Les Racines du Mal – Neuvième partie – Le réveil du Cantalou.

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

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Réal Bonin.
Auvergne, Cantal, France.

Réal ouvre les yeux au moment où un jet de bile fumant quitte sa bouche, éclaboussant son corps nu, recouvert de sang séché et de fluides pour l’instant indéterminés. Le jeune homme gémit, tout en roulant dans la substance qu’il vient de répandre. Ses sens nouvellement éveillés explosent en une série de perceptions violentes. Tout d’abord la douleur, qui fait craquer ses articulations et semble vouloir remodeler la structure interne de son corps. Ensuite, les odeurs écœurantes qui l’assaillent, le faisant vomir à nouveau. La clarté l’incommode aussi, comme s’il émergeait d’un long séjour au cœur des ténèbres, ses yeux non habitués aux rayons solaires qui pénètrent l’endroit.

Il est couché à même le sol froid, sur le dos, la respiration rapide et sifflante. C’est une épreuve qui n’a rien de nouveau pour lui et il sait trop bien que l’unique remède, c’est le temps, son corps s’ajustant à sa forme humaine originale. Une chaleur réconfortante se répand en lui et il se détend, tourne la tête afin d’observer avec curiosité l’endroit où il se trouve. Malgré le désordre dans la pièce, il reconnait l’intérieur de ces petites chaumières à flanc de montagnes, souvent habitées par des bergers, des montagnards reclus et à la mine patibulaire. C’est en fait le genre de logis qu’il possède lui-même. Quelques pièces d’ameublements renversés ou brisés occupent la superficie réduite. La pièce vandalisée est dans un désordre complet. Le sol est couvert de débris, allant d’éclats de vaisselles à des livres aux pages éparpillés.

Il reste ainsi un moment, ne se redressant qu’une fois calmé, et toute douleur estompée. Sa nudité révèle un corps parcouru de plaies, de cicatrices récentes ou anciennes et d’une légion d’ecchymoses qui commencent déjà à disparaître. D’ici une heure, sa peau ne portera plus aucune trace de son expédition nocturne. Trouvant appuie au mur sur lequel il s’adosse, il prend un moment afin d’examiner l’unique pièce de la résidence avec un regard empreint de lucidité. Rien ne sors de l’ordinaire, une table de cuisine, des chaises et un lit étroit sont renversés, un canapé projeté contre le mur s’est disloqué, ses différentes pièces retenues par le tissu qui le recouvre. Une forte luminosité pénètre par une petite fenêtre non loin de la porte. Aucun appareil ménager électrique n’occupe le domicile, un large poêle à bois servant probablement à cuisiner et chauffer la pièce occupe tout un coin sur sa gauche.

Debout, Réal fait un pas et aperçoit ainsi quelque chose qui bloque la porte d’entrée, entrouverte. Un pas est suffisant pour qu’il découvre une paire de jambes nues. Deux autres pas l’en approchent et il repousse la porte, laissant entrer la chaude lumière du jour. Au sol, le corps d’une jeune femme, le vêtement déchiré et la peau lacérée, gît sans tête. Elle est petite, les lambeaux qui la recouvrent témoignent de la violence dont elle a été victime. Un mauvais pressentiment s’empare de lui et revenant dans la pièce, il se met à chercher, à fouiller les documents au sol, les débris éparts. Quelques secondes suffisent pour trouver une photographie dans un cadre éclaté, sur laquelle un homme âgé et une jeune femme sourient. L’image glisse de la main du jeune homme horrifié, puisqu’il connait cette personne. La belle Sarah, fille du vieux Normand. Il se retourne vers le corps inanimé, une douleur atroce vrillant dans son crâne. Il l’avait croisé au village, quelques jours plus tôt.

Réal ferme les yeux et se retient contre le mur, tentant de repousser la culpabilité, de nier la folie de ses actions. Il n’y peut rien, sa vie tout entière s’est déroulée avec la peur de blesser les gens qu’il aime, ceux qui lui sont chers. C’est en partie la raison de son exil.

Il doit quitter cet endroit au plus vite, et c’est avec un courage renouvelé que le jeune homme enjambe le corps, sans le regarder, sans penser à ce qui a pu arriver à la tête manquante. La porte s’ouvre en silence et il se retrouve dehors, un paysage qu’il connaît très bien l’accueille. Il est au centre d’une profonde gorge, entourée de montagnes escarpées et tout près d’un ruisseau gonflé par les fontes des neiges venant des sommets. Le grondement possède une qualité sonore qui le calme davantage. Le paysage pittoresque est d’une grande beauté, si ce n’est des multiples corps démembrés qui gisent sur le sol autour de la cabane. L’herbe est jonchée de membres coupés, d’objets et d’armes ayant appartenu aux soldats.

Dans le ciel, au-dessus de lui, quelques charognards volent en cercle, mesurant leurs chances de se repaître. Selon la position du soleil, il doit être près de neuf heures, tout au plus.

Réal s’avance dans la plaine macabre, zigzaguant entre les corps démembrés, jusqu’à en trouver un dont l’habillement semble être en bon état. Du pied, il retourne le cadavre et jugeant de la taille du soldat, décide de le dévêtir. Il enfile ensuite les vêtements, un peu étroit en raison de sa musculature, mais il devra s’en contenter.

Après un dernier coup d’œil vers la cabane et une pensée pour la belle Sarah, il prend la route, désireux de placer la plus grande distance entre lui et ses poursuivants. Parce que d’autres viendront, il est en convaincu.

***

Réal marcha durant deux heures avant de croiser une route principale qui zigzaguait dangereusement entre les pics rocheux de la région. Avec ses pantalon et t-shirt kaki, il ressemblait à n’importe quel amateur de randonnée pédestre, pouvait ainsi facilement passer inaperçu. La chaleur du jour était tombée avec une insistance presque dérangeante, l’exercice matinal le fit suer et c’est avec plaisir qu’il vit arriver une voiture sport toute noire. Il fit un geste de la main et l’engin s’immobilisa à ses côtés, glissant tout en grondant, révélant sa puissance. La vitre du côté passager était abaissée et Réal s’approcha afin de discuter avec le conducteur qui lui souriait.

– Tu vas où comme cela l’ami?
– Le plus loin possible, où allez-vous?
– Brive-la-Gaillarde, vous montez?

Réal ne se fit pas prier et monta dans la voiture. L’autre était vraiment baraqué, ses bras musclés impressionnants donnaient l’impression d’être sur le point de déborder du vêtement, un peu comme « Hulk » dans la fameuse série du début des années 80. Il se présenta en lui tendant une main puissante.

– George Hocfell. J’habite à Nantes, mais je suis de passage dans la région.

Réal hésita et préféra donner un faux nom. Il était trop tôt pour faire confiance à cet étranger.

– Roger Billet.

Les deux hommes hochèrent la tête d’un air entendu et le véhicule se mit en route avec un rugissement impressionnant de fauve déchaîné. Ils gardèrent le silence durant quelques moments, le conducteur manœuvrait la voiture avec une grande agilité, entamant les courbes sans ralentir. Réal profita de la concentration de George pour discrètement examiner l’habitacle. L’intérieur était d’une propreté maladive, une odeur de cuir neuf flottait. En fait, on aurait dit que c’était la première fois que le véhicule était utilisé. Le compteur n’affichait qu’une centaine de kilomètres, ce qui était peu pour une balade dans la région. Un mauvais pressentiment naquit dans l’esprit torturé du Cantalou. Quelque chose clochait avec cette bagnole et son occupant silencieux. Tout était trop propre, trop bien ordonné.

Du coin de l’œil, Réal vit que le conducteur n’avait rien manqué de son étude approfondie de l’habitacle, avait suivi son regard, ses mains se crispants sur le volant de la bagnole. George enfonça alors soudainement l’accélérateur, libérant la puissance du bolide sans avertir. Les deux hommes subirent la force centrifuge de la poussée, calée dans leurs sièges. Réal reporta son regard vers la route, c’était un réflexe de survie tout à fait naturel, cette voie asphaltée n’était pas faite pour une telle vitesse de propulsion. Son regard accrocha un pendentif accroché au rétroviseur, un petit briquet métallique avec deux lettres gravées dessus « SK ».

Le paysage défilait avec rapidité et Réal se détourna vers l’autre fou, dont les muscles du cou saillaient, ses bras semblaient sculptés dans des blocs de granit. Il voulut crier, mais n’y arrivait pas, chaque seconde qui passait les rapprochait d’un possible accident, d’une perte de contrôle pouvant s’avérer fatale.

Réal défit sa ceinture de sécurité, mit la main sur sa poignée et étudia les abords rocheux de la route. Sauter était hors de question, frapper le conducteur pouvait les envoyer tous deux dans un gouffre sans fin, vers une mort certaine. Un mouvement de l’homme, qu’il perçut du coin de l’œil, fut suivi par une douleur vive à la poitrine et son réflexe fut d’y poser la main. Une lame au manche boisée était plantée dans la chair sanglante, l’homme avait profité de sa distraction pour le poignarder.

Leurs regards se croisèrent, Réal surpris et blessé, l’autre aux yeux fous et vitreux, sous l’effet d’une substance pharmaceutique quelconque. Il souriait, tenant le volant d’une main et de l’autre, cherchait à remuer la lame déjà bien enfoncée dans le corps de son passager. La douleur était telle que Réal hurla, la vision soudain brouillée et son bras gauche se détendit, visant le nez du balèze qu’il éclata avec un craquement sec. Le sang fusa aussitôt et un grognement furieux de sa victime lui donna l’impulsion de frapper à nouveau. George reçut le coup de poing à la mâchoire et sa tête frappa la vitre de son côté, l’assommant presque. Le danger d’un accident ne leur importait plus, c’était comme si les deux protagonistes étaient impliqués dans un jeu mortel, ignorant leur survie individuelle.

Réal allait frapper à nouveau, mais le conducteur ensanglanté donna un rapide coup de volant démentiel vers la droite, propulsant la voiture dans le vide. Ils quittèrent la route et entreprirent un vol plané à une vitesse inquiétante. Les deux hommes furent soulevés de leurs sièges, en particulier Réal qui se retrouvait sans ceinture de sécurité, son crâne heurtant le plafond feutré.

La voiture toucha le sol, pour rebondir à quelques reprises dans un champ qu’elle labourait, sans trop ralentir. Le paysage devant eux défilait avec rapidité, l’étendue verte céda sa place à une suite de branches, d’arbustes et d’arbres qu’ils évitèrent de justesse. Mais leur chance était passagère. L’engin métallique percuta soudainement un obstacle sylvestre d’importance et la violence du choc les malmena. La tête de Réal percuta le pare-brise qui se fissura, son corps glissant hors de l’habitacle pour frapper l’immense tronc d’arbre, les éclats de verre déchirant son vêtement et entaillant sa peau.

Voiture
Un moment, tout paru d’une obscurité inquiétante, tout vacillait dans sa conscience. Il entendait des sons, des craquements, sans pouvoir les identifier, reconnaissant des odeurs d’essence et de fumée. Incapable de bouger, il tenta de rester éveillé, de ne pas sombrer.

Le conducteur avait conservé sa ceinture de sécurité et s’en était sorti sans trop de dégâts, si ce n’était le choc et une légère douleur au cou, quelques égratignures au visage, venant de la pluie d’éclats de verre. Réal entendit George qui grognait, un son métallique grinçant, et il comprit que l’homme s’extirpait de la voiture.

Il ne pouvait se permettre de rester immobile, il devait bouger, reprendre le contrôle de son corps meurtri. Réal tenta de remuer, d’abord les jambes, puis les bras. Rien ne répondait, une étrange vibration animait tout son être, une ondulation qui prenait naissance dans son esprit. Il était conscient de la douleur à sa poitrine, de blessures à sa tête. Le voile sombre qui masquait sa vision se retira finalement, laissant place à un amalgame de fumée, de métal tordu et une silhouette titubante qui contournait la voiture. Plus haut, il vit les pics rocheux et ce qui pouvait fort bien être la route, une ligne glissant dans le firmament.

