Les Vilains Contes de l’Ivre-Book.

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Les Vilains Contes de l’Ivre-Book !

C’est avec plaisir que j’annonce ma participation à ce super projet. Découvrez ma nouvelle et celles des autres auteurs de talents.

Qu’ont en commun Florence Chevalier, Françoise Grenier-Droesch, Henri Bé, Kate Dau, Emma Valieu, Céline Thomas, Lucien Ferdinand, Kristell Guerveno, Ruwan Aerts, Arnaud Moussart, Bénédicte Coudière et Sylvain Johnson ?
En plus d’un talent certain, ils seront tous au sommaire du n°1 des Vilains Contes de L’ivre-Book… à découvrir bientôt.

 

Visitez le site de l’Ivre-Book

 

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Madame Lachance

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Madame Lachance.

Je tombe à nouveau sur le sol de pierre, hurlant de douleur tandis que mes genoux ensanglantés laissent un tracé invisible dans l’obscurité du tunnel glacial. Je me relève péniblement, les bruits derrière moi se rapprochent et me force à reprendre la course. Mon corps est couvert de sueur, mais aussi d’éraflures, de coupures, de morsures et la douleur déforme mon visage en un masque permanent de laideur. Cela se rapproche. Je ne sais pas où mène le passage, que je tâte de mes mains nues tremblantes. Le sol mouillé et glissant d’une traitrise de politicien corrompu. La fin approche et aurait pu être évitée.

***

J’ai rencontré Madame Lachance dans une galerie d’art. Moi, pauvre peintre naïf et facilement impressionnable. Il n’a fallu que deux coupes de champagne, une pipe dans une ruelle entre deux restaurants et de belles paroles pour me convaincre. J’ai signé un contrat et vendu mon âme au diable. Il me fallait bien payer le loyer et mes souscriptions aux sites pornos qui me tenaient en vie. Notre association s’est tout d’abord bien déroulée, j’ai vendu trois toiles en deux mois. Un paysage bucolique sur fond jaune et un nu de ma voisine de palier tiré de mon imagination très fertile. Ma première altercation avec Madame Lachance fut au moment d’être payé pour ces toiles vendues. Elle ne répondait soudainement plus à mes appels téléphoniques et courriels. Il m’a fallu camper devant chez elle pour être en mesure de lui parler. Je lui ai tendu une embuscade. Son excuse pour ne pas me payer? Un oubli et des soucis avec Machette, son acheteur principal et partenaire financier. Son charisme et son talent pour raconter les histoires m’ont finalement convaincu de lui pardonner. En particulier lorsqu’elle s’est penchée, dans le couloir menant à son logis, relevant sa jupe pour me dévoiler la cible parfaite pour ma fléchette pointue.

***

Une bifurcation, des pierres qui jonchent le sol. Je tombe à nouveau, ma tête percute la paroi rocheuse du couloir et je hurle mon désespoir. Un rire s’élève dans le lointain et son écho me glace le sang. Debout, j’hésite, perds quelques secondes de trop. Je choisis la droite où mes pieds rencontrent quelques centimètres d’eau polluée et odorante, qui ne quitte plus mon parcours précipité. Je m’enfonce dans le souterrain avec la certitude qu’il n’y a aucune autre issue. Ma grimace se transforme lentement en rire nerveux, maniaque et inquiétant.

***

Mon exposition au centre culturel de Boisbriand ouvre ses portes dans quelques minutes. Je suis nerveux, une foule se presse devant les portes, on y retrouve la plupart des gens du milieu susceptible de m’aider à l’obtention d’un succès national. Beaucoup d’argent en jeu, parce que j’y expose mes plus belles œuvres. J’ai cherché Madame Lachance, mais ne la trouve nulle part. Pourtant, cette soirée devrait être aussi importante pour elle. À dix-neuf heures, on annonce l’ouverture des portes et je me précipite à l’intérieur de la galerie, un verre de vin à la main, l’alcool apaisant le trouble qui m’anime. Un homme se tient dans la galerie dont les murs sont presque vides, sinon quelques peintures éparses. Il explique un petit problème avec la livraison des toiles, ayant reçu un appel de Madame Lachance. Machette aurait donné la mauvaise adresse aux livreurs. Il tente néanmoins de nous rassurer, puisque des photographies de mes œuvres sont disponibles pour être consultées dans un catalogue. Des bons de commande sont aussi disponibles pour ceux qui veulent faire des achats. C’est la consternation, des rires moqueurs accueillent ces mots. Le gratin artistique détruit le peu de réputation qui me reste. En larmes, je fuis, je cours dans la nuit, dans la cité, dans la noirceur, sachant qu’aucune caresse ou promesse vide de sens ne pourraient réparer le mal.

***

Un cul-de-sac. Le couloir se termine ainsi, le niveau de l’eau monte à mes genoux. Je me retourne, prêt à braver mes redoutables adversaires. Après tout, depuis la veille, les choses ont changé, les blessures infligées par Madame Lachance n’importent plus. Notre société s’est écroulée sur ses bases déjà trop fragiles, une fin du monde imprévue s’est levée avec le crépuscule, relâchant une armée d’êtres dévorant les cerceaux, errant la nuit et le jour, sans autres sons que leurs grognements et mastications incessantes.
Ils arrivent sur moi, je sens leur odeur putride, les pas percutent le sol liquide avec une frénésie d’affamée en pleine course. Même les rats ont fui le souterrain.

***

J’ai suivi Madame Lachance, un revolver dans ma poche. La salope allait écoper. La voir ainsi, dans sa voiture de luxe, devant son appartement payé et bien entretenu, m’a rendu fou. Elle s’est éloignée à pied, m’offrant le loisir d’une filature. Les rues se succédaient, sa marche lente nous a conduits dans un parc boisé du quartier. Un rendez-vous nocturne et clandestin? Un homme l’attendait, petit et chauve, la peau luisante de sueur contrastant avec la froideur ambiante. Ils se sont bien marrés, fumant en échangeant des documents et des liasses de billets de banque. Un coup d’œil m’a suffi pour voir que nous étions seuls dans l’espace boisé. Ils se tenaient assez loin de toute source lumineuse pour me permettre d’approcher en douce. Je devais être à moins de six pas, dissimulé par les broussailles, lorsque j’ai entendu Madame Lachance s’adresser à son interlocuteur aux mains baladeuses.
– Je dois partir Machette. J’ai un autre crétin à plumer.
Machette? Celui qu’elle blâmait pour tous ses problèmes? J’en étais venu à croire qu’il n’existait que dans son imagination, qu’il n’était qu’une excuse pathétique. J’ai bougé et ils m’ont finalement vu dans le sentier asphalté. Je tenais mon arme d’une main ferme. Le jour allait se lever. Madame Lachance a voulu parler, mais en fut incapable. Une terrible déflagration nous a rendus sourds, une explosion lointaine s’est changée en boule de feu, nous aveuglant, le sol agité de soubresaut.
Le tumulte précéda le néant de ma perte de connaissance.

***

Je me suis réveillé dans un couloir rocheux, quelque part sous terre. Blessé et assoiffé, glacé et terrifié. Puis, les choses ont dû sentir ma présence, l’odeur de mon sang, de ma chair. Elles se sont mises à creuser la pierre, à dégager un trou par où s’engouffrer. Elles se trouvaient peut-être aussi dans les souterrains. J’ai fui.
Mais en ce moment, dans le cul-de-sac, je leur fais face.
Le premier qui arrive devant moi, petit et chauve, grogne comme un animal rendu fou par la faim. Il est bousculé par une multitude de ces monstres qui se presse dans son dos. Il se démarque de ses camarades, parce que je le reconnais. Machette. Il a les yeux injectés de sang, la peau de son visage parait se liquéfier, dévoilant l’ossature de sa mâchoire. Ses vêtements sont en lambeaux et un mouchoir d’une blancheur insolente dépasse de la poche de son veston.

Au moment où il m’agresse, avec une furie et une bestialité presque humaine, je comprends que pour une fois Madame Lachance n’a pas menti.

