et déjà l’obscurité enveloppait le paysage. Ce n’était qu’une question de minutes avant que les ténèbres ne soient complètes. Thomas avait remonté le chemin sur près d’une centaine de mètres, jusqu’à un vaste portail
métallique encadré de hautes colonnes en béton, surmontées de têtes de lions. La grille avait été fermée et une lourde chaîne en bloquait l’accès. Un bref regard à la ronde confirma au jeune homme qu’il était vraiment seul, et sans hésiter il escalada la grille. Il ne lui fallut que peu d’efforts pour franchir l’obstacle ; après tout, l’endroit recelant peu de contenu de valeur – sinon sentimentale –, la protection était minimale.

Thomas retomba lourdement sur ses pieds, dans l’enceinte même du vieux cimetière qui s’étendait presque à perte de vue. Se redressant, il tendit l’oreille, afin de s’assurer que son entrée bruyante n’avait rien réveillé. Silence. Du côté d’où il venait, seuls quelques phares d’automobiles circulant au loin sur le boulevard étaient visibles. Aucun risque de ce côté, et le fait que la grille ait été verrouillée lui garantissait que personne n’était sur les lieux. Satisfait, essuyant son visage trempé du revers de sa manche, il localisa, dans la pénombre, un point de repère qui lui avait déjà servi et se mit en marche sans perdre de temps. Il aurait pu venir durant les heures d’ouverture, mais il ne voulait pas faire de rencontres indésirables. Cette manière illicite de visiter l’endroit lui assurait une complète solitude et tout le temps voulu. Le cimetière était vaste, séparé en six sections rectangulaires. Les plus anciennes tombes, datant du début de la colonie, se trouvaient tout au fond. Les plus récentes se rapprochaient de la sortie, au fur et à mesure que l’espace était utilisé. C’était l’un des premiers cimetières de l’île de Montréal. Le champ mortuaire était parcouru de sentiers semblables à des rues portant des noms, et des numéros étaient assignés à chaque bout de terre utilisé. C’était un moyen rapide de trouver un membre de la famille ou un ami décédé. Comme une adresse. Le comptoir d’accueil offrait même des cartes détaillées indiquant les noms des secteurs. Thomas n’en avait pas besoin. Il savait très bien où il se dirigeait, puisqu’il venait ici toutes les semaines depuis plus de vingt ans. Un rituel auquel il n’avait jamais dérogé, du moins de son plein gré.

Il remonta l’allée principale, puis bifurqua à deux reprises. Au fur et à mesure qu’il se rapprochait de sa destination, une vague d’émotion grandissait et s’étendait en lui, le faisant trembler, des larmes naissantes au coin des yeux. C’était pareil à chaque fois. Il dut finalement quitter le sentier de gravier et traverser la pelouse, en direction de la tombe recherchée. Une pierre banale, comportant quelques inscriptions, mais dont la forme, la couleur et la position étaient gravées dans son esprit. Après quelques pas sur la pelouse trempée, ses souliers produisant des bruits de succion en raison de l’herbe mouillée, il s’immobilisa au numéro 23 de l’allée des Anges.

Il refusa de baisser les yeux, scrutant tout d’abord le paysage, attentif au vent qui entremêlait son chant laborieux aux sons du trafic routier, au loin. Un klaxon insistant refusait de se taire. Puis, serrant ses poings dans les poches de son manteau, il baissa lentement son regard embué, et découvrit la pierre d’un gris foncé qui portait le nom de son jeune frère, décédé vingt ans plus tôt.

Éric Pelletier 1980 — 1987.

En guise d’épitaphe, c’était tout. Aucun message, aucune autre gravure. La banalité de la pierre tombale était due à la tristesse subite et puissante qui avait pris d’assaut la famille Pelletier, lors de la disparition de son plus jeune membre. Ils ne s’en étaient jamais remis et le sujet était rapidement devenu tabou, même dans l’intimité.

Thomas prit de profondes respirations, sentit la tension se relâcher et put enfin contempler le lieu de repos de son petit frère avec plus de calme et de sérénité.