– Putain!

L’autre hurla, crachant une salive rougeâtre, son pull maculé par l’hémoglobine. Il s’approchait et Réal parvint finalement à rouler sur le côté, juste assez pour réaliser que le manche du couteau figé dans sa poitrine n’était plus là. La lame gisait seule dans la chair, il serait difficile de l’en extirper. Le mouvement du jeune homme le fit glisser au sol, tombant du capot en accordéon sur lequel il s’était retrouvé. La chute le fit grimacer, alors que les souliers luisants du conducteur se plaçaient dans son champ de vision. Sans attendre, une botte vola pour se loger dans sa gueule, provoquant une explosion de douleur et l’éclatement de quelques dents, qu’il cracha en gémissant.

George l’agrippa par les cheveux, le traînant sans ménagement, conscient qu’il n’avait pas encore retrouvé le contrôle complet de son corps. Traîné à genoux, Réal tenta de se relever, le cuir chevelu protestant des gros doigts enchevêtrés et menaçant d’en extraire la racine. Son geste fut noté et un genou vint se loger dans ses côtes, décuplant sa souffrance et sa colère. La poigne s’était retirée et il chuta face première sur le sol rocailleux.

– Putain de Cantalou de merde!

Son agresseur s’éloigna vers un arbre mort au pied duquel de multiples débris témoignaient de tempêtes récentes. Il ramassa une large branche, lui conférant des airs de massue d’homme préhistorique. Avec difficulté, Réal parvint à rester à genoux, sans plus. La douleur dominait toutes les autres sensations. Le coup ne tarda pas, l’arme boisée le percuta à la tempe, se fracturant en une explosion de débris. L’écrivain roula sur le côté et pour la première fois, empreint de terreur et d’une douleur atroce, se demanda s’il allait mourir.

L’autre souriait, s’approchant de la voiture pour y ramasser une pièce métallique tranchante qui s’était détachée. Son crâne presque chauve était strié d’éraflures venant des éclats de verre, il respirait comme un taureau. Il s’approcha de Réal, qui maintenant ne pouvait plus bouger. Une fois à ses côtés, George cracha sur lui, avant d’ajouter :

– Elle te transmet ses salutations!

Au ralenti, Réal le vit soulever la pièce tranchante, elle se plaça entre lui et le ciel bleu, le soleil s’y refléta et le souffle de l’individu l’atteignit au visage. Il avait expiré avec force, un son rauque qui résonna avec l’écho de la vallée.

Le coup ne s’abattit pas, l’immobilité fut rompue par une masse sombre qui passa au-dessus de Réal, une autre sur sa droite qui glissa furtivement. George hurla dans le jour lumineux, son cri était à vous glacer le sang. La pièce qu’il tenait tomba devant Réal, maculé de sang. La silhouette musclée de son attaquant se retira, les choses rapides émettaient des grognements gutturaux, des plaintes montaient tout autour de l’écrivain agenouillé, dont les paupières s’alourdissaient.

Réal perdit connaissance, cédant à la douleur, la peur et la folie de cette journée.

À suivre…

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Les Racines du Mal – Huitième partie – Georgia, lève-toi et marche !

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Sous terre

Georgia

Bordeaux, France

Elle respirait difficilement, les yeux clos, couverte de sueur en raison de la chaleur intense qui sévissait dans la fosse l’emprisonnant. Au-dessus d’elle, des grondements répétés lui avaient appris que la résidence enflammée avait commencé à s’écrouler, bloquant inévitablement toute possibilité de fuite. Elle était vraiment dans la merde et c’était une question de secondes avant qu’elle n’étouffe dans l’espace restreint, ses poumons se remplissant de fumée.

Étrangement, la jeune femme souriait, son souffle s’était transformé en un son rauque pitoyable, ses larmes laissaient des traces sur ses joues sales. Les tremblements qui animaient son corps s’étaient arrêtés depuis peu.

Georgia avait un statut particulier dans leur groupe hétéroclite. Son pouvoir était différent, rare et difficile à invoquer. Elle repensa aux autres, à Réal qui était un monstre sanguinaire, puissant et millénaire, une bête errant dans la nature en faisant régner la terreur. Il était à moitié humain et animal, un objet de légende et de mythe dans plusieurs civilisations passées, éteintes et même à venir. Les archives de l’humanité étaient remplies des traces de son passage. Il était une sorte de dieu parmi les hommes.

Jean était quant à lui un tueur sans pitié, à la force inégalée, au tempérament calculateur et sans le moindre égard pour ses victimes. Il aimait faire souffrir, aurait pu tuer un poupon innocent en lui brisant le cou sous les yeux de sa mère. Il ne connaissait que la destruction et ne trouvait de plaisir que dans l’acte de mort qu’il offrait avec efficacité. Sa tolérance à la douleur était tout aussi légendaire que sa capacité à guérir de ses blessures en un temps record.

Georgia avait un talent caché, qu’elle n’avait utilisé qu’une seule fois auparavant et dont les conséquences se faisaient toujours sentir, même aujourd’hui. L’utilisation de son pouvoir modifiait sa personnalité, effritait un peu de cette lucidité et de cette humanité qui gisait quelque part en elle. Viendrait surement le jour où elle franchirait le point de non-retour. Ce n’était toutefois pas pour cette nuit.

Son sourire s’estompa et elle se mit à pleurer, les yeux brûlés par la fumée, les poumons douloureux.

Elle allait bientôt pouvoir s’abreuver aux racines du mal.

Un choc sourd se fit entendre et une masse percuta le plafond de bois qui s’incurva, paraissant sur le point de céder. De la poussière pénétra dans sa prison sous forme de pluie sèche, bientôt suivie d’une fumée noire toxique.

Georgia n’eut que le temps d’un hurlement faible, avant que des débris ne la recouvrent avec fracas, broyant son corps, pulvérisant son crâne et ensevelissant sa frêle carcasse qui s’enflamma sous la chaleur.

***

12 ans plus tôt.

La petite Georgia s’éveilla en hurlant. En grattant de ses ongles brisés et du bout de ses doigts déchiquetés les parois malléables du tombeau froid et humide dans lequel l’homme avait enseveli son petit corps inanimé. Elle ignora la douleur des coups qu’on lui avait administrés, taisait la souffrance de ces blessures internes qu’il lui avait infligées. Le sang entre ses jambes ne s’était pas encore coagulé, la semence méprisable de cet être odieux coulait toujours en elle.

L’enfant grattait la terre avec frénésie, toussant, avalant goulûment le peu d’air qu’elle parvenait à capter dans les mouvements du sol qu’elle créait. Elle commençait à paniquer, labourant le toit sombre qui s’alourdissait. Son cri était une plaine d’animal blessé. Personne ne pouvait l’entendre.

Georgia sentit les premiers grains de terre pénétrer sa bouche aux lèvres fendues. Son sourire ne serait plus jamais le même, plusieurs de ses dents avaient été fracassées et sa langue avait été lacérée d’une lame froide agitée avec virtuosité. Elle cracha, redoubla d’effort en creusant. Du seul œil qu’elle put ouvrir, l’autre étant trop enflé, elle vit les premiers rayons lunaires qui l’accueillirent à l’air libre. Ses mains sales rencontrèrent le vide et elle parvint à se propulser hors du trou, roulant le plus loin possible de la sépulture qui lui avait été réservée.

Haletante, elle fixait le ciel clair de cette nuit froide. Nue, sale, couverte de blessures, d’ecchymoses et de plaies, la petite Georgia cessa de pleurer. Les sanglots laissèrent place à une haine malsaine et dévastatrice.

Sans honte pour sa nudité, elle se releva. Son visage était une immense plaie, son bras gauche avait été fracturé, mais elle était étrangement capable de le bouger sans trop de douleur. La brise nocturne la caressa indécemment tandis qu’elle laissait la magie s’opérer en elle.

Elle était morte quelques heures plus tôt. Cet homme qui l’avait suivit à son retour de l’école et qu’elle n’avait pas remarqué, l’avait accosté aux abords du sous-bois à moins d’une centaine de mètres de chez elle. Il l’avait interpellé par son prénom, puisqu’ils se connaissaient. C’était un des amis de son père, avec qui ce dernier buvait et jouait au poker. Il passait ses soirées à la chercher du regard. Elle se souvenait de ses attentions particulières, de ses cadeaux, ses sourires et elle savait aujourd’hui l’immondice qui gisait en lui, le cancer qui le rongeait.

Georgia serait le remède à tous ses maux, puisqu’elle n’aurait de repos que le jour où elle s’abreuverait de son sang, lui trancherait la gorge, broierait ses organes encore chauds. Elle voulait l’entendre hurler de souffrance, pour couvrir ses propres lamentations juvéniles alors qu’il la trainait dans les broussailles. Elle voulait l’entendre supplier, comme elle l’avait fait afin de faire cesser les coups qui pleuvaient, afin de mettre un terme à ses pénétrations douloureuses. La gamine voulait lui rire au visage, alors qu’il se trouverait aux gouffres de la folie, tout comme il s’était amusé à la toiser alors qu’elle gémissait, passant de l’inconscience à l’éveil à plusieurs reprises.

Un son devant elle et elle leva son regard vers l’épaisse végétation sur sa droite. Elle ne tremblait plus, ne souffrait plus. Son corps, un temple à la folie humaine, était devenu un témoignage à la survivance, au courage et à la vengeance.

Une forme encore plus sombre que les ténèbres glissa à la périphérie de sa vision et elle se contenta de rester immobile, les poings serrés, la mâchoire tellement contractée que ses dents restantes grinçaient. Elle se mit à trembler de colère et de détermination. Elle n’était qu’une pauvre petite gamine de 13 ans, innocente et qui n’avait pas voulu de toute cette horreur. Ce qu’on lui avait ravi n’avait pas de prix, elle exigerait toutefois réparation.

Après l’avoir violée et battue pendant plusieurs heures, Georgia avait cru qu’il la laisserait vivre. Qu’elle pourrait se lever et aller chercher de l’aide, que cet être ignoble serait puni par la justice des hommes. Mais les choses s’étaient déroulées bien autrement. Il était resté non loin d’elle, fumant en silence tout en la regardant. Il y avait une certaine folie dans son regard, une satisfaction cruelle qui la terrifiait. L’individu s’était finalement levé, marchant tout autour de la gamine mal en point qui gisait au sol. Ses souliers luisants étaient tout ce qu’elle pouvait voir et sans avertissement, il lui asséna un puissant coup de pied au visage qui l’envoya rouler sur le dos. Une pelle qu’elle n’avait pas remarquée plus tôt fit son apparition, elle heurta l’objet au manche boisé.

Elle tourna la tête dans cette direction et vit le trou.

Elle hurla, voulut se débattre, le combat inégal était à l’avantage de l’homme. L’agrippant par les cheveux, il la tira tout près de la fosse d’à peine trois pieds de profondeur pour l’y pousser sans ménagement. Dans le trou, elle voulut se relever, ignorant la douleur dans son corps, mais il retira un objet de la poche de son veston.

Elle cessa de bouger et contempla le canon du revolver. Elle se souvint qu’il était policier, qu’il devait protéger et servir, non pas blesser et asservir.

Georgia eut le temps de hurler avant que le coup de feu ne l’atteigne au cœur, remplissant la nuit d’un tumulte assourdissant. Ce fut tout, puisqu’elle se réveilla sous terre, son assaillant croyant l’avoir enterrée morte, mais elle était vivante d’une nouvelle existence improbable.