C’est la faute à Machette.

La revue Horrifique numéro 119

Découvrez la revue Horrifique du mois de novembre 2015.

Qu’est-ce qu’Horrifique?

Horrifique est actuellement le plus ancien fanzine québécois. Horrifique publie des textes axés sur le rationnel et le surnaturel, sur la terreur, l’épouvante et le macabre relevant des genres les plus divers : horreur, fantastique, science-fiction, gore, policier, historique, splatterpunk, gothicpunk, érotique, etc. Horrifique ne publie pas seulement des fictions, mais aussi des articles, des recensions de livres et films, des entrevues, des rubriques, des portfolios et de l’information. On peut retrouver certains de ces textes sur ce site (ils sont protégés par un copyright déposé aux bibliothèques nationales du Québec et du Canada). Horrifique a été créé en janvier 1993 par André Lejeune et Oncle Cthandré.

Le numéro 119 comprend les nouvelles suivantes :

Crachats de Sylvain Johnson
Le vœu de Noël d’Isabelle Haury
Le Maërloth de John Steelwood.

 

Je vous invite à découvrir le site Facebook d’Horrifique et la page d’actualité des auteurs.

 

Deux œufs miroir pour déjeuner!

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Cette histoire débute un dimanche matin, il y a plus d’une semaine déjà. Nous avions eu la confirmation que ma femme était enceinte, le test d’urine était sans équivoque, nous l’avions répété trois fois. Selon le calendrier de ses règles, cette petite forme de vie devait s’approcher des huit semaines d’existence, avait la dimension d’une framboise. Nous étions heureux, notre maison regorgeait de toutes ces babioles colorées, bruyantes, mouvantes et insensées dont un enfant pouvait avoir besoin. La perspective d’élever une progéniture nous réjouissait, tout comme l’industrie lucrative du monde de la maternité se remplissait les poches de notre aveuglement. Nous avions achetés tous les jouets imaginables, princesses, camions, soldats verts, figurines jouant de la guitare, girafe, pirate, et tout le lot de la famille Disney qui ne cessait de s’agrandir. Puisque nous ignorions le sexe de cette petite chose en pleine croissance, nous avions fait le plein de vêtements pour garçons et filles, juste au cas. La chambre d’ami était devenue un temple dédié à une vie qui n’existait alors que sur un petit bâton de plastique couvert d’urine et traversé d’une ligne bleue. Une fois le sexe connu, nous pourrions peindre la pièce et décider du thème et des couleurs à utiliser.

Nous étions trop joyeux, préparant des listes de noms, compilant l’information sur les écoles du quartier, les garderies, les hôpitaux, les docteurs et tout le reste. Transformé en un futur père souriant, c’était avec une frénésie d’adolescent sur le point d’avoir son premier baiser que j’attendais ce petit paquet de merde, de larmes et de morve.

C’est le lundi suivant que notre chien, un vieux et fidèle berger allemand un peu trop lent pour son propre bien s’est fait frapper. Il avait des problèmes avec ses hanches, sa vision et son ouïe. Il s’est fait happer par un énorme camion de livraison des entreprises « Steelwood Inc ». La pauvre bête n’a rien vu venir, s’est brutalement fait décapiter par les roues du camion-remorque. Son corps fut emporté par la masse métallique rapide et furieuse, des morceaux de pattes et de pelage furent trouvés à plus d’un demi-kilomètre du lieu de l’accident.

Malgré notre bonne nouvelle de la veille, nous étions dévastés par cette perte atroce. Cet animal se trouvait avec nous depuis les débuts de notre relation, nous l’avions sorti d’un refuge douteux où le propriétaire maltraitait ses pensionnaires canins. Il représentait notre seule famille, notre ami, notre protecteur, notre confident privé de tout jugement négatif sur notre mode de vie. Il nous pardonnait tout, nous accueillait avec joie même si nous n’étions partis que depuis deux minutes. Son cœur était d’une pureté qu’aucun humain ne connaîtrait. Il nous avait permis de croire que notre race s’était retrouvée au sommet des espèces par erreur ou encore par excès de force. Nous le considérions comme notre enfant depuis plusieurs années. Conrad mangeait à table avec nous, exigeait et recevait des promenades quotidiennes. Il dormait dans notre lit, m’expulsant parfois à coups de patte pour m’informer qu’il avait chaud et préférait que je lui laisse la place. Nous le gâtions beaucoup trop. Il ne savait peut-être plus qu’il était un chien et nous non plus d’ailleurs.

C’est le mardi que nous l’avons enterré, ou plutôt que nous avons ensevelis les morceaux de sa carcasse dans une fosse creusée par un gamin du quartier. Contre un paquet de cigarettes, puisque ses parents lui interdisaient de fumer et confisquaient les siennes. Avec ma femme, nous avons fait une petite cérémonie accompagnée de paroles douces et de souvenirs tendres, puis nous avons pique-niqué dans un parc du centre-ville pour nous changer les idées.

Une heure plus tard, nous arrivions aux urgences, ma femme souffrait de crampes horribles, son urine était d’un rouge sang. Elle tremblait de la tête aux pieds, couverte de sueur et la panique grandissait chaque seconde d’incompréhension sur son état. Un médecin froid et fatigué nous apprit que l’enfant n’avait pas survécu, que le fœtus était en train d’être rejeté du corps de ma femme, c’était une sorte de mécanisme naturel qui empêchait cette chose difforme et malsaine de grossir, d’envahir un espace qui ne lui appartenait plus.

On avait bourré ma femme de médicament, je fis le plein d’alcool dès notre retour à la maison. Nous étions dévastés, ayant perdu tout intérêt dans les banalités de ce monde injuste rempli de crétins.

Le jeudi, je quittais la maison très tôt pour aller faire des courses au village. J’avais besoin de bières et nous manquions cruellement de nourriture. Je m’arrêtais au bar du coin, pour quelque temps, un quelque temps qui se prolongea un peu trop. Ivre, je m’étais endormi sur le comptoir et le propriétaire me secoua avec brutalité, m’invitant à aller cuver mon vin ailleurs. Mal en point, je retournais à la maison et c’est là que je découvris son corps inerte dans notre lit. Sans vie. Elle ne respirait plus, était déjà rigide. Cela faisait plus d’une douzaine d’heures que je l’avais vu pour la dernière fois. Sa peau était froide, ses yeux étaient restés grands ouverts et sa bouche laissait passer une langue épaisse et difforme.

Elle devait être morte de manière naturelle, une hémorragie interne ou d’une crise cardiaque. Puisque je ne vis aucun indice de blessure ou de traumatisme extérieur.

Vendredi matin, je m’éveillais dans un état pitoyable. Entre mon mal de crâne et une envie d’uriner qui n’en finissait plus, je compris ce qui se passait vraiment. Je ne pris même pas le temps de terminer ma besogne, les mains souillées, le membre arrosant le plancher, que je quittais la salle de bain. Je connaissais la raison des tragédies consécutives dans ma vie.

Le corps de ma femme n’avait pas bougé, je n’avais aucune intention de contacter les autorités, une bande de pervers qui profaneraient la carcasse encore intacte de cette beauté. Je pouvais les voir à la morgue, ouvrir les tiroirs métalliques en bavant de plaisir à l’idée d’assouvir leurs bas instincts sans la moindre résistance de leurs victimes vulnérables.

Lors de décès, la plupart des gens parlent de Dieu comme d’un être tout puissant, la source qui nous domine et nous contrôle de loin, sans se donner la peine de nous visiter. Je sais qu’il est un usurpateur, une tromperie purement humaine et vieille de plusieurs millénaires. Il n’y a pas de Dieu, seulement un vide silencieux et complet que nous cherchons à combler avec des fables enfantines.

Il devenait évident que la mort de notre fœtus, celle de ma femme, et de notre chien ne pouvait être une coïncidence. Les signes étaient là, ils ne demandaient qu’à être déchiffrés.