Il avait froid et ses lunettes voilées de gouttes d’eau réduisaient sa vision. Le vent augmenta en intensité et le souvenir de ce lointain été, presque trop ancien pour faire partie de cette vie présente, refit surface. C’était un élément constant de ce pèlerinage pénible, puisque la mort de l’enfant n’avait jamais été résolue, ni acceptée ni comprise. Aucun suspect n’avait été arrêté, pas même une piste à suivre. Sans hésiter, maintenant, il laissa le souvenir remonter et se revit en cette matinée caniculaire, vêtu d’une salopette en jeans, marchant le long d’une voie ferrée, tout juste derrière leur résidence de l’époque. La famille Pelletier avait eu deux garçons, fierté du père mécanicien et de la mère sans emploi, occupée à élever ses enfants. Thomas avait alors onze ans et Éric, tout juste sept. C’était un samedi, ils avaient fini de regarder les dessins animés qu’ils ne manquaient jamais au réveil. Leur père n’était toujours pas rentré ; il travaillait de nuit pour une compagnie de transport, réparant les véhicules durant les heures mortes. Les deux enfants à l’imagination fertile et fébrile avaient décidé de suivre la voie ferrée et de chercher des « trésors », ce qui signifiait à peu près n’importe quoi, du vieux vélo rouillé aux bouteilles vides qu’ils pourraient revendre. Il faisait chaud, trop chaud pour longer les rails déposés sur un tapis de pierre et les arbres de la forêt, de chaque côté de la voie, ne créaient que de brèves et inefficaces zones d’ombre. Thomas était heureux. Son statut de frère aîné lui conférait un caractère magique, sage et puissant. Il savait que son petit frère l’idolâtrait. Ils fredonnaient tous les deux des chansons tirées de leurs dessins animés préférés. Leur collecte allait bon train ; ils avaient déjà récolté quelques pièces diverses qu’ils entendaient utiliser dans leur repaire secret : le sous-sol de la maison.

Le temps filait lors de leurs aventures et de leurs expéditions, en ces années d’innocence où les parents croyaient encore qu’il était possible de laisser les enfants seuls dehors durant des heures, sans surveillance. C’était avant l’alerte Amber et les sites web diffusant les photos et les noms des prédateurs sexuels, enregistrés après leur libération dans une banque de données accessible au public. Une ère paradoxale de risque et de naïveté. Ils avaient marché, ramassé des objets divers durant une bonne partie de l’avant-midi. Éric avait quitté un moment la voie et s’était enfoncé légèrement dans le sous-bois, pour y uriner. Craintif, il avait demandé à son grand frère de rester où il était. Thomas avait patienté quelques secondes avant de reprendre la marche, non pas par impatience, mais parce qu’il voyait des pièces métalliques non loin devant lui, et il était curieux de les examiner. Il s’était éloigné, avait fouillé dans une pile de pièces rouillées d’appareils ménagers, avant de réaliser que son petit frère prenait beaucoup de temps pour se soulager. Loin d’être inquiet – il était surtout contrarié –, il fit demi-tour et regagna l’endroit où le gamin s’était enfoncé dans la végétation. Il l’appela à deux reprises, criant son nom. L’enfant ne répondant à aucun de ses appels, il eut un premier mauvais pressentiment. Puis, ses cris devinrent plus insistants et fermes, toujours sans résultat. Frustré et inquiet, Thomas se lança à la recherche d’Éric : il s’enfonça dans la végétation, hurlant son nom d’une voix de plus en plus paniquée.

Il sut que quelque chose clochait quand il découvrit la casquette rouge et l’un des souliers de son frère. Le coeur battant, il courut dans toutes les directions, fouillant la végétation du regard, soulevant les fougères, scandant le nom d’Éric, mais en vain. La peur au ventre, il prit la décision la plus difficile de sa courte vie : il devait quitter les lieux et aller chercher l’aide des adultes. Ses exhortations demeuraient sans réponse et il craignait maintenant pour sa propre sécurité. Le temps avait filé, il n’en avait plus à ce moment-là qu’une vague notion. Depuis combien de temps Éric avait-il disparu ? Marchant à reculons, progressant lentement et prudemment, Thomas rejoignit la voie ferrée. Il était convaincu que quelqu’un ou quelque chose l’observait en silence, tapi dans les buissons. Une fois à découvert, le garçon se mit à courir, paniqué, et ne s’arrêta que lorsqu’il eut rejoint la première rue adjacente au chemin de fer, celle-là même où ils vivaient. Quand il entra dans sa maison, Thomas était au bord de l’hystérie.