Maintenant qu’elle se tenait debout non loin du trou, une forme mystérieuse tapie dans l’obscurité, elle baissa son regard sur sa poitrine. Elle vit une large plaie et du sang séché. Cette blessure mortelle était toutefois indolore. Georgia était bien morte, elle pouvait le sentir, le deviner à la consistance énigmatique de l’air, à cette étrange force qui s’écoulait en elle. Tout lui semblait différent, plus intense.

La petite patientait face à la chose près du sous-bois. Sa silhouette s’était immobilisée et lui faisait face. Sa forme était vaguement humanoïde, quoique floue comme si elle refusait d’être définie. Elle décida de s’adresser à la créature.

–        Qui êtes-vous?

Elle fut surprise de l’aplomb de sa voix, de son courage. La petite gamine maigrichonne et meurtrie n’avait plus peur. Elle avait connu l’horreur. L’ombre lui répondit d’une voix à mi-chemin entre le murmure et le grognement de bêtes sauvages.

–        Je suis celui que tu voulais rencontrer.

Intriguée, Georgia fit un pas vers l’avant, mais une sorte d’aboiement fiévreux retentit et un souffle putride l’atteignit, la forçant à garder ses distances. Sur la défensive, elle parla.

–        Que me voulez-vous?

Un regard scintilla dans la masse obscure de la nuit et l’enfant sentit l’odeur de putréfaction qui émanait de la chose, plus forte que l’effluve du sang, de la terre et de la sueur qu’avait laissé sur elle le monstre qui l’avait violenté.

–        Je peux te redonner une vie similaire à celle qui te fut enlevée.

Morte, elle était bien morte et c’était le diable qui se tenait devant elle. Ce n’était pas la peur qui dominait, mais le désir de vengeance. Sa capacité à transformer sa colère en détermination ferait d’elle une femme redoutable. L’enfant n’était toutefois pas dupe, elle pouvait bien voir que ce qu’on lui proposait n’était pas une offre généreuse. Sa voix naguère douce sonnait comme celle d’une adulte.

–        Quel est le prix?

Un rire déchira la nuit, la forme se précisa et la gamine comprit. Elle sut que le prix à payer pour sa vengeance serait élevé et que l’accepter ferait d’elle une atrocité parmi les humains. Mais c’était préférable à la mort, l’oubli et le silence. Sa vie n’était pas terminée. Elle aurait dût se prolonger de manière naturelle.

 De son œil ouvert, avec son petit corps ravagé et brisé, elle s’avança vers la forme menaçante.

–        J’accepte.

La petite Georgia s’enfonça alors dans le sous-bois avec la créature ténébreuse. Elle était prête à payer le prix demandé.

***

Aujourd’hui.

Georgia adulte, survivante du brasier, se tenait dans une ruelle sombre. Épiant la porte arrière d’un établissement. La fraîcheur de l’air nocturne ne l’incommodait plus et sa patience n’avait pratiquement aucune limite.

La journée avait commencé du bien mauvais pied, par sa deuxième mort. Heureusement, elle détenait un avantage particulier que la plupart des mortels ne pouvaient soupçonner. C’était le choix de poursuivre sa vie interrompue prématurément aux mains des hommes. Elle devait verser aux choses de la nuit un tribut coûteux, malgré les conséquences mentales et physiques évidentes qui en découlaient.

La jeune femme préférait ne plus y penser, du moins pour le moment. Elle avait quitté le brasier de cette maison où Sébastien l’avait trompé, humilié et piégé. Georgia ignorait les détails de la mission du jeune homme, ignorait pourquoi il avait attendu aussi longtemps avant d’essayer de la tuer.

Un mouvement dans la ruelle attira son regard, non loin de la porte. Un homme obèse quittait l’établissement, son pas traînant faisant fuir quelques chats de gouttière dissimulés dans les ordures qui jonchaient le sol. Ce n’était pas l’homme qu’elle cherchait.

Une fois le prix payé, elle avait quitté les flammes et rampée loin des débris. Sans ressentir la douleur, submergée par la colère et non loin de la folie, elle s’était dissimulée dans les buissons d’une résidence adjacente. Le chaos de la scène lui avait permis de passer inaperçu, les pompiers et les nombreux curieux épiant le brasier qui se propageait déjà aux résidences voisines. Dans la cour arrière, elle était passée d’un cabanon à un autre, baignée par la luminosité des flammes et des gyrophares. Elle traversa une clôture et découvrit une résidence plongée dans les ténèbres, ce qui ne pouvait que signifier une chose avec tout ce bruit : personne ne s’y trouvait. Elle brisa une fenêtre et pénétra à l’intérieur, soulagé de ne pas entendre d’alarme. À l’étage, elle trouva des vêtements qui feraient l’affaire et sur une table de nuit, quelques billets enroulés. Des clés de voiture s’y trouvaient aussi et elle s’en empara. Dans le garage, elle parvint à faire démarrer une vieille voiture allemande qui semblait dater d’un autre siècle et en raison de l’agitation plus loin dans la rue, elle put s’éclipser sans attirer l’attention.

Maisons en feu

Elle avait roulé dans la nuit, suivant la piste de Sébastien. Elle se rendit d’abord au bar où il rencontrait ses copains débiles pour boire comme un trou et questionna le barman. Celui-ci n’avait pas vu Sébastien, mais savait que son groupe jouait le soir suivant au bar « De la somme ». Elle remercia l’employé qui ne put s’empêcher de la déshabiller du regard. Elle trouva ensuite une chambre dans un motel minable, elle avait besoin de repos et plusieurs heures devant elle.

La nuit était tombée et Georgia se trouvait maintenant derrière l’établissement, avec une vue imprenable sur la sortie arrière, là où les membres du groupe finiraient par sortir avec leurs instruments de musiques, tout l’équipement. Il était près de trois heures du matin.

Georgia ferma les yeux un instant, respirant profondément.

Une porte claqua et alors qu’elle ouvrit les yeux, vit Sébastien qui titubait dans la ruelle, son bras passé autour du cou d’une jeune femme en jupe très courte, au décolleté provocant. Elle dut se défaire de ses talons hauts, les lançant tout simplement contre le mur et cela les fit éclater de rire.

Georgia souriait aussi, mais pour une tout autre raison.

Elle sortit de l’ombre…

À suivre…

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Les Racines Du Mal – Septième Partie : Jean et le bras de Joseph

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

police sous attaque

Jean Métallos

Rioz, France.

La voiture de Jean démarra en trombe et fonça dans la rue, la musique déversée par les haut-parleurs menaçant de lui déchirer les tympans. Sa hache reposant sur ses genoux, il manœuvra habilement entre les voitures stationnées, enfonçant l’accélérateur, voulant gagner le plus de vitesse possible avant d’atteindre sa cible.

Le bruit du moteur, la voix criarde de « James Hetfield » ou la simple apparition du véhicule attira l’attention des flics qui se tenaient dehors, devant l’église. Ils se retournèrent vers lui, tout d’abord par curiosité, mais ils découvrirent rapidement que sa trajectoire et son accélération n’avaient qu’un but.

Les écraser!

Riant à gorge déployée et en pleine érection, Jean projeta son véhicule comme un projectile véloce et meurtrier dans la masse colorée des policiers et de leurs voitures. L’impact fut monumental, bruyant et suivi par une pluie de débris. Sa bagnole emboutit l’une des voitures de police sur le côté, happant par le fait même les jambes d’un des agents, son corps désarticulé exécutant un vol plané remarquable. Il ne vit pas son atterrissage, n’entendit pas son crâne se fracasser sur le trottoir bétonné et ne vit pas la flaque qui se forma tout de suite après.

Sa bagnole se retrouva ensuite coincée entre deux voitures de flic, sa ceinture de sécurité l’empêchant de subir le contrecoup de l’arrêt brutal, d’être blessé. Il avait réussi son entrée en scène, rendu inutilisables la plupart des véhicules.

Le bruit de ferraille tordue, de son moteur qui s’étouffait et des débris qui retombaient prirent la relève à cette musique rugissante qui s’était tue. Jean ôta sa ceinture et se glissa dans l’ouverture créée par la vitre qu’il avait préalablement laissée ouverte. Il avait prévu que les portières puissent être bloquées et donc impossible à ouvrir.

On criait au loin, alors que tout près on se lamentait, s’éveillait du choc inattendu. Jean prit la direction de mouvements qu’il détecta sur sa droite, traversant des filets de fumée et côtoyant un enjoliveur vagabond qui s’était perdu, ne trouvant plus la roue qu’il devait abriter.

Jean riait toujours, Furie sa légendaire hache levée à bout de bras. Un des policiers était à genoux, contre le flanc cabossé d’un véhicule immobilisé. Il leva la tête en entendant des pas, croisa le regard de l’homme défiguré qui se penchait sur lui et un sifflement rapide mit fin à tout processus de pensée, tout mouvement corporel ordonné par son cerveau court-circuité. La dernière chose qu’il vit fut le démon laid et vicieux qui venait lui enlever la vie. Il s’écroula comme un pantin sans vie, sa tête libérée décida de faire la cour à cet enjoliveur luisant qu’elle tenta désespérément de rattraper, laissant une empreinte rougeâtre.

Le tueur à gages pivota aussitôt, recherchant la prochaine victime potentielle de son carnage. Il vit tout de suite les deux hommes en uniformes contre le mur de brique de l’église. L’un d’eux était au sol, se relevait péniblement, les avant-bras et les coudes en sang, ses cheveux en bataille. L’autre était adossé contre le mur, possiblement en état de choc, puisqu’il restait sur place sans bouger, la bouche entrouverte et le regard vacillant. La brutalité de l’attaque-surprise avait été d’une efficacité remarquable.

Celui qui se tenait debout avait une blessure au front, qui saignait en une coulée sinueuse le long de sa joue, dans son cou. Il avait reçu un débris. Dans sa confusion, il n’avait même pas encore amorcé le geste, pourtant essentiel dans une telle situation, de dégainer son arme de service.

Jean excellait dans les moments de crises, dans le chaos et la confusion. À la guerre, c’était au front qu’il était au sommet de sa forme, piétinant les carcasses inertes des soldats, écoutant siffler les projectiles et hurler les mourants. Ce n’était évidemment pas le cas pour les deux jeunes policiers de campagne inexpérimentés, leurs pensées devaient être dirigées vers ces jeunes épouses qui les attendaient à la maison, vers les gamins pleurnichant et morveux qu’ils aimaient tant.

Ils avaient peur de mourir!

Jean courut, sauta et glissa sur le capot défoncé d’une voiture, pour retomber sur ses pieds non loin des deux hommes. Il hurla et sans la moindre hésitation, abattit la hache sur celui qui se tenait debout, le frappant à la poitrine, le projetant contre le mur, son dos absorbant le choc du béton. Le regard du pauvre policier trop lent s’agrandit, sa main chercha à lui agripper le bras, mais Jean se retira aussitôt avec la hache qui dégoulinait d’hémoglobine. Le jeunot s’écroula lentement, révélant une entaille à l’endroit où l’arme avait touché le mur.

Son copain qui venait tout juste de se redresser ne chercha pas à dégainer son arme, tout ce qu’il voulait était fuir. Il se retourna, gémissant comme une écolière effrayée par une araignée qu’on lui plaçait sous le nez. Il tenta de déguerpir au pas de course. Jean ne lui en donna pas la chance, il s’élança vers l’homme, ses bottes claquant bruyamment contre le sol, c’était le tumulte du balancier qui sonne le glas. Le tueur était rapide, fit trois enjambées et dès qu’il se trouva à portée de main, frappa le dos à découvert du policier fuyard. Il avait visé la colonne vertébrale, sentit le choc de l’impact et l’homme s’écroula au sol. Jean relâcha le manche de son arme, s’immobilisant tout près de la victime qui gigotait encore. Il plaça un pied sur son postérieur et retira la hache d’un gémissement d’effort. Le sang coula aussitôt, le policier se retournant afin de lui faire face. Ses yeux étaient remplis de larmes, sa main tendue dans une demande irréfléchie de pitié. Il avait pissé dans son pantalon et pleurnichait. Jean leva la hache, sentit une goutte de sang lui toucher la joue et abattit l’arme directement dans le cou de sa victime. Il mourut sur le coup, mais une deuxième frappe fut nécessaire pour détacher la tête qui roula jusqu’au caniveau.