Je me suis rendu dans notre cour, avec une pelle rangée dans la cave. J’ai creusé le site où nous avions enseveli le berger allemand, exhumant les morceaux de cabots que les insectes avaient déjà trouvés. Il me faudrait interrompre leur festin nocturne.

Le pire était la puanteur et le contact de ces choses velues gluantes à transférer dans un sac à ordure en plastique. Ce dernier était censé dégager un arôme de vanille.

Est-ce que je riais ou pleurais? Les deux, peut-être bien.

J’ai emporté ma cargaison dans la chambre mortuaire où gisait toujours ma femme. Sa peau avait perdu toute couleur, son sang s’était écoulé par certains orifices et souillait maintenant le matelas. Couper le chauffage aurait été logique, mais je n’en fis rien.

Déposant mon fardeau au sol, j’approchais le lit et enlevait les vêtements de cette femme avec qui j’avais voulu passer le reste de mon existence. Son ventre ne portait aucune marque, son nombril fut l’emplacement choisi pour faire une incision avec mon poignard. Le whiskey Cantalou acheté d’un montagnard couvert de tatou, un peu fou et violent me servait de remontant. Je grimaçais en avalant l’alcool qui liquéfiait mes entrailles.

Je ne possédais aucune connaissance précise du corps humain et encore moins de ce qui gisait sous l’enveloppe charnelle. Il me fallut couper et lacérer, creuser dans le ventre pour tenter de repérer l’emplacement du fœtus mort. La manœuvre libéra des gaz horribles et nauséabonds qui s’échappaient de l’estomac. Des fluides froids coulaient sur mes mains.

Je parvins à créer une sorte de cavité à l’endroit où j’estimais que l’utérus devait se trouver. J’y déposais les morceaux d’animaux ayant appartenu à notre fidèle cabot. Il me fallut pousser, enfoncer, ignorer les craquements et les éclaboussures, les sons horribles.

C’était un peu comme de préparer la dinde du Thanksgiving.

Il me fallut ensuite recoudre le tout, mais les aiguilles minuscules me glissaient entre les doigts. Je me rendis au garage afin de récupérer quelques outils, m’arrêtant pour quelques gorgées d’alcool dans la cuisine. Ce fut donc avec le ruban adhésif industriel gris et l’agrafeuse que j’avais jadis utilisée lors de l’installation de la moquette que je refermais les parois béantes. Le travail n’était pas beau à voir, mais ferait l’affaire. Je passais le reste de la nuit à lui parler, à me parler, à boire et pleurer.

Samedi, elle était toujours inerte et je conclus donc qu’il manquait un élément important dans l’équation que je tentais de résoudre. J’avais oublié un détail, perdu dans les méandres de ma folie passagère. Le temps ne signifiait plus rien pour moi, la faim n’existait plus, tout comme la notion de sommeil réparateur.

Dans mon délire, une omission importante se révélait à moi. Il n’existait aucune étincelle de vie dans l’amalgame de chair froide sur le lit. Sans la substance ultime qui permet la réaction en chaine de la vie, de la création, elle resterait clouée au lit, dans son jus et en putréfaction.

Préférant repousser la nausée que m’inspirait l’odeur de la carcasse, je me déshabillais afin de chevaucher la masse inerte. Je me mis à m’activer sur elle, cherchant à la pénétrer de mon membre qui ne durcissait pourtant pas. Des liquides imprécis coulaient entre mes cuisses, un gargouillis malsain montait des entrailles que mes percussions secouaient. La chair était si froide, le corps me semblait être un véritable bloc de ciment refusant de bouger.

Heureusement, mes souvenirs de nos ébats passés ravivèrent la flamme qui brûlait encore tout récemment et je glissais en elle comme le couteau dans le beurre, me frayant un passage avec aisance dans la souillure qui facilitait en fait la manœuvre.

J’éjaculais dans un grognement d’horreur, vomissant un filet de bile sur l’épaule de ma femme décédée. Sans trop savoir comment, je parvins aussi à m’endormir durant quelques heures contre la carcasse inerte, déclenchant dans mon esprit à la limite de la rupture une suite d’horribles cauchemars.

Lorsque j’ouvris les yeux, il faisait nuit. Dimanche? Je ne sais trop. J’ai allumé le plafonnier et j’ai contemplé l’étrange spectacle sur le lit. La femme morte, le corps recousu d’une manière bâclée qui aurait fait horreur au moindre chirurgien consciencieux. L’odeur était difficile à supporter. J’étais nu, maculé de merde et de sang, du moins j’imaginais que c’était du sang.

Cela n’avait pas marché, elle refusait d’ouvrir les yeux, d’être l’amalgame complet entre ces trois vies qu’on m’avait enlevé avec brutalité.

 Quelque chose devait encore manquer, mais quoi?

On frappa alors à la porte d’entrée, trois petits coups rapides. Je m’approchai de la fenêtre en repoussant les rideaux, il faisait visiblement jour. Les silhouettes de deux témoins de Jéhovah se tenaient devant ma porte. Un homme et une femme aux sourires et aux complets impeccables. Adam et Ève? Voilà ce qu’il me manquait, le couple originel, venu en mission divine.

C’est avec un grand sourire aux lèvres que je m’habillais en toute hâte, récupérant le couteau sale d’une main tremblante.

Les voix de Dieu sont peut-être impénétrables, mais ses créatures ne sont que d’immenses orifices ne demandant qu’à être profanés, souillés, violentés. Je riais maintenant comme un fou, pensant à ma petite tour de garde durcie dans mon pantalon.

Parution de l’Anthologie « En Dessous » chez Parchemins & Traverses avec ma nouvelle « Dans la merde jusqu’au cou »

Dix nouvelles dont une de votre humble serviteur.

« Dans le merde jusqu’au cou » de Sylvain Johnson

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Description de l’anthologie:

Qu’est-ce qui se trame sous nos pieds ?

Pour sa neuvième anthologie, Parchemins et Traverses cède à l’ivresse des profondeurs, plonge aux tréfonds des abysses, explore les souterrains et entrailles de nos villes, et sonde les mystères des civilisations englouties.

Dix auteurs, dix nouvelles entre les jungles d’Asie et les glaces du Grand Nord, les chemins du Moyen-âge et la banlieue parisienne…

Sur les traces d’Ambre la punkette et de son prince sanguinole, de Minos le mineur d’après l’Apocalypse ou encore d’Anguta, le passeur du monde des morts….

 

Pour vous procurez l’Anthologie : Parchemins & Traverses

 

Conte de Noël de fou : Santa Vs L’Esprit des Glaces.

Père Noël

Joyeux Noël et bonne raclée!

Quelque chose heurta le traineau, le choc le faisant dévier de sa trajectoire. La paroi gauche avait été défoncée, une partie du contenu à l’arrière se déversa dans la nuit sombre, se perdant dans la tempête qu’il survolait. Il perdait de la vitesse, les rennes s’agitèrent à la suite de l’impact brutal et certaines des sangles qui les retenaient au véhicule se brisèrent. Certaines des bêtes volantes s’éparpillèrent dans des directions opposées.

Père Noël hurla, voyant son traineau et l’attelage se démanteler, son cri se perdit dans le tumulte de la chute qui s’amorçait. Trois rennes restaient à l’avant du véhicule, les autres n’étaient plus qu’un souvenir, ils avaient abandonné leurs postes.

Fonçant vers le sol avec rapidité, père Noël lâcha les cordes qu’il tenait, se tenant tant bien que mal au traineau sous lui. S’ils avaient perdu de la vitesse, ce n’était plus le cas en chute libre. L’obscurité empêchait de voir où ils allaient et les flocons de neige le fouettaient au visage.

Il était ballotté d’un côté à l’autre, avait perdu son bonnet rouge et blanc. Le froid mordant le flagellait. Presque tous les présents s’étaient volatilisés, gobés par la nuit vorace autour de lui.