Il ne revit jamais son petit frère. Le corps sans vie et désarticulé d’Éric allait être retrouvé six heures plus tard. Le cadavre affichait des blessures distinctives sur les paumes et les avant-bras – signe que le garçon avait tenté de se défendre – et des écorchures sur les jambes. Sa mère, qui avait prévenu la police, s’écroula quand on lui annonça la découverte du corps de son fils ; son père rentra alors que les policiers étaient toujours sur place afin de questionner la famille. Il n’avait pas reçu le message, puisqu’il était sur la route.
La famille de Thomas ne fut plus jamais la même.
On ne retrouva jamais le tueur, malgré de nombreuses hypothèses qui ne furent, hélas, jamais étayées, faute de pistes.

***

Thomas était resté dans le cimetière longtemps. La force du souvenir et celle de ses sentiments avaient effacé chez lui toute notion du temps. La pluie avait cessé, et si le vent était toujours aussi insistant, le bruit du trafic routier s’était maintenant tu. La nuit était définitivement tombée. Émergeant de l’état de transe dans lequel il avait été plongé, il frissonna en regardant tout autour. La noirceur donnait au lieu désert un aspect macabre. Il jeta un dernier regard vers la tombe et frotta ses mains l’une contre l’autre, afin de trouver un peu de chaleur. Puis, il se détourna et s’éloigna, ressentant la même tristesse qu’à chaque fois, comme s’il abandonnait Éric de nouveau, le laissait tomber, et devenait en quelque sorte responsable de sa mort. Responsable de ses derniers instants de vie, qui avaient probablement été horribles et terrifiants. Il retourna à la grille, qu’il escalada à nouveau, retombant au sol presque sans bruit. État négligé, vêtements trempés et expression maussade : il offrait un bien pathétique spectacle, en ce soir glacial. Il se remit en marche ; il avait l’air d’un spectre cherchant à ravir les âmes des innocents durant leur sommeil.
Bien qu’il détestât voir ses facultés affaiblies, il avait besoin d’un verre.

***

Thomas marcha durant presque deux heures, hagard, tel un navire dans le brouillard. Au terme de son errance, il se retrouva à observer, de l’autre côté de la rue, une grande maison victorienne à la façade grise et au toit ocre. C’était une immense demeure, vieille, mais bien entretenue. La pelouse était déjà moins verte, prélude à l’hiver qui s’annonçait.

C’était la maison de ses parents, l’endroit où ils avaient emménagé après la mort d’Éric. Le lieu où lui-même avait logé durant cinq ans, avant d’en être expulsé de manière cruelle. Il ferma les yeux, s’adossa contre un poteau qui soutenait les fils électriques desservant la rue. Un pilier couvert de clous et agrafes utilisés pour placarder des affiches que le temps avait emportées, ne laissant que les ancres métalliques. Il prit une grande respiration, gagné par les frissons et les sanglots. La rue en cul-de-sac était déserte, hormis quelques voitures garées le long du trottoir. Dans l’habitation, quelques lumières éclairaient le balcon encombré d’articles divers. Ses parents étaient chez eux, comme tous les soirs et Thomas n’avait aucun doute sur l’état déjà avancé d’ébriété de son père. L’homme, inconsolable, s’était mis à boire après la mort de son fils ; sans raison apparente, il avait toujours préféré Éric à Thomas. Ses beuveries s’étaient multipliées et son comportement avait dégénéré : il était devenu violent et cruel avec sa famille. La vie avait changé profondément cet homme jadis si bon, si généreux et si honnête. Après le décès d’Éric, la famille – du moins ce qui en restait – avait arrêté de communiquer et de passer du temps ensemble. Ils avaient cessé d’être une famille. Sa mère continuait pitoyablement à jouer le jeu, à prétendre que rien n’avait changé, mais ses sanglots nocturnes et ses yeux cernés ne bernaient personne.

Thomas contemplait la demeure, écoutant le silence paisible de la nuit, cherchant le courage de bouger et d’agir ; quand il crut avoir atteint un état d’âme satisfaisant, il fit les premiers pas. Il traversa la rue, rejoignant le trottoir opposé, devant les marches du balcon. Il était si près du bâtiment ; c’était un sentiment étrange, à la fois révoltant et grisant. Pour la première fois de son existence, il avait l’impression de se contrôler, de posséder un certain pouvoir.