Les yeux du policier se fixèrent sur lui, à jamais vides, et le tueur se détourna.

Un coup de feu résonna, un éclat sur sa droite fit voler des morceaux de béton. On venait de lui tirer dessus et en se jetant contre une voiture, accroupi, il vit le policier agenouillé de l’autre côté de sa bagnole.

Le représentant des forces de l’ordre avait le visage trempé de sueur, la main qui tenait l’arme pointée dans sa direction tremblait tellement, qu’il était incapable de la stabiliser sur une cible fixe. Le brave à la voix de chèvre en rut hurla néanmoins.

–          Jetez votre arme!

Jean s’adossa contre le flanc métallique dans son dos. Il leva les bras, sans cesser de sourire, Furie levée bien haut vers le firmament, comme l’étendard de son instinct meurtrier. Il voulut rassurer celui qui le tenait en joue, endormir sa méfiance.

–          Ça va, j’ai compris!

Le policier se redressa un peu, cherchant à adopter une meilleure position pour garder l’homme dans sa ligne de tir. Il devait tenter de gagner du temps, espérant que les deux autres confrères armés se présenteraient en renforts. Debout, Jean se retourna afin de faire face à son adversaire, sa poigne sur le manche boisé restait ferme.

Il devait agir avant l’arrivée des autres enfoirés. C’est pourquoi, sans prévenir, il abaissa avec force le bras qui tenait la hache en l’air, l’envoyant valser droit devant lui. Jean se jeta de côté, juste au cas.

Un autre coup de feu se fit entendre, alors que la hache atteignait sa cible en plein visage, c’était un lancer qu’il avait pratiqué durant des heures, mais rarement exécuté dans la vraie vie. Il était fier de voir que cela fonctionnait vraiment.

S’étant déplacé d’un pas sur la droite, il sentit l’éveil d’une douleur à son épaule. Il toucha l’endroit sensible et les bouts de ceux-ci revinrent ensanglantés, il avait été touché.

Jean la brute hurla de colère, se pencha afin de ramasser le revolver du policier qu’il avait tué contre le mur. Il s’assura que l’arme était bien chargée, ne prit toutefois pas le temps de chercher d’autres munitions. Le temps était compté avant l’arrivée des renforts et il ne fallait pas repousser l’idée de citoyens voulant jouer les héros. Il s’approcha ainsi rapidement de la porte de l’Église, longeant le mur en fouillant la scène du regard. Les coups de feu avaient été entendus par les confrères policiers à l’intérieur et ces derniers avaient amplement eu le temps de dégainer. Le son d’une radio se fit entendre, on confirmait l’envoi de renfort, beaucoup de renfort.

Il avait laissé Furie derrière lui, plantée dans le visage de sa dernière victime. C’était un choix stratégique, puisqu’il ne pouvait se permettre de perdre un temps fou à la récupérer. Il aurait aussi fallu passer devant l’entrée de porte qui donnait dans l’église, tombant peut-être dans la ligne de mire de ceux qui s’y barricadaient. Il reviendrait plus tard pour la prendre.

Jean décida de passer à l’action, il aurait pu rebrousser chemin, tenter de fuir, mais il n’abandonnait jamais un contrat, son honneur était en jeu. Il doutait aussi que les policiers barricadés dans l’église aient souvent eu l’occasion de tirer sur des hommes. Une seconde d’hésitation à enfoncer la détente pouvait faire la différence.

Le tueur s’assura d’un coup d’œil dans la rue qu’il n’y avait aucune menace de ce côté-là, ne vit personne et en fut satisfait. Il se souvenait d’un séjour en Écosse, d’une mission qui avait failli échouer. C’était un contrat simple, abattre un vieil homme chez lui, dans une cabane au flanc de la montagne. Le problème est qu’il n’avait pas cru bon de mettre un silencieux sur son arme, le coup de feu avait alerté quelques chasseurs dans les bois environnants. Il avait appris à ses dépens que les Écossais se tenaient les coudes, se protégeait les uns les autres. Il avait failli y laisser sa peau, fuyant sous une pluie de plomb.

Un certain calme s’était installé dans le quartier, on devait s’être barricadé et déserté la rue. Jean respirait comme un taureau, la douleur dans son épaule le dérangeait un peu. Il leva l’arme devant lui et avec un cri de guerre rauque, fonça dans l’entrée, tirant sur tout ce qui tombait dans son champ de vision et avait une silhouette vaguement humaine.

Banc d'église

Il vit qu’un des policiers se trouvait agenouillé derrière un banc d’église, sur sa droite. Jean tira dans cette direction, fit sauter des éclats de bois sur le dossier tout près, moins d’une dizaine de centimètres devant l’autre. Surpris, l’homme se jeta au sol, maintenant hors de vue. Jean se demandait s’il l’avait touché.

Il ne vit pas l’autre policier, mais eut le temps de tirer sur d’autres formes humanoïdes. Il atteignit Marie qui tenait l’enfant, Jean le baptiste fut touché et un agneau vit une de ses pattes s’envoler en éclats, créant une pluie de débris. Le chargeur vide, l’arme chaude avait perdu son pouvoir de mort. Le tueur n’eut d’autres choix que de se dissimuler derrière le banc le plus proche.

Il reprit son souffle, adossé contre le bois froid du dossier. Le silence n’était rompu que par sa respiration rapide, ses battements de cœurs frénétiques. Il dut réprimer une envie de rire avec nervosité, puisqu’il adorait l’action et était bien servi dans cette petite aventure. Comme il avait chaud et suait, il dut s’essuyer le front, les yeux. Il entendit à ce moment un glissement tout juste perceptible non loin de lui, révélant l’emplacement du policier sur lequel il avait tiré. S’assurant que l’arrière de l’église était toujours désert, que d’autres cons de flics n’étaient pas arrivés sur les lieux, il se débarrassa de l’arme vide.

Il était contrarié de ne pas avoir vu l’autre policier ou le prêtre qu’il protégeait, mais s’imaginait qu’ils devaient être allés dans le presbytère adjacent à l’édifice. Un passage devait relier les lieux. Il s’en occuperait plus tard. Pour l’instant, il se coucha à même le sol, son visage à quelques centimètres du plancher. Il vit ainsi le policier touché qui rampait en grimaçant de douleur. Son arme à la main, il ne l’avait pas encore vu, mais ne tarderait pas à le faire. Il était occupé à surveiller une attaque pouvant venir du haut.

Jean se releva aussitôt, enjambant le siège du banc, se tenant debout sur ce dernier. Exposé, il prit le soin de jeter des regards furtifs vers l’autel, les colonnes latérales et autres endroit où on aurait pu se dissimuler. Il se doutait que l’autre flic se trouvait avec le prêtre, lui offrant une protection rapprochée.

Jean sauta, en tentant de faire le moins de bruit possible, d’un banc à l’autre. Cela lui permit de réaliser qu’ils n’étaient pas ancrés au sol, qu’ils titubaient sous son poids, menaçant de se renverser. Il compta douze bancs avant de s’immobiliser, c’était deux de moins que son estimation de la distance le séparant du policier.

Tendant l’oreille, il entendit la respiration saccadée de ce dernier, ne le voyant toujours pas. Il devait être tout juste devant lui et Jean décida de se jeter au sol, de pousser le banc le plus près avec brusquerie, voulant créer un effet de domino.

Cela fonctionna, trois rangées tombèrent à la renverse avant qu’il n’entende les cris de douleur et de surprise de sa victime. Se frayant un chemin au travers des bancs, il trouva le malheureux sous le piège boisé, son arme toujours en main dirigée vers lui.

Évitant de justesse un coup de feu dont le projectile siffla à ses oreilles, Jean se jeta de côté, voyant et prenant un livre de prières qui reposait au sol. L’utilisant comme projectile, il lança l’objet vers l’individu prisonnier et traqué, déclenchant une autre détonation assourdissante, amplifiée par l’écho de l’immense pièce. Le policier devait ménager ses munitions, puisqu’il tirait uniquement lorsqu’il croyait avoir une chance d’atteindre sa cible. Cet homme avait de l’expérience, n’était pas un agent tout juste sorti de l’école.

Jean connaissait toutefois sa position exacte et se trouvait derrière lui. Il agrippa un banc d’une longueur suffisante pour que six personnes l’occupent, le souleva en retenant un gémissement de force. Il lança ainsi son projectile improvisé vers le policier au sol, se jetant à sa suite en espérant éviter de se faire tirer dessus. Le banc atteignit l’homme de plein fouet, mais il conserva son arme, hurlant de douleur. Il était incapable de se retourner, lui faisait dos et Jean frappa son poignet d’un coup de pied qui brisa le membre d’un claquement sec. L’arme fit un vol plané, retomba au sol et glissa jusqu’à une colonne.

Profitant de l’effet de surprise, Jean fondit sur sa proie, lui entoura le cou de ses bras et d’un mouvement sec, similaire au craquement d’une branche qu’on piétine, lui brisa le cou.

Le corps retomba, inerte, et ses jambes prisonnières toujours invisibles sous les pièces boisées.

Jean se releva tout de suite, aux aguets, cherchant la moindre trace d’un passage par où les autres avaient pu s’enfuir. Il vit l’autel, le confessionnal, des statues et une porte vers la droite. Ce devait être le couloir qu’il recherchait. Il quitta le centre de la pièce, se rendit auprès de Jésus sur son chemin de croix, tout près de la porte.

Il n’avait pas d’arme, décida d’arracher l’un des bras d’un Joseph cocu qui se tenait tout près, espérant que ce dernier lui pardonnerait. Après tout, il avait fermé sa gueule au sujet de sa femme forniquant avec un « ange », pourquoi se plaindrait-il d’un démon?

Jean posa son oreille sur la porte, mais n’entendit rien. Il tendit ensuite la main, toucha l’acier de la poignée froide, la fit tourner très lentement. Elle n’était pas verrouillée. Il offrit une petite poussée à la porte, se reculant dans un angle qui le dissimulait au cas où l’autre crétin aurait eu l’idée de l’attendre avec le doigt sur la détente.

Rien. Sinon un couloir sombre.

Jean n’aimait pas cela, détestait le jeu du chat et de la souris. Il préférait l’attaque de front, la confrontation directe. Courir après ses victimes le faisait chier.

Il entra dans le couloir, quelques pas le conduisirent à une autre porte où il jura à voix basse. Il commençait à en avoir assez, avait suffisamment risqué sa vie dans cette mission. En colère, voulant mettre fin à la chasse, il donna un puissant coup de pied dans l’obstacle qui s’ouvrit en grand, sur une vaste pièce.

C’était l’endroit où le prêtre devait se préparer pour la messe, se changer et y aller de ses bons petits soins avec les enfants de chœur. Des robes et diverses pièces de vêtements étaient accrochées aux murs, des objets entreposés un peu partout sur des étagères. Deux portes sans inscriptions se trouvaient au fond de la pièce.

Jean fit un pas, vit une silhouette sur sa gauche qui lui tournait le dos, vêtue d’une soutane noire. C’était peut-être le curé, à moins qu’il ne s’agisse d’un piège. Il ne pouvait voir les mains de l’homme, dissimulées devant lui et qui pouvaient tenir une arme chargée. Il ne cessait de regarder vers les portes, s’attendant à tout moment à voir le dernier policier surgir et lui tirer dessus. Il devait faire quelque chose et son choix tomba sur une avancée vers la silhouette non loin.

Il fit deux pas, s’arrêta. Son bras de statue levé, Jean brisa son silence.