Il fit une courte prière pour son épouse et pour tous les enfants du monde, puis se prépara pour l’impact. Depuis son ascension à ce poste, c’était la première fois qu’un tel accident se produisait. Il ignorait toujours ce qui avait frappé son véhicule, Rudolphe n’avait signalé aucun avion ou obstacle sur leur trajectoire. Équipés d’un radar, gracieuseté des Américains et de leur bienveillant « Homeland Security », ils avaient reçu un entrainement antiterroriste. Cette situation les dépassait complètement.

Une masse sombre apparut devant lui et l’homme hurla, fermant les yeux.

L’impact fut brutal.

***

Un hurlement déchira la nuit, père Noël émergeant des neiges folles le recouvrant. Il roula sur lui-même en gémissant, sa bedaine était un obstacle à la mobilité. La neige s’était infiltrée dans ses bottes, son cou, son pantalon. Il parvint à se mettre debout, confus et en état de choc. Il haletait tout en explorant son corps dodu et intact. Il n’avait pas été blessé lors de l’écrasement du traineau, ce qui était un miracle. Au cours des ans, il avait survécu à de nombreux attentats, le plus important venant du président-directeur général d’une grande chaîne de magasins qui désirait éliminer la compétition injuste qu’il représentait. Trois lutins avaient péri dans une courageuse opération militaire au pôle Nord.

Père Noël pris le temps d’étudier ce qui l’entourait. Malgré l’obscurité, il put voir qu’il se trouvait sur un sommet rocheux. Une montagne. Le vent soufflait avec force, jouant dans sa barbe et longue chevelure qui l’incommodaient, mais faisaient partie du costume exigé pour son emploi. La couche de neige qui recouvrait le sol s’amenuisait par endroit, révélant des rochers protubérants et dangereux. Le ciel était invisible, seuls les flocons qui tombaient ponctuaient le grandiose firmament.

En baissant les yeux devant lui, il vit ce qui ressemblait au vestige de son véhicule, maintenant une pile de débris inutilisables. Il s’en approcha, soufflant d’effort en luttant contre les intempéries. Des morceaux de bois, des présents en pièces et trois masses sombres occupaient une superficie limitée. Le père Noël s’immobilisa, soudain inquiet de ce qu’étaient ces masses disposées autour des débris. Grelottant de froid, maltraité par le déchainement des forces éoliennes, il osa s’approcher de l’amoncellement le plus près. Il vit tout de suite la neige qui fondait au contact de la masse, qui s’avéra être un corps en très mauvais état, déchiqueté et dont la tête manquait. La neige qui tombait cherchait en vain à recouvrir une mare de sang frais. L’homme sut d’instinct qu’il s’agissait de Danseur! Il n’en restait presque plus rien.

Il recula, dégoûté par le spectacle macabre, envahi par la tristesse. Un coup d’œil vers les deux autres corps démembrés lui apprirent que Tonnerre et Fringant avaient subi le même sort. C’était les trois rennes qui étaient restés attachés au traineau après l’impact en plein ciel. Le lien presque télépathique qui existait entre lui et ses employés volants s’était rompu, mais il les aurait reconnus, même s’il n’en était resté qu’une goutte de sang séchée.

Père Noël observa les alentours, ne voyant qu’un désert glacé. Que faire? Comment se sortir de cette situation? Il se sentait vraiment seul, sans ses rennes pour le guider, ses lutins pour travailler à sa place, mère Noël pour le tirer du pétrin. Son téléphone cellulaire, qu’il fut heureux de retrouver dans la poche de son pantalon, était brisé, l’écran vrillé de fissures. L’appareil était inutilisable. Il jeta l’objet au loin, tout en récitant une suite d’obscénités libératrices.

Et dire qu’il n’avait même pas emporté sa bouteille de Vodka!

Une plainte s’éleva derrière lui, lointaine et qui lui donna des frissons. C’était un hurlement horrible, inhumain et menaçant.

Il chercha distraitement le sol à la recherche de la moindre arme, du moindre objet utilisable pour se défendre. Une première boîte à demi ouverte lui offrit une tablette « Kindle » à l’écran fracassé. Inutile. De ses grosses bottes noires, il fouillait le sol, dégageant des débris que la neige tentait de recouvrir. Un disque compact de « Justin Bieber » lui apparut et il hésita un moment. Il se souvenait de la petite Gaëlle de la ville de Bordeaux en France qui avait demandé ce présent. Il renifla, la morve avait commencé à geler dans sa barbe prise aux quatre vents. Comme personne ne le voyait, il frappa le disque du talon, le détruisant en projetant des débris tout autour. Il s’exclama de joie, n’avait jamais eu l’occasion de passer sa frustration sur un des cadeaux réservés aux enfants et aux adultes qu’il servait aveuglément.

Depuis qu’il ne buvait plus autant, il avait gagné du poids. Pour combler les moments où il lui était impossible de boire, il mangeait comme un porc. Il gardait toutefois des bouteilles d’alcool dispersées dans tout le pôle Nord, dans les bâtiments et installations de fabrication et d’entreposage de jouets. Lors des absences de mère Noël, il buvait sans retenue.

Un petit remontant lui aurait fait tant de bien en ce moment.

La plainte se fit à nouveau entendre, déchirant la nuit. C’était un cri de mort, une chose malsaine qui agonisait dans les ténèbres insondables.

Du pied, il dégagea à ce moment un bâton de hockey qu’il avait eu l’amabilité de faire signer par le joueur préféré du petit Yvan G. de Rimouski. Il s’en empara et testa sa technique en faisant tourner le bâton dans les airs. C’était pathétique, mais lui donnait l’illusion d’être capable de se défendre. Il manqua se frapper le visage et l’entrejambe à deux reprises, cessa son manège par peur du ridicule.

Il se dirigea vers l’endroit d’où venait la plainte, progressant dans la nuit froide et s’enfonçant dans le mur de neige qui s’abattait à l’oblique. Il savait trop bien qu’il ne retrouverait jamais son chemin. Il n’avait aucun sens de l’orientation. Trouver sa fermeture éclair pour sortir son engin ramolli était déjà un exploit, en particulier dans l’obscurité.

Il avait franchi une bonne trentaine de mètres, lorsqu’un mouvement attira son attention. Une silhouette sombre progressait dans la tempête, se dirigeant droit vers lui. Cela marchait lentement et en titubant. Il vit de la fourrure, des ramures brisées et la chose s’écroula soudainement au sol. C’était un de ses rennes.

Père Noël accouru, ses bottes labourant le sol. Il se jeta contre Rudolphe qui ne bougeait plus. Hors de souffle, l’homme attrapa la tête de la bête et la souleva. Il respirait toujours, son museau était une large plaie béante. On lui avait arraché son nez rouge. Ses yeux fous scrutaient la nuit, sans ne plus rien reconnaître. Son souffle rauque était pénible. Ses pattes battaient le vide en tentant un dernier vol pour fuir la folie. Il était cloué au sol.

Ses blessures étaient trop graves, il ne survivrait pas. Père Noël le savait trop bien. Il déposa gentiment la tête de l’animal au sol, lui murmura des paroles réconfortantes, tout en caressant son flanc. Des larmes coulaient sur les joues de l’homme qui se releva au bout d’un moment. Il ramassa son bâton et ferma les yeux. Il offrit une courte prière au Dieu des rennes, priant pour son passage en toute sécurité vers le paradis animalier. D’une main tremblante et le cœur bondé d’émotions, il entreprit de faire la seule chose décente dans une telle situation. Ils avaient vécu tellement d’aventures ensemble. Toutes ces années, tous ces voyages dans des contrées exotiques ou lointaines, des contrées souvent inhospitalières ou encore dangereuses. Il y avait aussi cette lointaine nuit d’hiver, dans une forêt tout près de Shawinigan-Sud où ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre. Tout avait commencé par une caresse involontaire, un souffle chaud dans un cou et une passion dévorante les avaient enflammées. Une nuit torride avait suivi et le nez de Rudolphe s’était avéré un outil aux capacités des plus étonnantes. Il frissonna à l’évocation de certains de ces moments. Le renne avait été un ami, un conseiller, un guide dans les ténèbres, un membre de sa famille et un amant.