Son père ne lui avait jamais pardonné la mort d’Éric et l’avait constamment blâmé, l’accusant ouvertement d’avoir causé la perte du gamin. Les coups de poings et de pieds étaient souvent accompagnés d’insultes et d’accusations, proférées avec une haleine empestant l’alcool. Il avait enduré cela durant cinq ans, sans véritable soutien de la part de sa mère, qui n’intervenait jamais, un peu par peur d’être la prochaine victime, mais surtout parce qu’elle aimait toujours son mari et éprouvait de la pitié pour lui. Un sentiment plus fort que l’amour de son enfant, que son devoir de le protéger. Elle était peut-être encore plus pathétique que son mari.

Thomas fit les quelques pas le séparant des marches du perron fort de sa nouvelle assurance. Il jeta un bref regard autour de lui : une voiture se garait dans l’allée d’un voisin, sur la gauche. La nuit était paisible, irréelle et semblait si sereine. Il mit pied sur la première marche, se remémora les échos de la voix colérique de son père, l’accusant avec hargne d’avoir tué son unique fils. Sur la seconde marche, il revit son père jetant ses vêtements et articles personnels sur la pelouse, une bière à la main, l’écume aux lèvres et la rage dans le regard. Sur la troisième marche, c’est le rire d’Éric qui retentit dans sa tête ; celui-ci révélait que le garçon savait que tout ce que Thomas avait fait durant son existence, et tout ce qu’il s’apprêtait à faire ce soir était pour lui seul.

Maintenant directement placé sous la lumière illuminant la porte d’entrée et l’adresse scintillante accrochée au mur, Thomas hésita un instant. Il toucha sa ceinture ; ses doigts rencontrèrent la forme boisée d’une crosse d’arme à feu, dont la présence et le poids lui donnaient un courage hors du commun. Il n’avait jamais été confronté à l’homme qui l’avait poussé à l’internement. Celui qui l’avait tellement brisé psychologiquement qu’il avait dû passer la plus grande partie de sa vie d’adulte en institution, à consommer toutes sortes de médicaments et à recevoir d’interminables traitements. Ce soir, les choses allaient changer, les rôles s’inverser.

Il baissa les yeux sur la poignée en argent et entendit le son étouffé du téléviseur – sans doute un match de hockey qu’écoutait son père, en vociférant des commentaires alcoolisés. Cela lui donna une puissante nausée.

Enfin, il frappa à la porte, ses jointures résonnant contre la surface boisée avec la puissance d’un coup de tonnerre, d’un canon commémorant le jour du Souvenir. Trois coups frappés l’un après l’autre. Il attendit quelques secondes et cogna de nouveau, palpant l’arme à sa taille, dans un réflexe injustifié, puisqu’il savait que c’était sa mère qui allait répondre. C’était toujours elle qui effectuait les tâches jugées indignes du rang supérieur d’homme que s’attribuait son mari. Thomas entendit la voix rauque de son père hurler un ordre, le son de la télévision diminuer volontairement et des pas s’approcher de l’autre côté, raclant la surface boisée du plancher. Thomas recula d’un pas. L’émotion de revoir sa mère, qu’il avait souvent eu l’occasion d’épier de loin, dissimulé de l’autre côté de la rue, l’affectait. Il la détestait parce qu’elle ne l’avait jamais aidé, fermant les yeux devant les abus de son mari – elle avait même signé les papiers permettant son internement, se faisant complice du monstre – et pourtant il l’avait aimée : elle l’avait créé de sa chair et de son sang. Mais cet amour était bien loin maintenant. La poignée tourna sur elle-même, la porte bougea lentement et s’ouvrit.