–          Père?

L’homme ne bougea toutefois pas, ce qui l’agaça grandement. Dans quel jeu de con avait-il mis les pieds? Pourquoi toute cette mise en scène?

Il voulut avancer à nouveau, mais un mauvais pressentiment le retint. Il pivota la tête vers les portes, avec l’impression qu’on l’épiait. Il pouvait jurer qu’on se terrait dans l’une des pièces adjacentes, pouvait sentir un regard glisser sur lui, le profaner avec de mauvaises intentions. Il se décida donc à prendre cette direction, mais avant qu’il ait fait deux pas, la porte de droite s’ouvrit en grand, dévoilant un policier aux cheveux trempé, la lèvre frémissante et le regard voilé par la terreur. L’homme lui parla.

–          Je vous en prie, ma femme est enceinte et…

Jean n’attendit pas la suite de la plainte mélodramatique du policier, il s’élança vers lui. L’agent de la paix était toutefois plus rapide que ses confrères, Jean vit son doigt qui enfonça la détente, les muscles de son avant-bras qui bougeaient sous la peau, se contractant. Malgré tout, rien ne se produisit, l’arme resta silencieuse.

Il avait oublié d’enlever le cran de sûreté.

Jean ne perdit pas de temps en réflexions inutiles. Il fonça en agrippant l’une des robes à portée de main, qu’il lança sur le policier estomaqué par sa propre stupidité et qui se transforma en fantôme noir. Le tueur lui tomba ensuite dessus, frappant comme un enragé avec le bras de Joseph, jusqu’à ce que l’agent s’écroule, perde son emprise sur l’arme. Il persévéra jusqu’à ce que la masse devienne inerte et silencieuse.

Il retira ensuite la robe qui couvrait le malheureux, sans se départir du bras encore intact de la statue, pour lui tâter le pouls. Il était faible, mais présent. Jean ramassa le revolver délaissé, défit le cran de sûreté et visa la tête ensanglantée de l’homme. Il tira deux coups.

Il se retourna ensuite vers le prêtre, qui n’avait pas bougé.

Jean s’approcha, fouillant la pièce du regard, cherchant toute possibilité d’un piège plus élaboré que prévu.

–          Mon père?

Pourquoi cet enfoiré ne le regardait-il pas? Était-ce bien lui?

Jean était maintenant à deux pas de l’individu qui avait offert sa vie au service de Dieu et à l’adoration des gamins nus. Il tendit le bras, celui qui ne lui appartenait pas, touchant la soutane au dos.

Le prêtre se décida enfin à pivoter, à lui faire face.

L’homme qui se trouvait devant lui n’était pas celui de la photo, n’était pas le prêtre qu’il était censé éliminer. Celui qui l’observait avec un rictus moqueur était une de ses veilles connaissances. Avec sa petite barbiche à la Raël, Alex André Giraudeau le fixait de son regard machiavélique. Jean vit ses lèvres remuer au même moment où il apercevait l’arme automatique braquée sur lui, son canon béant prêt à délivrer une sentence de mort irrévocable.

–          Bonjour, Jean, ça fait longtemps. Elle ne vous a pas oublié, vous savez!

Un tonnerre assourdissant se répercuta dans la pièce et l’odeur de la poudre domina durant un très court instant, supplantant l’encens et les lampions se consumant à proximité.

La noirceur tomba sur Jean comme une ex-femme psychopathe et vorace dans un procès pour arrérages de paiement de pension alimentaire : avec froideur.

Revolver au visage

À suivre…

Retour à la sixième partie

Pour lire la huitième partie

Les Racines Du Mal – Sixième partie : Le retour de la Bête.

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Hélicoptère en patrouille

Réal Bonin

Auvergne, Cantal, France.

L’un des deux hélicoptères s’était posé, le moteur coupé depuis quelques minutes et ses hélices maintenant immobiles. L’autre engin s’était envolé afin d’explorer le flanc sud de la montagne, utilisant son puissant phare pour déchirer les ténèbres. Une vingtaine de soldats avaient été déversés dans la forêt, accompagnés par six chiens spécialement dressés afin de retrouver l’individu en question. On s’était approprié certains de ses effets personnels, avait fait renifler son odeur aux bergers allemands qui feraient tout pour le retrouver. C’était leur mission.

Les soldats lourdement armés s’étaient éparpillés entre les arbres, s’enfonçant à la suite de la rapide silhouette qu’ils avaient perdue de vue. Quelques coups de feu furent tirés, mais on doutait d’avoir touché la cible. On les avait prévenus que l’individu serait difficile à capturer.

gps

Ils savaient que l’homme se terrait quelque part devant eux. Le soldat à la tête du groupe s’immobilisa et, d’un geste, mit fin à la progression de ses troupes, leurs lampes balayant la forêt, dévoilant une suite infinie d’arbres, de rochers et de buissons. Le capitaine jeta un regard perplexe sur la carte plastifiée qu’il tenait d’une main et sur son GPS. Quelque chose clochait avec les coordonnés. Selon l’appareil, ils devaient se trouver au cœur d’une plaine et non entouré d’arbres majestueux, très vieux et au feuillage épais. Il leva les yeux et aperçut un soldat sur sa droite qui relevait un panneau boisé, à moitié pourri, qui portait une inscription. Il fit quelques pas dans cette direction, la lampe de son subalterne éclairant le panneau troué et duquel pendaient des herbes mortes.

« La forêt du Grand Veneur ». (Voir note à la fin du texte)

Le militaire baissa à nouveau les yeux sur sa carte, n’y voyant aucune forêt de ce nom à des kilomètres à la ronde. Perplexe, il prit le téléphone portable dans sa poche, voulant signaler l’anomalie à l’homme qui leur avait promis une fortune pour venir tuer le montagnard. Quelque chose clochait et il avait un mauvais pressentiment au sujet de cette mission.

Il avait besoin d’instructions et s’apprêta à presser la touche qui le mettrait directement en contact avec son employeur. Mais son geste resta en suspens.

Levant les yeux sur la forêt énigmatique, il réalisa qu’aucun son ne leur venait. Un silence anormal dans un tel lieu. Aucun animal nocturne, oiseau ou insecte ne se faisait entendre. Un coup d’œil sur ses hommes lui révéla que la végétation autour d’eux leur donnait aussi la frousse. Il avait l’impression qu’on l’épiait, qu’une présence s’apprêtait à fondre sur lui.

Quelque chose de malsain se trouvait à proximité.

Est-ce que le silence avait été provoqué par le tumulte des hélicoptères? Des coups de feu? C’était fort possible, mais sans trop savoir pourquoi, il en doutait. En fait, c’était peut-être leur présence qui en était la raison. Un peu comme si la forêt était une entité malveillante.

Les hommes derrière lui promenaient les faisceaux de leurs lampes sur le sol, vers la cime des arbres, entre les troncs. Les armes étaient levées, tous étaient aux aguets, nerveux.

Ce fut à ce moment-là qu’un hurlement inhumain déchira la nuit. Un cri horrible et à glacer le sang, que l’écho même refusa de reprendre.

*

Il cessa de hurler, pour se laisser lourdement retomber sur ses quatre pattes. Ses yeux perçaient la noirceur et la forêt lui apparaissait comme en plein jour. Il pouvait sentir les rongeurs, les petits animaux qui se terraient dans leurs refuges, terrorisé par la présence maléfique qu’il était. La nature elle-même semblait s’être tue devant la majesté de la créature qu’il était devenu.

Il renifla les odeurs de la nuit qui l’atteignirent, poussées par la faible brise. Il pouvait deviner l’emplacement des hommes et des chiens, percevait l’odeur de la sueur, des vêtements et de l’équipement métallique. Le parfum détestable de l’essence qu’avaient brûlé les hélicoptères flottait toujours sur la forêt. Il pouvait savourer la peur que son cri avait inspirée chez toutes les formes de vies plus ou moins intelligentes ou instinctives qui l’avaient entendu. Le silence de la forêt était impressionnant, un hommage à son règne sur la nature.

Lorsqu’il se mit à avancer entre les arbres, silencieux et en évitant de piétiner des branches mortes ou feuilles séchées pouvant trahir sa présence, il entendit les premiers gémissements. C’était les chiens qui venaient de renifler son odeur et s’étaient couchés au sol, se plaignant à leurs maîtres. Ils refuseraient d’avancer, voulaient fuir, se soumettaient déjà devant sa supériorité.

Son pelage sombre lui servait de camouflage et il s’éloigna du groupe, cherchant un endroit propice où se dissimuler, se préparer pour une attaque sournoise. Il ne restait d’humain en lui que la méchanceté, la capacité de tuer pour le sport et le plaisir de répandre le mal. Cette force était plus puissante que son instinct animal, ses capacités surhumaines. La raison en était simple, il était né humain.

Cette forêt était l’épicentre du mal qui avait pris naissance en lui, qui s’était propagé et avait façonné le monstre qu’il était. Les arbres l’entourant avaient vu naître cette race faible et puérile qu’étaient les hommes. Ils avaient vu les tragédies sans pouvoir intervenir, témoins silencieux des atrocités d’un peuple qui prétend évoluer, pour ne faire que régresser, s’enliser vers le point de non-retour.

Il marchait dans le dernier refuge des choses de son genre, avait établi son repaire non loin d’ici, sachant que c’était sous l’ombre de ces arbres qu’il avait péri pour la première fois. Qu’il avait senti l’étincelle de vie glisser hors de lui, son âme s’envoler vers le néant après la vie.

loup qui hurle à la lune

Ses griffes labourant le sol en terre battue, en feuilles mortes, il atteignit un petit ruisseau au sol rocailleux, se baissa pour s’y abreuver en contemplant les yeux jaunes qui le fixaient. Au-dessus de lui, dans le miroir liquide, il pouvait voir le ciel sombre qui s’éclaircissait, les nuages filant à toute vitesse, la lune cherchant à percer le voile cotonneux qui la recouvrait.

Il se retourna ensuite, se dressant sur ses pattes arrière en hurlant à nouveau. Il voulait dévoiler son emplacement aux soldats. De son museau s’écoulaient des filets de bave, ses dents pointues prêtes à déchirer la chair, couper les membres.

Le goût du sang lui manquait, la texture de la peau humaine, de la viande fraîche lui donna des frissons. Il avait faim et son repas marchait droit vers lui.

*

Le soldat donna ses ordres. Il n’avait pas vraiment envie de continuer cette mission, mais l’appât du gain et sa fierté le forçait à poursuivre. Ses hommes furent lents à suivre ses instructions et il fut patient. On décida de relâcher les chiens, aucun homme ne voulait faire demi-tour seul pour s’en occuper. Une fois détachés, les bêtes s’éloignèrent en gémissants, sans se retourner pour disparaître dans la végétation.

Les soldats se déployèrent, restant à quelques mètres les uns des autres. On voulait ratisser la forêt, sans s’éloigner, sans se perdre de vue. Il ignora les protestations, même lorsque le hurlement se répéta. Il avait chaud, tenait son arme de ses mains tremblantes et de ses paumes moites. Mais il conserva son masque bien illusoire d’autorité, feignit d’être calme en dissimulant ses tremblements.

Le groupe se mit en marche, arme en mains, les lampes fouillant le sol devant eux. La forêt semblait soudainement plus sombre, les arbres plus rapprochés les uns les autres. Chaque pas qu’ils faisaient résonnait comme le tumulte du tonnerre, dévoilant leur présence.

Ils n’avaient pas fait vingt pas, qu’un cri de terreur, de souffrance s’éleva sur leur droite. L’un de leurs camarades venait de hurler.

*

Cet homme terminait la colonne qui se déployait sur sa gauche. Il portait l’uniforme militaire, une arme automatique en main avec une lampe fixée au bout de son canon. Il tremblait, son faisceau se promenait de droite à gauche avec un effet de kaléidoscope. Son visage était couvert de sueur, ses lunettes glissaient sans cesse et il devait les remonter avec régularité sur son nez. Il puait le parfum bon marché et le tabac.