Père Noël hurla, frappant le cou velu de toutes ses forces, tenant le bâton en bois avec fermeté. Le choc fit se relever la tête de l’animal, son regard vide le trouva et l’homme se recula en gémissant comme une écolière. Il trébucha, s’affaissa dans la neige et se mit à vomir.

La tête de Rudolphe retomba sur le tapis blanc et rouge sous lui, gémissant à nouveau. Il était encore en vie, le coup n’avait pas suffi à mettre fin à ses souffrances.

Père Noël s’essuya le visage, nettoyant sa barbe maculée de vomissures à l’aide de ses mains tremblantes. Les cris de l’animal qui jadis éveillaient sa virilité et dressaient son membre comme un phare dans la nuit froide suffisait aujourd’hui à le rendre fou. Il devait mettre fin à ses souffrances inimaginables. Il s’approcha donc avec difficulté, tenant debout par miracle. Il tremblait de la tête aux pieds, couvert de sueur et de neige. Il prit position au-dessus de son ami et leva le bâton.

Il frappa la tête et cette fois fut la bonne.

La bête cessa de respirer au moment où l’homme déféquait de peur et perdait connaissance.

***

Il se réveilla dans une grotte, tout de suite incommodé par l’odeur de merde et de vomi. Son crâne le faisait souffrir et il était transi de froid. Père Noël se redressa toutefois pour s’asseoir, malgré la mixture refroidie dans sa culotte sur laquelle son postérieur glissait désagréablement.

Il se trouvait dans une grotte, baignée par une étrange lueur rougeâtre. Il portait toujours son costume trempé par la neige qui avait fondu, ses grosses bottes protégeant ses pieds. La grotte était vide de toute présence, les vestiges lointains d’un feu reposaient au centre. Ce dernier n’était plus qu’un cercle de cendre, quelques pierres en formant les contours.

Une odeur flotta jusqu’à lui, suivit d’un frottement qui le fit se relever sur ses gardes. Il n’avait plus son bâton, était maintenant sans arme. Il fit un pas, s’approchant des vestiges du feu et cela lui permit de voir que sur sa gauche, un petit passage semblait mener vers la sortie. De la neige s’accumulait sur le sol au pied d’une ouverture par où un vent amoindri s’infiltrait. Il pouvait voir les flocons au-dehors qui tombaient à la verticale.

Il se tourna vers l’intérieur de la grotte, ajustant son pantalon. L’odeur qui l’atteignait ressemblait étrangement à celle de la viande qui cuit sur un feu. Un mauvais pressentiment l’envahit, il n’avait toujours pas de nouvelles de ses autres rennes. Son imagination fertile fit déferler des images tirées de scénarios les plus fous les uns les autres. Cela aurait dû suffire à lui faire rebrousser chemin, à fuir. Mais la curiosité l’emporta.

Que pouvait-il logiquement faire d’autre?

Père Noël s’avança dans le couloir qui s’enfonçait vers l’intérieur de la grotte, la luminosité rougeâtre s’intensifiant à mesure qu’il progressait. Sur les parois rocheuses de chaque côté, il vit des dessins si anciens, que seuls des contours pâles subsistaient. C’était les vestiges d’une époque bien avant la sienne. Une époque où les hommes n’étaient encore que des animaux sauvages.

Le couloir changea de direction, l’entraînant vers un coude qui déboucha sur une large pièce au plafond haut. Père Noël cessa d’avancer, choqué par ce qu’il vit. Sur un feu, les corps de Comète et Furie étaient embrochés. On leur avait ôté la peau, la tête, les pattes et les queues manquaient aussi. La seule chose qui lui permettait d’identifier les carcasses en pleines cuissons était sa connaissance immémoriale de tous êtres terrestres, humains ou animaux de son royaume. Un don qui venait avec son emploi, son salaire, son allocation de dépense et sa carte de rabais acceptée dans la plupart des magasins. Un don qui ne lui permettait pas d’identifier qui ou quoi vivait ici.

Un haut-le-cœur le fit reculer, mais un bruit de pas dans son dos mit un terme à son intention de quitter la pièce. Père Noël n’avait pas le choix et se retourna, réalisant que ce n’était pas seulement le feu qui illuminait la pièce. Le nez de Rudolphe était bien en vue au cœur d’une anfractuosité sur la paroi à sa droite.

Quelque chose de gros approchait dans le couloir, bloquant presque le passage. Sa première crainte fut qu’il s’agissait du maire de Toronto, mais il balaya cette ridicule possibilité.

Des pas pesants raclaient le sol, un souffle de bête sauvage libérait une odeur fétide. Il fut contraint de reculer, puisque cela s’approchait. La chaleur du feu dans son dos lui révéla qu’il ne pouvait plus reculer.

Il dut s’immobiliser. Il n’y avait aucune autre issue dans la pièce. Il était maintenant seul avec la chose qui glissa hors du voile des ténèbres et s’arrêta devant lui.

Il n’avait jamais rien vu de plus effroyable, du moins depuis sa soirée dans un club de danseuses nues de Yellowknife. Il frissonna en se souvenant de Joanna, au clitoris de six pouces capables d’allumer une cigarette et de tricoter des moufles en laines.

Ce qui se tenait devant lui était grand, devait faire presque trois mètres de haut. C’était trois fois sa largeur, il pouvait écraser le plus robuste des joueurs de Football américain. Louis Cyr était un nain à ses côtés. Son corps difforme avait un quelque chose qui lui fit penser à Gérard Depardieu. C’était une rencontre nocturne à vous faire blanchir les cheveux.

Le visage de la créature était lisse et blanc, comme un bloc de glace. Ses yeux étaient des gouffres profonds et sombres, sa bouche un rictus colérique qui dévoilait une dentition de bête carnivore. Son cou était de la grosseur d’un buste d’enfant. Des veines mauves circulaient librement sous sa peau, striant son visage et ses mains capables d’écraser un melon.

La peur qui s’était abattue sur Père Noël le paralysait.

La créature parla, sa voix d’outre-tombe faisant vibrer les murs. C’était une voix qui défiait l’existence de cordes vocales.

–        Je suis l’Esprit des Glaces.

L’homme habillé de son habit rouge se détendit, étant donné que la créature parlait, elle se devait aussi de penser, et représentait un moindre risque. Il était toujours possible de parlementer. Il pensa à Stephen Harper et comprit que la parole n’était pas synonyme d’intelligence. Ce pouvait être un réflexe millénaire, un souvenir d’une époque moins primitive.

La chose lui blessa à nouveau les tympans.

–        Je peux te guider parmi les hommes de ta race. En échange, je garderais cette chose que tu as emportée.

La bête qui faisait cuire ses rennes lui proposait un marché. Elle lui permettait de s’en sortir vivant et de retourner chez lui, gardant en échange quelque chose qu’il avait emporté avec lui dans son traineau.

Il vit que la créature tenait quelque chose dans sa large main blanchâtre.

L’homme hésita, se demandant sérieusement s’il avait d’autres options. Le club automobile ne desservait pas cette région, son traineau était une perte totale. Ses rennes étaient morts, certains sur le point d’être dégustés. Tous les cadeaux destinés à l’hémisphère nord étaient en morceaux, recouverts de neige sur le flanc d’une montagne abandonnée, au milieu de nulle part.

Il n’avait pas vraiment le choix, mais était curieux quant au prix à payer.

–        Que veux-tu en retour, Esprit des Glaces.

La créature fit un autre pas, le sol tremblait sous son poids, la température chuta d’une dizaine de degrés. La large main striée de veines mauves se tendit vers l’homme, s’ouvrant pour en dévoiler le contenu.

Le père Noël n’en croyait pas ses yeux. Il interrogea la chose.

–        C’est cela que tu veux.

–        Oui.