L’odeur particulière de la cuisine maternelle précéda le jet de lumière venant de l’intérieur, suivie par la voix d’un commentateur sportif résumant un jeu quelconque. C’était un moment irréel, qu’il avait imaginé à de multiples reprises, mais qu’il n’aurait jamais cru avoir le courage de vivre. Enfin, avec un sourire innocent, le visage de sa mère s’encadra dans la porte, ses cheveux en bataille, sans maquillage et visiblement sur le point d’aller se coucher. Son sourire resta sur ses lèvres l’espace d’une seconde, avant que son regard bleu ne s’assombrisse, qu’un voile de ténèbres et de crainte ne couvre ses yeux. Ses lèvres se crispèrent en un rictus de honte et de peur, de regret et de colère. Derrière elle, la voix sourde de son mari demanda qui était là, faisant trembler la femme de la tête aux pieds. Elle secoua la tête de droite à gauche, avec l’air d’implorer le jeune homme de partir, de ne pas créer de problèmes. Mais Thomas ignora les muettes imprécations de sa mère et poussa la porte. Elle recula, lisant dans le regard de son fils une détermination qui la terrorisa. Alors elle fit un pas rapide vers l’avant, pour le chasser hors de la demeure mais Thomas poussa la femme contre le mur avec une telle force, qu’elle perdit pied et s’effondra. Elle était terrifiée. Thomas la toisa avec mépris. À cet instant précis, il la détesta comme jamais il avait détesté un autre être humain, plus que son père, mille fois plus. Mais déjà il se désintéressait d’elle, l’enjambant afin de se diriger vers le salon, la voix cette fois inquiète et mal assurée de son père demandant ce qui se passait.

Il avait fallu vingt ans à Thomas pour trouver le courage d’affronter son père, et rien ni personne ne pourrait l’arrêter en ce jour fatidique. Même pas sa mère.

C’était l’heure de régler les comptes.

En marchant de la porte d’entrée vers le salon, Thomas rejoua dans sa tête, en accéléré, le film des cinq derniers jours, sans coupure ni montage.
Cinq jours qui avaient suffi à faire de lui l’homme convaincu et calculateur qu’il était en ce moment.
Tout avait commencé un mercredi.

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MERCREDI, 23 OCTOBRE

Thomas fixait le miroir devant lui et sa tête tournait. Il se tenait contre le lavabo des toilettes, dans un bar particulièrement morbide et pourtant rempli à craquer, si tôt dans la semaine. Il était tard, près de deux heures du matin, et la musique faisait rage dans l’établissement, un mélange de punk et de dance music. Le comptoir, comme le reste de l’étroite pièce, était sale, taché. L’odeur qui montait à ses narines était un mélange de sueur et d’alcool, auquel venait s’ajouter l’odeur âcre du tabac. Les nuages de fumée voguaient au rythme des portes qui s’ouvraient et se fermaient, des courants d’air frivoles. Si la nuit au-dehors était glaciale, l’intérieur était comme une fournaise, chauffé par de nombreux corps animés trop près les uns des autres. Il sentit la nausée vagabonder entre son estomac et sa gorge. Il se pencha légèrement et aperçut son reflet dans la glace, pitoyable vision qui lui causa un pincement au coeur. Il n’était pas rasé, ses cheveux, mouillés par la sueur, étaient plaqués sur son front et il avait de profondes poches sous les yeux. Il avait l’air drogué – et en fait il l’était, car il avait pris ses médicaments contre l’anxiété, dont il tenait présentement le flacon –, et pire encore : il avait beaucoup bu, ce soir, ce qui était contre-indiqué avec sa médication, de sorte qu’il était passablement ivre… et nauséeux. Son estomac vide de toute nourriture avait amplifié l’effet enivrant de l’alcool.

Thomas soupira. Il détestait ce qu’il voyait, mais plus que tout, c’est ce qu’il ne pouvait plus voir dans son visage qui l’attristait. Il aurait aimé retrouver cette étincelle d’espoir qui vacillait encore parfois dans les tréfonds de son âme. Mais elle s’était lentement éteinte, noyée un peu plus à chaque nouvelle bière.

Soudain, la porte s’ouvrit abruptement et un flot d’odeurs, de musique et de clients envahit la pièce. Deux hommes riant aux éclats se glissèrent dans une des cabines de toilette. Il les entendit rire et s’embrasser. Imaginer leurs caresses le fit sortir de sa torpeur. Il jeta les comprimés restant dans le lavabo, fit couler l’eau jusqu’à ce qu’ils soient dilués ou emportés par le flot. Puis, il empocha le contenant vide et leva les yeux sur le reflet que lui renvoyait le miroir : l’homme devant lui paraissait dix ans de plus que ses trente et un ans. Il ne portait pas ses lunettes ce soir, mais plutôt des verres de contact qui lui brûlaient les yeux, à cause de la fumée. Il avait soif d’alcool, malgré les maux physiques qui l’accablaient et bien que son corps en soit saturé. Un peu comme s’il avait voulu se noyer dans le nectar ambré et enivrant. Thomas se détourna du miroir, refusant de contempler plus longuement le résultat de son déclin. Il avait honte.