La créature fixa la silhouette maigrichonne et maladroite de l’individu, se faufila entre quelques arbres, renifla des excréments de ratons laveurs, un nid d’abeille à proximité et se glissa finalement derrière un large chêne au tronc noueux.

De lourds nuages annonçaient des averses à venir. Le climat changeait rapidement sur la montagne, le soleil pouvait faire place à une tempête en quelques minutes, sans avertir. La bête leva son museau dégoulinant d’écume, son regard toujours rivé sur sa victime potentielle, avant de se coucher à même le sol, reposant sur le tapis de feuilles mortes. L’animal maintenait une parfaite immobilité, tandis que le soldat marchait droit vers lui, sans se douter de sa présence, son faisceau ne découvrant que l’arbre qui le protégeait adéquatement.

Le mercenaire fit une vingtaine de pas, avant de s’immobiliser. Il jeta un bref regard vers le soldat à sa gauche, qui s’éloignait en conservant son rythme, sans lui porter la moindre attention. Il s’était arrêté en raison de la forte odeur qui l’atteignit, l’effluve bestial qu’il libérait. De peur de se retrouver seul, d’être distancé par les autres, le soldat reprit la marche et accéléra même le pas. Il arriva ainsi auprès de l’arbre dissimulant la large silhouette velue, qu’il serait contraint de contourner pour poursuivre son chemin.

La créature n’était pas complètement immobile, elle reniflait sans cesse, son souffle balayant la poussière au sol, remuant les feuilles, tous ses muscles tendus.

Le prédateur vit l’homme en premier, puisque ce dernier regardait de l’autre côté, aveuglé par sa lampe qui éclairait un tronc couché, un arbre victime de la foudre et qui reposait au sol.

Le soldat avait dût ressentir quelque chose, puisqu’il s’immobilisa, hésitant à poursuivre. Cette seconde de réflexion fut suffisante pour que la chose se lance, forte et rapide, sur le soldat devant elle. Les crocs se plantèrent dans l’épaule de l’individu, déchirant le vêtement, le gilet pare-balle et pénétrant la chair, perforant l’ossature. L’homme cria de douleur, paralysé, alors que l’animal qui n’en était pas vraiment un le soulevait de terre. Le sang qui ruissela des blessures pénétra la gueule, coulant dans la profonde gorge, éveillant chez le monstre l’instinct primaire du chasseur.

Il avait oublié le goût de ce liquide poisseux désirable, soudain incapable de penser à autre chose, obnubilé par la faim et la soif.

Comment avait-il fait pour retourner parmi les hommes, pour ignorer l’appel de cette substance enivrante?

La bête entraîna l’individu, dont les jambes ne touchaient plus le sol. Ils s’éloignaient des hommes paniqués, qui se regroupaient, brisaient formation. Des ordres furent lancés, des coups de feu retentirent, sans l’atteindre. La panique décuplait la confusion.

Il s’éloigna ainsi sur une bonne distance, avant de s’immobiliser et de relâcher son emprise sur sa proie. L’homme tenta aussitôt de ramper, de s’enfuir en gémissant, mais il n’était pas assez rapide. D’une patte, il l’immobilisa face contre le sol, lui brisant le nez et plusieurs dents.

La chose leva le museau, s’enquérant de ce que faisaient les autres. Ils n’étaient pas encore lancés sur sa trace. Elle avait du temps.

Elle allait bien s’amuser.

À suivre……

Note de l’auteur :

La forêt du Grand Veneur – est un lieu que l’on retrouve dans l’excellent livre – Les contes du Grand Veneur. De Romain Billot.

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Les Racines Du Mal – Cinquième Partie : Une journée de merde pour la petite Georgia !

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Sang sur le plancher

Georgia

Bordeaux, France

Le soleil allait bientôt se lever. Elle pouvait déjà profiter de la faible clarté qui commençait à s’infiltrer dans la résidence, par les fenêtres voilées. Georgia avait passé la dernière heure à nettoyer la cuisine, elle avait aussi traîné le corps sans vie de son ancien petit copain vers le salon, pour le rouler dans un tapis qui ne lui servirait plus. Elle espérait que cela contiendrait aussi l’écoulement du sang, limiterait les dégâts et dissimulerait la carcasse refroidie aux regards des curieux.

Elle devrait se débarrasser du macchabée, n’avait aucune envie d’attirer l’attention des gendarmes en circulant avec un corps dans sa voiture. Tout contrôle routier pouvait signifier la prison à vie si on la coinçait.

Le plancher lui avait donné du fil à retordre, le sang s’était généreusement répandu et des traces d’impacts perforaient le linoléum. Plusieurs serviettes furent ruinées en épongeant le sang qui maculait le sol. Pour masquer les trous des balles qui avaient traversé le corps et terminé leurs trajectoires dans le plancher, elle avait eu l’ingénieuse idée de simuler des brûlures de cigarettes, utilisant un cigare de l’homme qui avait partagé son lit. En regardant son œuvre, elle fut satisfaite de l’effet créé.

En sueur, troublée par les évènements qui l’avaient agité, elle ne pouvait s’empêcher de rejouer dans son esprit le message laissé dans sa boîte vocale. Elle voulait avant tout s’assurer qu’elle l’avait bien compris. Malheureusement, le message révélait ce qu’elle redoutait au plus haut point. La chose était revenue, se trouvait à Montréal et la présence des membres du groupe était exigée. C’était très bref et aucun autre détail n’était offert, lui laissant un lot de questions sans réponses. Georgia se doutait trop bien que son petit copain massacré était de connivence avec le monstre qu’ils avaient puérilement cru avoir éliminé. Elle se demanda où en étaient les autres, s’ils étaient déjà au courant et surtout, si on leur avait tendu des pièges. À ce moment, elle sut que ce devait être le cas.

 Corps dans un tapi

Le résultat de son travail acharné lui plaisait, le sol était luisant et outre les brûlures de cigares, ne subsistait aucun indice pouvant révéler le drame qui avait secoué l’endroit des plus anodins.

La jeune femme se rendit alors dans le salon où elle avait laissé son portable et son Beretta. Où reposait aussi le corps sans vie de Sébastien, prisonnier d’un cercueil tissé à la main par des enfants sous-payés dans un pays du tiers monde. Son plan était bien simple, consistait à transporter le tapis enroulé dans le coffre de sa voiture, pour s’en débarrasser dans la Garonne. Ensuite, elle se rendrait à l’aéroport international Bordeaux Mérignac. De là, elle espérait trouver un vol pour Montréal ou du moins pour une ville avec un vol direct vers le Canada.

Elle s’immobilisa brusquement dans l’entrée du salon, figée de surprise. Au centre de la pièce, le tapis avait été déroulé, dévoilant des souillures ensanglantées, sans la moindre trace du corps qui aurait dût s’y trouver. Un corps sans vie, froid et inerte.

Son regard chercha l’arme et le téléphone, en vain. Elle les avait laissés sur la table basse près du canapé et ils n’y étaient plus. Elle sentit la panique tomber sur elle comme le rideau brutal d’une mauvaise pièce de théâtre. Georgia fouilla la pièce à la recherche du moindre indice sur ce qui s’était passé, touchant le mur froid à sa gauche dans un effort illusoire pour éviter les étourdissements qui l’assaillaient.

La porte d’entrée était toujours close, la chaînette de sécurité bien en place. Un silence menaçant flottait dans la résidence et elle sut qu’il était toujours à l’intérieur.

Vivant!

Ce qui était tout à fait impossible, puisqu’elle avait vidé un chargeur sur lui, avait vu l’étincelle de vie quitter son regard d’un bleu d’océan. Elle jura à voix basse, consciente que sa méfiance avait été endormie dans les deux dernières années, qu’elle avait commis une bévue de débutante.

L’individu n’avait laissé aucune empreinte sur le sol, il était donc impossible de suivre sa progression au travers des pièces. Il n’était pas dans la cuisine qu’elle venait tout juste de quitter, pouvait être n’importe où dans les quelques chambres à l’étage ou alors dans la cave. C’était cette éventualité qu’elle redoutait le plus.

Georgia se passa un bras sur le front, essuyant tant bien que mal la sueur qui s’y trouvait. Elle se pencha et prit ensuite un large presse-papier en granit qui reposait sur une étagère. Pointue, l’arme possédait un certain potentiel destructeur, mais à quoi bon sur un adversaire qui avait survécu à plusieurs projectiles tirés à bout portant?

La clé de sa voiture se trouvait dans sa poche, son sac à main était en vue tout près de la porte d’entrée. Il lui serait si facile de quitter ce lieu maudit en toute hâte, de se sauver loin de cette créature. Fuir était l’unique solution, elle aurait dût écouter cette petite voix qui lui conseillait de déguerpir au plus vite. Mais cette force étrange en elle, cette impulsion qui l’avait unie aux autres, lui demandait de finir le travail qu’elle avait commencé. Il fallait trouver le petit copain et mettre un terme à son existence de manière définitive.

Hélas, elle savait trop bien qu’elle ne pouvait pas fuir ainsi, qu’il lui fallait s’avancer dans la pièce, arme en main, en direction du couloir. Elle était comme l’alcoolique qui sait trop bien qu’il ne devrait pas porter le goulot à sa bouche, mais qui n’arrive pas à éloigner la bouteille.

Retourner à Montréal lui faisait peur, mais lui plaisait aussi. Elle aimait cette ville, son cachet multiculturel et ce petit air européen sans l’être vraiment. Une culture à mi-chemin entre l’Amérique décadente et l’Angleterre monarchique, dans une province qui aurait dût être un pays. En fait, elle pouvait bien se l’admettre, elle avait toujours voulu y retourner.

Un bruit sourd monta du couloir entre le salon et les deux pièces à l’étage, une chambre à coucher et un débarras.

Elle s’avança en longeant le mur, les premiers rayons solaires inondant la ville, se reflétant sur la rivière traversée de plusieurs ponts. La vie quotidienne prenait son envol, les marchands allaient bientôt ouvrir leurs boutiques, les rues se remplir de voitures et les gamins se rendre à l’école.

La masse des zombies du 9 à 5 surgirait afin de s’élancer fiévreusement dans les files anonymes d’esclaves destinés aux abattoirs de l’existence, vers des emplois mornes, insatisfaisants, sous-payés. Abruti par le moule de cette société de consommation.

Le couloir sombre s’étendait devant elle, la porte de la chambre d’ami était close, celle qui menait au sous-sol, ouverte. Elle s’immobilisa. L’étage inférieur n’était pas un sous-sol fini, mais une cave froide et humide, aux murs de briques, au sol de terre battue, un repaire pour les rats et les insectes.

Son bon sens lui disait de faire demi-tour, lui hurlait d’abandonner son projet, mais depuis quand écoutait-elle cette conscience ennuyeuse? Combien d’emploi avait-elle perdu en raison de son tempérament fougueux, de ses actions impulsives?

Elle gloussa d’amusement alors qu’elle s’apprêtait à faire exactement ce qu’elle avait toujours reproché à Jean, qui n’hésitait jamais à foncer, peu importe le risque. En fait, ce dernier fonçait avec un engouement décuplé si le péril augmentait. Ils n’étaient aujourd’hui plus si différent l’un de l’autre.

Trois pas suffirent à la conduire devant la porte ouverte de la cave, de cette pièce où elle n’allait jamais. Elle reconnut l’odeur du renfermé et de l’humidité. En raison de la noirceur, elle ne vit que les premières marches et dut tendre la main vers le haut, tirant sur la corde qui pendait et qui aurait dût allumer l’ampoule scintillante.

Bien entendu, rien ne se produisit et elle secoua la tête, exaspérée.