Il comprit alors que la masse glacée qui avait percuté son traineau venait de L’Esprit. Que son accident n’en était pas vraiment un. Il se trouvait ici parce que le monstre millénaire l’avait voulu, désirait l’objet retiré des décombres du véhicule à la plaque d’immatriculation « HoHoHo ».

Le père Noël secoua la tête, tendit la main afin de serrer celle de la bête à moitié humaine.

Le marché venait d’être conclu. Il avait vendu son âme.

Au moment où les deux poignes se rencontrèrent, celle géante et puissante de l’Esprit, celle plus petite et dodue du patriarche du temps des fêtes, un rugissement aigu et des bruits de pas précipités montèrent du couloir. Les deux silhouettes auprès du feu se retournèrent vers l’entrée sombre, perplexe. Ils virent ainsi Cupidon, le renne fou qui ne cessait de monter ses semblables à tout moment, forçant l’installation d’un collier à décharge électrique pour contrôler ses impulsions fiévreuses, se précipitant vers eux. Un de ses bois, celui de droite, était manquant, son autre pointait directement vers l’Esprit.

Le rugissement s’amplifia, la bête au galop percuta le monstre de glace à ses côtés, l’envoyant valser dans le feu, écrasant les deux carcasses qui cuisaient. Une explosion d’étincelles illumina la pièce, suivit du grésillement du feu qui s’éteignait sous la froideur de la masse le recouvrant. N’eût été le nez lumineux de Rudolphe, la pièce aurait été plongée dans les ténèbres.

Cupidon avait perdu son autre bois lors de l’impact, mais était resté debout. Il fixa le père Noël et dans son regard, l’homme vit l’horreur, la peur et la folie que cette chose se relevant déjà du brasier éteint signifiait. Il devait partir d’ici, fuir au plus vite et il s’élança à la suite de son renne qui boitillait.

Ils plongèrent dans la tempête nocturne, fonçant à l’aveuglette dans l’épaisse neige qui recouvrait le sol. Un cri de fureur monta derrière eux, leur faisant accélérer le pas. La progression était difficile, pénible et ce fut le renne qui nota en premier la présence d’une forme humanoïde devant eux, à moins d’une trentaine de mètres. Ils s’arrêtèrent.

En fait, alors que les flocons frivoles tentaient de les recouvrir d’une épaisse couverture trempée, ils virent une succession de silhouettes rejoindre la première. Il devait y en avoir une vingtaine. Ensemble, elles formèrent un mur infranchissable qui se déployait pour les encercler. Sur leur droite, un précipice se perdait dans le vide. Ils étaient pris aux pièges.

L’Esprit grognait en se rapprochant, serait sur eux d’une minute à l’autre.

Père Noël décida néanmoins d’avancer, préférant faire face à l’élément inconnu plutôt que de faire marche arrière. Cupidon le suivit à contrecœur. Ils se retrouvèrent rapidement entourés d’une vingtaine de bonshommes de neige dont les corps étaient formés de deux boules superposées. Les êtres étaient presque aussi grands que l’homme, leurs cous entourés de foulards colorés. Leurs visages étaient pour la plupart incomplets, des nez faits de carottes qu’on avait rongées, les yeux souvent manquants ou uniques. Il ne vit aucune bouche, aucun bras.

Il s’adressa à ces choses.

–        Nous voulons passer, c’est tout.

Elles ne bougèrent pas et ils eurent conscience que l’Esprit s’était immobilisé à quelques pas du groupe. Il n’avançait plus, ne faisait que les contempler en silence.

L’un des bonshommes s’avança tout près du père Noël. Une froideur terrible montait de la créature qui fixait son œil unique, fait d’une noisette, directement sur lui. Il portait un foulard rouge et une étrange casquette sur sa tête, verte et blanche.

Cupidon s’était aussi avancé avec l’intention de protéger son patron de toute menace. Le cercle autour d’eux parut se resserrer et le vent se mit à souffler avec plus de force, presque avec furie. L’être devant lui inclina la tête et une bouche fit son apparition, faite de branches pointues, s’ouvrant sur un gouffre sombre d’où se mit à jaillir une neige épaisse. En fait, tous les bonshommes de neige se retrouvèrent ainsi dotés d’un attribut buccal édenté et boisé, déversant sur le couple éberlué des tonnes de neiges. Le père Noël hurla, tandis que les êtres étaient d’un silence irréel.

L’Esprit hurla alors que les flots gelés les écrasaient, l’homme cherchant à se protéger, à se défaire de la matière qui le couvrait plus rapidement qu’il était capable de s’en départir. Dans sa lutte, sa main rencontra le flanc de Cupidon, qui battait des pattes et qui creusait de son museau. Ils devaient lutter pour ne pas céder à la panique.

C’était inutile, ces choses étaient bien plus fortes qu’eux. En fait, il cessa de se débattre, épuisé et trempé. Il n’en pouvait tout simplement plus.

Dès qu’il s’immobilisa, la neige parut cesser de jaillir des créatures. Un silence de mort tomba et il patienta, fermant les yeux. Il sentit la fatigue qui l’invitait à se laisser aller, à fermer les yeux et à se reposer. C’était tentant, plus facile que la lutte et la fuite.

Ce fut au bout d’une éternité que le toit de neige qui le couvrait et l’emprisonnait fut percé. Il découvrit le ciel sombre, dégagé au-dessus de lui. La tempête s’était enfin retirée. La froideur l’extirpa de son état ensommeillé. Il retrouvait l’usage de ses sens, son corps tout entier lui insuffla une énergie nouvelle nécessaire pour bouger à nouveau.

Père Noël quitta l’amoncellement de neige et plongea un regard sur la scène devant lui. Un bien triste spectacle. Tout d’abord, il n’était plus dans la montagne, mais dans une forêt. Il n’existait plus aucune trace des bonshommes de neige qui l’avaient attaqué, mais la silhouette de l’Esprit se tenait à moins d’une dizaine de mètres, l’épiant d’un air lugubre. À ses côtés, le corps de Cupidon se balançait à une branche, attaché par le cou. On l’avait pelé et éventré, une flaque rouge s’agrandissait en dessous de lui, ses entrailles avaient librement coulés sur le sol.

Le Père Noël tomba à genoux, vaincu. L’Esprit lui parla de sa voix d’outre-tombe.

–        Je t’ai conduit parmi les tiens. Nous avons passé un marché. Tu es libre, mais tu ne connaitras plus jamais la vie comme tu la connaissais.

L’homme au sol se mit à pleurer, se tenant le visage à deux mains. La chose millénaire s’éloignait déjà, disparaissant bientôt dans les ténèbres entre les conifères ployant sous la neige. Un loup hurla au loin, le ciel était d’une beauté incroyable. Les étoiles scintillaient librement, loin de la luminosité aveuglante des villes.

Père Noël passa une partie de la nuit sans bouger, entendit les premières motoneiges au matin. Il était sauvé, mais à quel prix?

***

Sa convalescence avait été longue et pénible. Souffrant d’hypothermie, de déshydratation et d’engelures aux extrémités, il avait dû se reposer, bien se nourrir et boire beaucoup d’eau.

Mais Père Noël allait mieux. Il ne dormait toutefois plus beaucoup, ses nuits se transformaient en une série de cauchemars les plus horribles les uns que les autres. L’Esprit revenait le hanter, la mort de ses rennes l’avait traumatisé. Il avait maigri, perdait ses cheveux et sa barbe par poignées. Mère Noël, malgré ses atouts non négligeables et sa gentillesse, n’arrivait plus à lui redonner le sourire. C’était en fait comme s’il n’était jamais revenu de la montagne, comme si une partie de lui y était restée.

Le marché qu’il avait conclu avec l’Esprit des Glaces pesait sur sa conscience. Il n’avait pas encore eu à payer le prix, mais se doutait bien que le moment viendrait où il devrait affronter la créature à nouveau. Un objet avait été à l’origine de sa perte.