La porte s’ouvrit de nouveau sur un jeune homme ivre qui trébucha, se retenant contre le mur en riant aux éclats. Le nouveau venu voulut lever la tête et sourire à Thomas, mais un jet de vomi gicla devant lui, le courbant en deux et il s’affaissa au sol. Un de ses copains – ou un simple client entrant par hasard – se porta aussitôt au secours du jeune homme en détresse, ce qui permit à Thomas de quitter la pièce sans être remarqué. Il n’avait aucune envie d’aider qui que ce soit, il n’était même pas en mesure de s’aider lui-même.

Retournant dans le bar enfumé, il réalisa que les médicaments et l’alcool avaient sur lui un effet plus intense que prévu. Il arrivait à peine à distinguer les visages dans la masse informe qui bougeait au rythme de la musique. Seules les couleurs lui parvenaient avec clarté. Les bras tendus devant lui, il se fraya un chemin en direction du bar, qu’il savait à l’opposé de la pièce. Quelqu’un parut s’adresser à lui dans la masse, qu’il ignora, et il poursuivit sa traversée de la marée humaine, jusqu’à ce qu’il bute contre le bar. Il se retourna. Il faisait trop chaud et sa tête paraissait sur le point d’exploser. Il parvint néanmoins à trouver un tabouret libre et s’y assit. Sa vision s’améliora, et au moment où il prenait une grande respiration, afin de se calmer, quelqu’un lui toucha l’épaule gauche. Surpris, il se retourna. Une serveuse s’adressait à lui, lui demandant ce qu’il voulait boire. Elle semblait si jeune. Il n’avait pas entendu les mots, la musique était trop forte, mais il comprit ce qu’elle lui demandait. Il pointa l’une des bouteilles de bière posées sur le comptoir et elle acquiesça.

Dans l’attente du liquide bienfaiteur, Thomas examina la foule qui s’activait, ce flot continu de jeunes femmes et de jeunes hommes qui paraissaient heureux, bien portants et souvent d’une certaine beauté. Il y avait beaucoup de jeunes femmes dévoilant leurs attributs, entourées d’hommes salivant et participant à cette loterie humaine, dans l’espoir de remporter le gros lot sexuel. Parce que voilà bien ce dont il s’agissait : un groupe de prédateurs, masculins comme féminins, relâchés dans un enclos, s’examinant et se flairant. C’était un jeu conscient et probablement intéressant. Pour sa part, il n’avait ni le physique ni l’attitude pour s’adonner à ce rituel millénaire de la séduction et de l’accouplement. Il était dans la catégorie des perdants, des oubliés et des délaissés.

La serveuse revint et posa une main chaude sur son bras dénudé. Elle lui sourit avec une tendresse qui le troubla et il prit le temps de la détailler avec plus d’attention. Il voulut payer sa bière, mais elle refusa. C’est un geste qui l’émut, parce qu’il ne connaissait de la bonté humaine que ce qu’il avait lu ou vu dans les livres, dans les films et dans ses rêves. La jeune femme se détourna et se dirigea vers un autre client, qu’elle servit de manière impersonnelle. Il pouvait presque croire qu’elle avait délibérément été plus amicale avec lui.

Il l’observa, soudain tout intérêt pour la masse disparu. Elle n’avait guère plus de vingt ans et sa juvénilité, comme sa vulnérabilité, semblaient déplacées dans cet endroit. Elle aurait dû travailler dans un restaurant, ou alors fréquenter un collège. En fait, elle pouvait fort bien être encore à l’école et payer sa scolarité avec cet emploi. Elle avait une abondante chevelure noire, qui tombait sur ses épaules, un teint bronzé, de grands yeux bruns et des lèvres généreuses. Elle portait une mini-jupe en cuir noir et un chemisier blanc, ouvert sur un cou parfait et dévoilant la rondeur d’une poitrine qui n’avait pas terminé sa croissance, ou qui était simplement menue. C’était néanmoins un spectacle agréable. Elle était mince, plus petite que lui, peut-être un mètre soixante. Ses jambes étaient musclées et ses épaules délicates. Elle bougeait avec un naturel désarmant. Elle n’était pas provocante, simplement authentique, et elle était la plus rafraîchissante des visions.