Georgia prit le presse-papier à deux mains, ses tremblements révélant sa nervosité. Elle aurait aimé prier, mais n’avait aucun Dieu à qui demander des faveurs. La religion, pour elle, n’était qu’un instrument de contrôle de la population, d’ailleurs très efficace.

Cave sombre

Elle posa le pied sur la première marche, entendit le bois qui protestait. Comme rien ne se passa, elle fit un autre pas et poursuivit jusqu’à ce qu’elle atteigne le plancher en terre battue.

Les ténèbres se dissipaient dans l’escalier, en raison de la faible luminosité qui venait de la porte ouverte dans son dos. Cela lui offrit aussi une vue partielle sur la pièce qui paraissait déserte, qu’on avait laissée sans ameublement. On avait aussi évité d’entreposer quoi que ce soit dans cet endroit humide, puisque durant les jours de pluie, il arrivait que l’eau monte de quelques centimètres. Ils n’avaient pas pris le risque de voir leurs possessions ruinées.

Perplexe, la jeune femme parcourut du regard la petite pièce au plafond bas, aperçut quelque chose au sol, en son centre. Un amas de terre qui s’étalait à la droite d’un trou sombre. Elle s’en approcha, se demandant ce que cela signifiait. L’orifice était suffisamment large pour qu’un adulte s’y engouffre, pour que l’homme mortellement blessé puisse s’y dissimuler. En fait, elle comprit qu’il devait se trouver dans cette étrange cachette.

Georgia se pencha au-dessus du trou, cherchant à percer l’obscurité et elle vit qu’une échelle artisanale en bois avait été placée dans l’orifice, permettant d’y descendre.

Elle comprit que l’homme n’avait pas creusé ce trou dans l’heure qui venait de passer, mais plutôt dans les jours, les semaines précédentes. Il s’était préparé un tunnel dans l’éventualité d’une fuite précipitée, sachant trop bien qu’elle ne venait jamais à cet endroit. Il pouvait déjà être loin et elle se demanda où menait le passage.

Elle devait rebrousser chemin, il n’était pas trop tard. C’était pur folie que de vouloir pénétrer dans ce passage souterrain à la poursuite d’un être impossible à tuer.

Elle se redressa, fixa le plafond en soupirant.

Puis, elle se retourna et mit le pied sur le barreau de l’échelle. Dos au trou, elle se mit à descendre, se soutenant d’une main, l’autre tenant la pierre. Elle ne voyait rien en dessous d’elle et progressa avec lenteur. Elle s’attendait à tout moment à sentir une poigne squelettique lui agripper les chevilles, l’attirer dans des profondeurs insondables d’où elle ne reviendrait jamais. Elle compta les barreaux, autant pour se changer les idées que pour déterminer la profondeur du trou. Elle s’arrêta à seize, lorsque son pied gauche toucha une surface solide. Le sol. Sans trop comprendre, elle se rendit compte que le trou s’arrêtait là. Tournant sur elle-même en tâtant les parois, elle ne découvrit aucun tunnel. C’était une impasse.

Elle entendit alors un rire sourd, comme le rugissement d’un moteur qui refuse de démarrer. Levant le regard vers le haut, trop lente pour réagir, elle vit une silhouette qui s’était emparée de l’échelle et la remonta avec brusquerie. Incapable d’agripper les barreaux pour la retenir, elle hurla de sa stupidité. Ce qu’on avait creusé ici n’avait rien à voir avec un tunnel destiné à la fuite, l’homme avait creusé la tombe de Georgia. Une tombe dans laquelle la jeune femme avait délibérément pénétré.

Elle frappa les parois froides avec colère, se sentait humiliée. Le rire s’arrêta et bien qu’elle fût incapable de voir le visage au-dessus d’elle, Georgia s’imagina qu’il souriait. En tendant les bras vers le haut, elle estima qu’il manquait un bon mètre pour rejoindre le bord du trou. Elle n’avait aucun moyen de s’en sortir.

Elle ne voulut pas lui donner satisfaction, refusa de dévoiler sa détresse et préféra rester silencieuse, fixant l’orifice circulaire avec rage. La silhouette remua légèrement, un grognement s’éleva et un jet liquide chaud l’atteignit au visage et dans les cheveux. Elle reconnut l’odeur de l’urine et le rire pervers reprit de plus belle. Elle se couvrit le visage, furieuse, humiliée et défaite, se protégeant tant bien que mal du liquide qui l’atteignait comme une averse toxique.

Elle n’avait aucune idée comment elle allait se sortir d’un tel pétrin.

Après une minute ou deux, un panneau de bois recouvrit l’orifice et les ténèbres l’enveloppèrent complètement.

Elle refusa de pleurer, serrant les poings, crachant de haine pour cette chose qui l’avait doublement trompée.

Après ce qui parut être une éternité de silence et de stupéfaction, une forte odeur de brûlé lui vint. Il avait mis le feu à la maison.

Merde!

À suivre….

Prisonnière d'un tunnel

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Les Racines Du Mal – Quatrième Partie : La Furie Du Tueur.

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Tueur à la hache

Jean Métallos

Rioz, France.

Il était adossé contre le mur en briques, légèrement en retrait de la rue, ayant trouvé refuge dans une entrée d’immeuble. Le jour déclinait, illuminant le ciel de couleurs plus vives les unes que les autres. Il se tenait hors de vue des policiers massés devant l’église qu’il s’était apprêté à visiter. Leur présence à cet endroit le troublait grandement, car il ne croyait pas aux coïncidences. Il se questionnait sur la possibilité qu’on lui ait tendu un piège, sans savoir qui aurait pu faire une chose pareille. Il avait bien peu d’ennemis encore vivants.

Le portable aux ondes possiblement cancérigènes qui grugeait à petit feu les cellules de son cerveau dans une main, il écoutait avec perplexité. L’appel avait été imprévu, le choc d’entendre la voix connue lui donna des frissons. Rien de bon ne pouvait venir de ce coup de fil.

Une vieille dame titubante en veste de laine s’arrêta pour lui offrir un regard suspicieux, resserrant son emprise sur un sac à main en cuir et Jean grimaça, décuplant la laideur de son visage ravagé par les blessures accumulées au cours des ans. La femme recula avec surprise, la bouche entrouverte, les yeux plissés et elle s’enfuit avec rapidité, manquant de tomber en bas du trottoir, heurtant une voiture stationnée. Il l’entendit marmonner une prière bien inutile, car l’homme ne craignait aucunement Dieu. Il guettait en fait le jour où il se retrouverait devant le créateur pour lui donner une bonne raclée. Pour lui faire comprendre à quel point la vie qu’il lui avait donnée était merdique. Cette idée le fit sourire.

Église de Rioz

Enfin seul, le tueur à gages reporta son attention sur la voix qui répétait son message, traversant l’océan et lui venant dans un murmure horrifié à son oreille. L’accent québécois était évident et la panique discernable dans le ton.

–          Elle est revenue.

Un moment, Jean crut avoir mal entendu, que les sons ambiants avaient déformé la phrase venant du combiné. Mais les mots furent répétés à trois reprises, éliminant toute possibilité de mauvaise communication. Il avait trop bien entendu.

Le choc de cette révélation lui donna des sueurs froides et il ne sut quoi répondre, son souffle s’accéléra et son interlocuteur cessa enfin de parler. Il avait deviné que son message avait été capté et surtout, compris.

Jean était mieux placé que quiconque pour savoir que cette femme, cette chose immonde ne pouvait pas être vivante. Il le savait, parce qu’il avait lui-même démembré le corps sans vie et inerte à l’aide de Furie. Qu’il avait abattu la hache ensanglantée au manche glissant sur la carcasse défigurée et irréversiblement endommagée, avec une frénésie qui frôlait la démence. Il avait senti les membres se rompre, avait brisé l’ossature et coupé les muscles. Il avait frappé, encore et encore, éclaboussé par l’hémoglobine qui giclait, hurlant sa rage et bavant sa haine. Il ne s’était arrêté qu’au moment où Réal, d’un calme paternel, avait posé une main solide sur son épaule, le ramenant de ce côté-ci de la folie. Il s’était alors arrêté, essoufflé et couvert de sueur. Il avait croisé le regard des autres, tous témoins de sa colère et il avait quitté la pièce, emportant l’arme qui dégoulinait en laissant une trace détaillée de son passage. Il avait ensuite pris une cuite mémorable, s’était enivré avec son ami Jack, qui ne le laissait jamais tomber.

Le lendemain, avec le Québécois, il avait placé les morceaux de corps dans des contenants hermétiques, remplis de glaces, pour en faciliter le transport. D’un commun accord, Jean avait été désigné pour disposer des membres de la créature maudite. Les bruler aurait été trop simple, il fallait s’assurer qu’elle ne revienne pas. Le plan était donc d’éparpiller les restes de la créature en divers endroits qu’ils auraient la tâche de surveiller. Juste au cas.

C’est ainsi que la tête avait été coulée dans le ciment des murs à la base de l’oratoire Saint-Joseph, sur la montagne au centre de l’île de Montréal. Celui du groupe qui était né dans cette ville y resterait, veillant à protéger l’emplacement qu’ils avaient choisi. Réal, qui retournerait vivre dans la région éloignée du Cantal, en France, suggéra les souterrains oubliés du château médiéval de la Vigne, à Ally. Georgia, qui avait convaincu son petit ami de la suivre outre-mer, dans son patelin d’origine, guida Jean jusque dans le jardin public de Bordeaux, non loin de la cascade artificielle. La nuit venue, ils ensevelirent un tonneau dans lequel on coula du béton, inonda les bras fracturés et puants, puisque la décomposition s’était amorcée. Le buste, quant à lui, fit le trajet avec le tueur à la hache, sur la banquette arrière de sa voiture, secoué sur les routes de campagnes qu’ils empruntaient pour éviter les rencontres fortuites avec les policiers. Ils se rendirent à Nancy, où il avait fait l’achat d’une maison. La malle compromettante se retrouva dans le grenier abandonné du musée-aquarium de Nancy, sous une pile d’objets hétéroclites. Encore là, le béton tiendrait compagnie à cette créature qu’il avait crue morte.

Rioz

L’évocation de cette période sombre de leur histoire le fit frissonner. Jean n’avait jamais été un bon partenaire, un bon membre d’un groupe ou d’une collectivité quelconque. Il travaillait seul, n’aimait pas s’encombrer de la présence des autres. Mais ses amis lui avaient manqué, parce qu’ils avaient vécu des aventures extraordinaires. La rage et la colère qui bouillonnait en lui depuis ce jour ne s’étaient jamais éteintes, de là son emploi de tueur. Il ne trouvait réconfort que dans la mort, celle des autres et déclenché par ses actions, perpétrées de ses mains. Il avait assassiné une centaine de personnes dans les deux dernières années, de tout âge, race, sexe ou religion. Il s’en foutait.

Aujourd’hui, il était conscient que sa vie allait changer à nouveau, mais il était dans un état précaire, incertain d’être en mesure de fréquenter les autres sans les blesser. Il ne leur ferait aucun mal physique, bien entendu, mais son mauvais caractère, son impatience et ses manières brusques risquaient de lui causer des ennuis.

D’une voix hésitante, il questionna l’homme au bout du fil.

–          Tu es certain?

Suivit un court silence, tandis qu’un couple d’étudiants amourachés passait devant lui, l’ignorant complètement, se tenant la main. La réponse qu’il redoutait lui vint.

–          Oui.

Jean soupira, exaspéré. Voilà que tout recommençait, après deux ans de solitude. Il s’était toutefois douté qu’ils ne resteraient pas éternellement blottis dans cette existence faussement recluse après les évènements tragiques auxquels ils avaient participé. Le destin revenait les troubler.

Leur groupe avait survécu de justesse aux assauts de la créature maudite et les blessures n’avaient pas eu le temps de guérir. Les blessures mentales, bien entendu.