Quelques mois après sa remise sur pied, pesant maintenant 49 kilos, chauve et imberbe, le conseil des lutins vota son remplacement. Il était incapable de voler, pris de vertige dès qu’il voyait un traineau, tremblant de la tête aux pieds. Il avait développé une allergie alimentaire aux biscuits, le lait lui donnait la diarrhée. La simple vue de rennes lui donnait des boutons et une incontrôlable paralysie. On lui retira son costume et tous ses privilèges. Entretemps, Mère Noël s’était lassée de vivre avec la mauviette qu’il était devenu, incapable de manger de viande sans souffrir d’indigestion. Il s’enfermait dans sa chambre aux premiers flocons de neige faisant leur apparition dans le ciel pour y passer le reste de l’hiver à se plaindre. Ils ne couchaient plus ensemble et un jour, sa femme lui annonça qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre. Sur un site pour célibataire. Elle le quittait pour cet autre homme.

Père Noël n’était plus, son nom original lui fut redonné. Nicholas Dubuc. On le fit monter dans une barge russe et il quitta le pôle Nord par un dimanche de septembre, tout juste après la nomination du nouveau père Noël. Personne ne vint le saluer à son départ, il transportait ses maigres économies et quelques pièces de vêtements qu’il n’avait pas portés depuis un siècle.

Nicholas se retrouva à Trois-Rivières, en Mauricie. Il voulut se refaire une vie, trouver un emploi, se faire des amis. Les échecs commencèrent rapidement à s’accumuler. Il était incapable de conserver un emploi. Engagé dans une boutique de vêtement, il se mit à offrir les costumes en cadeaux, fit la même chose dans une librairie où il distribuait les livres sans demander qu’on paye pour ces derniers. Il était incapable de se débarrasser de ce réflexe particulier. On le congédia sans hésiter et sans paye. Il ne trouva bientôt plus personne pour lui donner une chance, pour lui donner du travail.

Dans ses errances au cœur de la ville, il ne cessait de vouloir faire grimper les enfants sur ses genoux, leur tapotant la tête en leur demandant ce qu’ils voulaient pour Noël. Il reçut une raclée d’un père indigné dans un parc où il avait été incapable de réprimer les instincts de sa vie passée. Il avait pris une fillette qui jouait dans un carré de sable pour lui demander si elle voulait un chiot pour Noël. Il se retrouva avec deux dents de brisées et un œil au beurre noir. Il passa deux nuits dans une cellule avant d’être relâché.

Ses économies épuisées, il commença à recevoir de l’aide sociale. On lui trouva un logement infesté de cancrelat et de rats. Il fouillait les poubelles pour se nourrir, dut en venir à la prostitution pour payer le loyer. À genoux dans les ruelles, il engouffrait les membres gonflés de plaisirs d’étrangers dans sa bouche, avalant l’horrible substance qu’on y déversait en gémissant.

Il commença à boire comme un trou.

Un an après sa descente aux enfers, un agent du gouvernement le convoqua au bureau de l’aide sociale pour lui dire qu’il ne recevrait plus de chèques. Il n’était plus admissible aux programmes d’aide. Ils étaient désolés et lui souhaitait une bonne vie.

Nicholas se retrouva à la rue. Passait d’un refuge pour sans-abri à un autre, mangeait dans les soupes populaires. Ce fut par un samedi du mois de novembre qu’il eut sa première attaque cardiaque. Il n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été. Il pleurait en se souvenant des enfants riant des cadeaux qu’il leur offrait, de ses séances privées avec Rudolphes dans l’étable. Du rire de sa femme qu’il aimait tant. Il pouvait presque sentir la brise froide de décembre lui caresser la barbe et les cheveux, volant à toute vitesse dans son traineau, survolant la chine, la France, le Canada.

Il passa deux semaines dans un hôpital. Disparu de la circulation après un moment. En fait, il préparait sa vengeance, voulait reprendre les rênes de sa vie.

Nicholas en avait assez.

***

La grande porte double d’une hauteur démesurée s’ouvrit sur l’atelier des lutins. Ces derniers, préoccupés par leur travail, ne le remarquèrent pas tout de suite. Une centaine de petites silhouettes verte, rouge et blanche s’affairaient à assembler les présents, passer des commandes sur Amazon ou encore à faire des achats sur des sites de boutiques en lignes. Ils préparaient l’inventaire pour le Noël à venir, des représentants de compagnies de jouets, de grands magasins négociaient des contrats lucratifs avec les agents du père Noël.

Cela ne se serait jamais produit durant son règne, il avait refusé de céder au chantage financier des grandes compagnies.

Nicholas fit un pas dans la pièce, laissant les grandes portes ouvertes, l’air froid s’infiltrant dans l’atelier surchauffé.

Lorsque le premier lutin le vit, se mettant à hurler, Nicholas se mit à faire feu. Son arme automatique crépitait dans l’écho sourd de la pièce, les corps des lutins projetés sur les murs, sur les machines et les piles de présents. Les cartouches vides chutaient au sol, l’air empestait l’odeur de la poudre.

L’homme avançait, tirant de chaque côté sur tout ce qui bougeait. Vêtu d’un habit militaire, son visage souligné de noir, un bonnet sombre sur le crâne, Nicholas n’avait aucune expression faciale. Il tenait son doigt sur la détente et labourait les silhouettes paniquées, les fauchant sans la moindre hésitation.

Il avait atteint le centre de la pièce lorsque son dernier projectile fit exploser le visage surpris d’un lutin obèse. Il laissa tomber l’arme au canon chaud, maintenant inutile. Il prit les deux Beretta à sa taille et se fraya un chemin vers le couloir au bout de l’immense salle d’assemblage. Les survivants se terraient, enjambant les corps, glissant parfois dans les flaques de sang. Un lourd silence s’était installé qu’il était le seul à perturber de ses bottes de combat raclant le béton ciré au sol.

Nicholas abattit deux lutins qui s’étaient dissimulés sans grande efficacité, s’enfonçant dans le couloir qui menait vers les appartements du père Noël. L’alarme silencieuse devait être activée, les coups de feu avaient sans contredit alerté tout le domaine, mais il s’en foutait.

Lorsqu’il atteignit la porte rouge à l’écriteau interdisant l’entrée, il sortit le détonateur de sa poche arrière et prit une grande respiration. Il enfonça la touche, activant les explosifs éparpillés dans les hangars où les nouveaux traineaux à la fine pointe de la technologie étaient entreposés. C’était une véritable flotte d’appareils que le nouveau père Noël utilisait. Des rennes robotisés ne servaient que de décoration, le nez rouge du nouveau Rudolphe étant un phare halogène.

L’explosion fit vibrer le sol et les murs du domaine, le ciel devait s’être illuminé et les flammes s’élever dans les airs.

Nicholas souriait, enfonçant la porte d’un coup de botte. Le pôle Nord ne disposait, pour sa protection, que d’un agent de la gendarmerie royale qui résidait à quelques kilomètres de ce lieu. Il lui faudrait une bonne heure pour se pointer en motoneige, ce qui lui laissait amplement le temps d’agir.

Il remonta le couloir, ignorant les décorations, les portraits des pères Noël précédents. Ne remarqua même pas que son visage ne se trouvait pas parmi ceux-ci.

Tenant ses deux armes de poings, quelques grenades à la ceinture, son couteau à la taille, Nicholas défonça la porte des appartements privés du complexe. La première chose qui le frappa fut la puissante musique qui rugissait. Du vieux rock and roll qu’une radio crachait dans toutes les pièces. Il fut déstabilisé par cette dernière, mais sur ces gardes, sans baisser le volume, entreprit de fouiller les chambres. On avait complètement changé la décoration, tout était d’un luxe décadent. On se serait cru chez Céline Dion et non plus au royaume du père Noël.

Il fouilla la salle de séjour, vide, la chambre d’ami, vide, la cuisine, vide, le bureau, vide, le cellier, vide, la bibliothèque, vide. Il se retrouva devant la chambre à coucher, ses mains aux paumes moites tenant les armes. Il tremblait, d’excitation et de plaisir. Car le couple maudit ne pouvait que se trouver dans cette chambre. Sa femme qui l’avait abandonné et le nouveau père Noël.