Absorbé par sa contemplation, il suivait les moindres mouvements de la jeune femme, qui passait d’un client à l’autre avec un sourire professionnel. De temps à autre, elle jetait un regard furtif à Thomas, sans jamais se formaliser de l’examen dont elle faisait l’objet. Quand sa bière fut terminée, il voulut en commander une autre, mais un costaud annonça que l’établissement était sur le point de fermer et pria les clients de vider les lieux. Il n’était ni poli ni impoli, simplement ferme.

L’endroit avait commencé à se vider : la porte d’entrée, grande ouverte, laissait la fumée se dissiper, et l’air se rafraîchissant, Thomas apprécia une brise inattendue. Il reposa son regard sur la jeune femme, qui nettoyait des tables et ramassait des verres empilés et des cendriers pleins à ras bord. Lorsqu’elle releva la tête, leurs regards se croisèrent et son air sérieux fit place à un large sourire. Ce n’est peut-être que l’illusion causée par les médicaments et l’alcool mélangés, pensa Thomas. Peu importe, il était temps de quitter l’endroit.

Thomas se leva, titubant maladroitement, et trouva l’adresse et le courage pour traverser la salle sans trébucher. Il avait l’impression de se donner en spectacle, avec sa démarche alcoolisée, et il s’en voulut. Rapidement il rejoignit la sortie et jeta un dernier regard vers l’intérieur ; cette fois, il ne vit pas la jeune femme. Poussé par le flot humain qui se dissipait, il se laissa guider vers le trottoir. Au coin de la rue, à sa droite, il vit deux voitures de police, garées de manière à avoir une vue imprenable sur le troupeau humain qui se déversait dehors.

Il se mit à marcher, se sentant de mieux en mieux à mesure que ses poumons se dégageaient et que le froid le réveillait. Il longea le mur de l’établissement avant d’aboutir dans une ruelle obscure, où il décida de s’engouffrer, afin d’uriner. Il venait à peine de commencer à se soulager quand il entendit des pas – des talons hauts – résonner à proximité. Dissimulé dans l’ombre d’un conteneur métallique, il tourna la tête sans bouger son corps, afin de ne révéler sa présence à personne. À quelques mètres de lui, la serveuse s’engouffrait dans un passage, son sac à main sous le bras. Elle marchait d’un pas rapide, et il s’empressa de rentrer son engin encore dégoulinant. Il attendit quelques secondes avant de lui emboîter le pas, pour ne pas qu’elle le remarque. Il ignorait pourquoi il la suivait, mais c’était plus fort que lui. Elle lui rappelait vaguement l’actrice Éva Longoria. Une comparaison qui lui ferait sûrement fait plaisir, se dit-il.

Il fallait se décider. Devait-il suivre son intuition – son impulsion malsaine – et la filer, au risque de les mettre en danger tous les deux, en raison de son esprit malade ? Il s’était promis de ne plus jamais céder à ce démon qui le poussait à suivre des femmes et qui l’avait si souvent placé en eaux troubles. Mais elle exerçait un attrait puissant, une force hypnotique à laquelle il ne pouvait ni ne voulait résister. Il décida de la suivre, excité : cette filature imprévue et la beauté de la femme venaient de réveiller en lui ce besoin aussi impérieux qu’immoral.