Il était venu pour les abattre comme des chiens, pour les voir mourir à ses pieds avec la bouche ouverte. Il ne vivait plus que pour cela.

Nicholas tourna la poignée, vit que la porte n’était pas verrouillée et l’ouvrit. La musique rugissait aussi dans cette pièce, des haut-parleurs étant installés un peu partout dans la résidence.

Devant lui, un large lit à baldaquin était secoué par les mouvements brusques d’un individu qui s’activait sur sa femme. Même avec la musique, il pouvait capter les gémissements de cette dernière et les plaintes de l’homme qui la pénétrait. Des chandelles étaient disposées un peu partout dans la chambre, une petite table à côté du lit supportait une bouteille de champagne dans un sceau de glace.

Un costume de chèvre très velue avait été négligemment jeté au sol, ainsi qu’un fouet et une chose phallique qui vibrait toujours, maculé d’une substance imprécise.

Nicholas était choqué, s’avança auprès du lit et braqua ses armes sur le couple. Sa femme était à genoux, mordant un oreiller, les mains agrippant la tête du lit. Elle était couverte de sueur, ses cheveux collés à son crâne. Derrière elle, la prenant avec force, se trouvait une masse inhumaine d’une laideur incroyable, d’une blancheur cadavérique.

L’Esprit des glaces la labourait de sa verge d’acier, la blessant tout en maculant les couvertures de sang.

La créature millénaire s’aperçut de sa présence, tourna la tête vers lui et l’observa d’un regard bouillonnant de rage. Il était nu, mais portait le chapeau de père Noël, symbole de sa nouvelle profession.

Il cessa ses mouvements de va-et-vient.

Nicholas fit feu, visant la tête immense qui bascula sous la pluie de balles. Le corps se détacha de celui de la femme qui réalisa que quelque chose clochait. L’Esprit était tombé du lit, percutant le sol. L’homme armé fit le tour, alors que la femme se retournait, son nez peint en rouge, des moustaches noires retenues sous son nez par un élastique lui entourant la tête. Elle hurla de surprise, remontant les couvertures sur son corps.

Elle ne reconnaissait pas son ancien mari.

L’Esprit était au sol, une flaque de sang bleu se formait sous son crâne. Il gigotait, son visage n’étant plus qu’une bouillie indéfinissable. Son membre n’avait pas rétréci. Il haletait comme la bête qu’il était, tremblait de manière incontrôlable.

Nicholas visa le cœur, vida les chargeurs de ses deux armes.

L’Esprit n’était plus.

À ses côtés glissa une photographie, celle-là même que l’Esprit avait tenue dans sa large main parcourue de veines saillantes. C’était l’objet qu’il avait montré au père Noël avec l’intention de passer un marché. Un cliché qui lui avait été offert par sa femme, la veille de son départ pour distribuer les présents. Une petite mise en scène qu’elle avait préparée. Sur la photographie, elle se tenait en bikini sur le capot du traineau, un doigt dans la bouche et dans une pose suggestive.

L’Esprit avait ouvert la main sur l’objet. Je te conduirais aux hommes de ta race, disait-il. En échange, c’était sa femme qu’il avait voulue.

Nicholas avait accepté le marché.

L’homme pivota en direction du lit, de sa femme apeurée qui gémissait et pleurait. Elle pleurait la mort de cette chose avec qui elle vivait maintenant. De cette créature qui était venue copuler avec elle. Qui était devenu le nouveau père Noël.

Nicholas jeta une de ses armes dans la pièce, plaça un chargeur dans l’autre. Il posa ensuite le canon sous son menton, ferma les yeux et fit une courte prière.

Le coup de feu qui suivit se répercuta dans la pièce.

***

Père Noël s’éveilla en hurlant, tombant du lit pour s’échouer sur le sol froid et dur. Sa tête avait heurté sa table de nuit, entraînant dans sa suite un livre ouvert. Mère Noël s’éveilla aussi en sursaut, se jetant au secours de son mari. Il ne s’était heureusement pas blessé.

L’homme se leva, tout en se massant la tempe. Sa femme le prit par le bras, le replaçant dans le lit. Elle était attentionnée et lui caressa le front. Il avait fait un mauvais rêve. Le stress de son travail et la pression qui venait avec celui-ci étaient énormes. Il dormait mal, mangeait peu et ne cessait de revoir les détails de l’expédition avec ses lutins.

Mère Noël se pencha et ramassa le livre qui reposait au sol. Elle toisa ensuite son mari tout en brandissant un doigt, une réprimande se préparait. Sa voix était autoritaire.

–        Chéri, qu’est-ce que je t’ai dit au sujet de ce genre de livres?

Elle plaça le roman sous son nez.

–        Chaque fois que tu lis ces cochonneries, tu fais des cauchemars. Ce sont des présents, tu n’as pas à les lire.

–        Mais…

Il ne termina pas sa phrase, parce que son épouse avait raison. Elle déposa le livre sur sa table de nuit, avant de lui offrir un conseil.

–        Demain, tu le remets dans la boîte avec les autres. Compris?

–        Oui, bien sûr ma chérie.

Elle l’embrassa sur le front, réintégra sa place dans le lit. Quant à lui, il devait trouver un moyen de replonger dans le sommeil. Demain, c’était le jour de l’année où il distribuerait les cadeaux, volerait dans le ciel sur son traineau, avec ses fidèles rennes.

Il entendit un ronflement, discret, mais bien réel. Sa femme dormait déjà.

Père Noël hésita un moment, puis tendit la main et s’empara du livre. Il savait trop bien qu’il ne devrait pas continuer la lecture, mais voulait savoir comment tout cela se terminait.

Il ouvrit donc le roman « L’Esprit des glaces » de Sylvain Johnson et reprit la lecture.

L'esprit des glaces

Horrifique Numéro 96 – Spécial Sylvain Johnson

Horrifique 96

 

Pour l’Halloween 2013 – André Lejeune et Horrifique m’ont fait l’honneur d’un spécial Sylvain Johnson, pour souligner cette fête particulière.

Horrifique est une revue québécoise qui se spécialise dans les publications de l’imaginaire. Elle permet à des auteurs et illustrateurs de tout horizon de se faire connaître.

Pour le numéro 96 – Je vous présente 4 de mes nouvelles, dont 3 sont illustrés par l’excellent Larry Castillo.

 

Racines assoiffées p.6-24

« Au sol, mélangé à sa salive ensanglantée, gisait ce qui ressemblait à des fragments de bois. »

 

Perdition p.26-36

« Les coups de poings et de pieds pleuvaient sur le malheureux, dont la bouche ensanglantée était déformée en un effroyable masque de douleur. »

Perdition
Perdition – Illustration de Larry Castillo

 

Le panier p.47-62

« J’entends dans mon dos le cri de l’homme qui m’appelle, fou furieux et sans ralentir ou me retourner, je prends la direction de mon appartement. Je cours sur plusieurs kilomètres, hors de souffle et fiévreux. »

Le Panier
Le Panier – Illustration de Larry Castillo

Le serviteur récompensé p.64-75

« Elle fait partie de ces choses qui ont répondu à mes prières et qui m’ont condamné à la servitude. Ces choses que je tente de fuir depuis des heures, revenant immanquablement à mon point de départ, à cet arbre solitaire. »

Le serviteur récompensé
Le Serviteur Récompensé – Illustration de Larry Castillo

 

L’auteure jeunesse Valérie Larouche me pose aussi 13 judicieuses questions dans une interview des plus conviviales.

Donc un gros merci à André Lejeune, Larry Castillo, Valérie Larouche, Adeline Lamarre et LV Cervera Merino.

 

Liens utiles :

Revue Horrifique (http://horrifique.tripod.com/index1.html)

Larry Castillo (http://www.deadmeatcomix.com/common.php)

Valérie Larouche (http://www.valerielarouche.com/)

Porte-Bonheur (http://porte-bonheur.ca/)