La dernière fois qu’il avait cédé à son penchant pervers, quelque six mois auparavant, il avait suivi une jeune femme dans un parking de supermarché, obsédé par la jupe courte et révélatrice qu’elle portait ; une voix interne lui murmurait alors qu’elle lui était destinée, que son sourire, un instant plus tôt, était un signe indubitable qu’elle souhaitait se donner à lui. Il l’avait suivie, et derrière elle, il avait lentement zigzagué entre les voitures. Il l’avait rejointe alors qu’elle déposait ses sacs sur la banquette arrière, penchée vers l’avant. Conscient de la position de vulnérabilité dans laquelle elle se trouvait, mu par une pulsion sexuelle puissante, il s’était préparé à fondre sur elle, tremblant, quand il avait soudain réalisé qu’une vieille dame se trouvait dans la voiture voisine, le regardant avec méfiance. La stupeur devant ce qu’il s’était apprêté à faire l’avait conduit à déguerpir, paniqué et en furie. Il avait couru longuement, trouvant refuge dans les toilettes d’un restaurant, où il avait pleuré de rage, d’impuissance devant son désir et d’humiliation.

C’était la peur d’un autre épisode de la sorte qui le gagnait. Ce désir sexuel puissant, qui coulait en lui comme un tsunami de perversion. Il détestait son obsession du corps féminin, et il méprisait encore plus sa solitude et son incapacité à avoir une petite amie, une partenaire avec qui savourer l’intimité. Il réalisa que la jeune femme qu’il suivait avait bifurqué, s’engageant dans une rue perpendiculaire qui remontait en direction du quartier Mont-Royal. Ils étaient seuls dans les rues désertes, quelques timides lumières oubliées vacillant à des fenêtres, le trafic routier presque absent. Elle marchait rapidement et il dut accélérer le pas afin de ne pas la perdre. L’exercice et l’air frais lui faisaient un bien incroyable, sa vigueur s’était restaurée, tout comme son acuité mentale. Avec le Mont-Royal en toile de fond, il progressait rapidement et discrètement, puisque jamais elle ne se retourna. Quelques voitures klaxonnèrent en passant près d’elle, des hommes lançant des remarques salées et d’autres des commentaires honteux, mais jamais elle ne ralentit le pas. Elle semblait déterminée à se rendre quelque part, sans doute chez elle.
Ils marchaient depuis peut-être une heure, dans l’obscurité angoissante, quand la femme se mit à ralentir ; Thomas réalisa qu’elle tenait quelque chose à la main, qu’il n’avait pas remarquée auparavant. Il dut lui-même diminuer son rythme et passer sous le couvert d’un arbre puis d’un autre, ces derniers bordant les deux côtés de la rue résidentielle. Les maisons étaient d’époque, transformées en appartements à deux ou trois étages. Datant de l’ère industrielle du début du siècle, alors que les préoccupations économiques prévalaient, les architectes avaient conçu un nouveau mode de bâtiment, tout en longueur et tout d’un bloc, avec une façade qui s’étendait d’un coin de rue à l’autre, économisant le chauffage qu’aurait créé une rupture entre les logements. De nombreux escaliers en colimaçon montaient aux étages, surplombant un mince espace de verdure qui donnait l’illusion d’avoir du terrain. Cette architecture était typique du quartier et lui conférait un certain charme, puisque les façades étaient peintes de multiples couleurs vives, donnant de la chaleur à ces structures centenaires.

C’était devant l’une de ces maisons que la jeune femme venait de s’immobiliser. Thomas resta en retrait, dissimulé derrière un immense érable aux branches dénudées. Il cessa à son tour de bouger. La jeune femme, dans l’ombre, s’était retournée afin de faire face à la maison. Elle demeura ainsi durant presque une minute, avant de déposer au pied d’un arbre ce qu’elle avait tenu dans ses mains. Se relevant aussitôt, elle jeta cette fois un regard à la ronde et il eut le temps de se glisser complètement derrière l’arbre qui lui servait de bouclier. Il cessa de respirer, tendu, et patienta quelques secondes. Il craignait d’avoir été découvert. Il entendit alors les pas de la femme s’éloigner, claquant contre le pavé et il tenta un coup d’oeil timide, réalisant qu’elle s’éloignait du même pas rapide qu’auparavant. Il n’y avait aucune lumière dans les fenêtres bordant la rue, tout semblait désert, hormis les voitures stationnées. Reprenant sa progression d’espion, il rejoignit discrètement l’arbre où elle avait laissé ce qu’elle avait transporté : un bouquet de tulipes.
Il jeta un oeil dans la direction de l’appartement, n’y décelant rien de particulier. Il était pourtant manifestement spécial pour elle. Désireux de ne pas la perdre, il mit cette question de côté et reprit sa filature…

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