–          Comment peux-tu en être aussi sûr? Tu étais là quand je l’ai dépecé et décapité.

–          Jean… je le sais parce qu’elle est venue me voir.

Jean se racla la gorge, pensif, se frottant le menton. Le québécois poursuivit.

–          Nous devons nous réunir, à nouveau.

Le tueur frappa le mur de brique avec force, y laissant une empreinte ensanglantée. Il parla ensuite avec un ton résigné.

–          J’en ai bien peur, mon petit.

La communication fut abruptement coupée. Jean observa un moment l’appareil à l’écran luisant maculé de la sueur qui couvrait son visage, sa joue et son front. Avec dégoût, il sentit son estomac se contracter. Il regrettait le petit déjeuner qu’il avait pris quelques heures plus tôt.

Jean savait qu’un voyage à Montréal s’imposait. Par contre, il avait un contrat à terminer et rien ne l’en empêcherait. Il était un homme de parole, respectait ses engagements.

C’était le temps de briser du flic.

Il souriait lorsqu’il revint à la voiture, ouvrit le coffre dans lequel il laissa tomber le poing américain, pour s’emparer de sa hache, sa légendaire Furie. Coulée dans l’acier quelques siècles plus tôt, cette arme avait été la possession de tyrans barbares, cruels et diaboliques. Cette lame légendaire avait répandu la mort avec une aisance exceptionnelle. Elle avait tranché des têtes de rois, de soldats, de chevaliers, de prêtres, d’innocents et de choses innommables.

Elle avait fait tomber tous les assaillants qui s’étaient stupidement levés devant lui.

Il était un temps où les hommes qui voulaient mourir venaient le voir, pour l’honneur de périr sous sa lame.

C’était il y a si longtemps.

Il réintégra lentement l’intérieur de la voiture, la hache posée sur les genoux, pour démarrer et faire rugir le moteur. Le ciel s’obscurcissait à mesure que le jour voulait céder sa place à une nuit qui promettait d’être mouvementée.

Il alluma la radio, enclencha le lecteur de disque compact et trouva celui de son groupe préféré, Metallica. Suivit une chanson parfaite pour l’occasion. « So what ».

En sifflant la mélodie, il enfonça l’accélérateur sans regarder qui ou quoi traversait la rue, puisqu’il s’en foutait complètement.

Il fonçait droit vers l’église et les policiers devant la bâtisse, que le grondement du moteur et le crissement des pneus avaient alertés.

Il allait bien se marrer. On ne l’appelait pas Jean le butteur pour rien.

À suivre…

Hache ensanglantée

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Les Racines Du Mal – Troisième Partie : Aigles D’acier.

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Hélicoptère

Réal Bonin.

Le Cantal, France

Adossé contre l’arbre au feuillage généreux, Réal ne voyait toujours rien de particulier devant lui. Le ciel obscur semblait refuser de lui livrer ses secrets les plus intimes. Contrarié, il constata alors que les sons se rapprochaient, étaient de plus en plus forts. L’opacité des ténèbres parut même vaciller devant lui, signaler un mouvement tout juste perceptible, lent et distant. Quelque chose s’approchait au-dessus des montagnes et il reconnut bientôt le battement régulier d’hélices dans l’air froid, lui révélant qu’il s’agissait d’un hélicoptère.

L’engin volait non seulement à basse altitude, ce qui était risqué dans cette région de pics, de montagnes et de collines, mais aussi sans la moindre lumière. C’était inhabituel, du moins pour des appareils commerciaux et privés. Seuls les militaires volaient de nuit sans signaler leur présence.

Il s’éloigna de l’arbre, faisant quelques pas en fixant l’obscurité du ciel. Ses chances de rencontres avec son loup étaient ruinées, le tumulte nocturne ferait fuir l’animal, le rendrait méfiant.

Depuis qu’il vivait sur cette montagne, c’était la première fois qu’il voyait des militaires, puisque l’armée française n’avait aucune base connue dans la région.

Que foutaient-ils ici, en pleine nuit? Est-ce qu’il s’agissait d’un exercice en montagne? Il en doutait et un malaise s’empara de lui lorsque le sol se mit à vibrer. L’appareil était si près qu’il fut impunément fouetté par des bourrasques et dût retenir son chapeau d’une main. Solidifier sa position en s’ancrant au sol à l’aide de ses jambes.

Il eut un mauvais pressentiment et qu’il n’aurait pas dût se trouver ici.

Sa pensée fut brusquement interrompue par de puissants phares qu’on allumait, des faisceaux qui l’aveuglèrent et lui firent prendre conscience à quel point l’hélicoptère s’était rapproché. La clarté était telle, qu’on se serait cru en plein jour.

Réal leva les bras afin de se protégea les yeux, le visage et il marcha maladroitement jusqu’à l’arbre, derrière lequel il trouva un bien piètre refuge. Le bruit de l’appareil était maintenant assourdissant, se répercutant sur la colline et les caps rocheux à proximité. Il n’était pas un expert en véhicule militaire, mais il avait reconnu le modèle de l’immense chose métallique qui avait fait son apparition. C’était un EC 725 Caracal de l’armée de l’air. Il avait eu la chance de grimper à bord d’un de ces bijoux volants, à Dijon quelques années plus tôt, lors d’une exposition sur les progrès de l’aviation.

Il prit une profonde inspiration, l’écorce rugueuse derrière lui frottant son manteau au rythme de ses mouvements, le vent caressant sa barbe et jouant avec ses cheveux emmêlés et rebelles. Il jeta ensuite un coup d’œil vers la chose menaçante. La peur n’avait pas réussi à déloger la curiosité qui l’animait. Il fut aveuglé par un brasier lumineux. Réal découvrit toutefois que l’appareil faisait du sur place, pointant son faisceau directement sur son emplacement.

Cela voulait donc dire qu’ils étaient venus pour lui? Qu’un engin militaire de l’armée avait été dépêché dans les montagnes de l’Auvergne, du Cantal, dans l’intention de le trouver?

Il n’aimait pas cela du tout, en fait, cela lui donna la trouille.

Réal perçut un son robotique, celui d’un appareil qui se déplace, qui se positionne. Moins d’une seconde plus tard, un tumulte sonore incroyable déchira la nuit, un gros calibre lançait ses projectiles de morts et de destructions. Tout autour de lui, alors qu’il tentait de se faire plus petit qu’il n’était, espérant la protection de l’arbre, des mottes de terre furent littéralement arrachées du sol, projetés en l’air. La pelouse était labourée avec acharnement. L’arbre gronda et vibra à son tour sous les percussions, des éclats de bois retombant en une bien étrange pluie.

La surprise remporta le premier prix dans ce concours des émotions ressenties qui venait de s’ouvrir. On lui tirait dessus! Sans avertissement, sans la moindre tentative de communication?

Il sut donc qu’ils étaient venus pour lui, sans intention de discuter, de le rencontrer. Ils le voulaient mort et employaient visiblement les grands moyens.

Refoulant une panique indésirable, Réal se jeta au sol, délaissant son sac qui ne l’intéressait plus. Le bouclier sylvestre dans son dos s’effritait avec une facilité déconcertante, résultat d’une technologie d’armement très avancée. Son immobilité fut peut-être la raison pour laquelle on cessa de tirer, il ne saurait le dire. Mais il profita de ce moment en se levant, s’éloignant de l’arbre tout en sprintant.

L’appareil bougeait, se déplaçait vers la gauche et il soupçonna qu’ils voulaient déterminer si la cible avait été atteinte. S’il avait été touché. Désolé mes cocos, mais ce ne sera pas aussi facile, je vous le promets.

Fonçant vers la droite, il quitta la zone illuminé par les phares, gardant l’arbre entre lui et les attaquants sans vergogne. La forêt à la dense végétation se profilait plus bas au pied de la colline. Une distance raisonnable, un refuge plus sombre que le ciel nocturne, difficile d’accès.

Il accéléra le pas, espérant atteindre les bois et la protection du toit de branches et de feuilles. L’hélicoptère deviendrait ainsi inutilisable, à moins qu’il ne soit équipé d’appareils de vision nocturne ou de gadgets du genre.

Il était en colère. Ils avaient le culot de venir chez lui, de troubler la paix de son sanctuaire naturel pour essayer de le tuer? Il avait vécu en harmonie dans le paysage, la flore et la faune durant deux ans, créant un univers paisible et une cohabitation parfaite entre l’homme et cette terre nourricière. Ils venaient tout bousiller avec leurs engins de mort. Ils allaient le lui payer.

L’hélicoptère fouillait toujours le sol, la base de l’arbre et la présence du sac à dos inerte lui fit gagner du temps. Une rafale de projectiles vint bousiller son équipement et il eut un pincement au cœur en pensant à la bouteille fracassée, au bon vin qui venait d’être gâché.

Il avait franchi la moitié du chemin quand il vit un deuxième véhicule similaire qui arrivait à l’est, cette fois illuminant la nuit sans peur de se faire repérer. Il jura, le visage figé dans un masque de colère.

Derrière lui, on avait réalisé qu’il ne se trouvait plus derrière l’arbre et l’hélicoptère prit de l’altitude, ce qui augmenta la superficie couverte par le faisceau. Il atteignit la forêt au moment où la luminosité artificielle se posait sur lui, dévoilant brièvement sa présence à l’aigle d’acier. Il se jeta derrière un arbre, reprenant son souffle, maudissant ces saloperies de clopes dont il ne pouvait pas se passer. Il s’était laissé aller dans les dernières années, vivait comme un ermite, écrivant, buvant, fumant et mangeant avec entrain. Les autres ne l’auraient pas reconnu.

Il jeta un coup d’œil vers le sommet qu’il avait préalablement occupé et vit que l’hélicoptère s’était rapproché, se tenait à faible altitude. Des cordes pendaient des ouvertures latérales de l’appareil, des soldats glissaient vers le sol avec une rapidité et une efficacité remarquable. Les cordes se balançaient sous le vent. Même à cette distance, Réal put voir que les uniformes des soldats n’étaient pas de l’armée française. Ils étaient tous vêtus de noir, sans insignes ou drapeaux.

Des mercenaires?

Soldats dans la forêt

Des coups de feu éclatèrent, les premiers militaires au sol tirèrent dans sa direction, la distance et la nuit réduisaient la précision. Il n’attendit pas la suite, se remit à courir sur plusieurs centaines de mètres, zigzaguant entre les arbres, sautant par-dessus les troncs morts, enjambant les petits cours d’eau. Il pouvait entendre les hommes lancés à sa poursuite et fut surpris lorsqu’il capta des jappements. On avait donc emmené des chiens? Il imaginait mal ces derniers glissés le long des cordes sous les hélicoptères. À moins qu’ils ne soient venus avec l’autre appareil, que ce dernier se soit posé. C’était plus plausible.

Son instinct de survie avait pris le dessus, il ignorait les besoins de son corps, les plaintes de ce dernier qui lui demandait de ralentir ou exigeait de l’eau.

Réal s’arrêta auprès d’un ruisseau d’une dizaine de mètres de large, couvert d’une eau écumeuse et au faible débit. Il s’approcha de la berge d’un pas plus lent, qui ne cadrait pas avec la fébrilité du moment. Même avec l’obscurité, on pouvait facilement apercevoir un amoncellement de feuilles et de branches mortes, qui s’étaient accumulées au cours des récentes pluies, créant un barrage artificiel.

Un regard derrière lui permit d’entrevoir la multitude de rayons des faisceaux de lampes qui s’agitaient dans la nuit, entre les arbres. Les mercenaires gagnaient du terrain, les chiens jappaient avec affolement. Ils étaient sur sa trace.

Réal avait compris que toute fuite était inutile, qu’une confrontation avec ces hommes s’imposait. Il pouvait courir hors de la forêt, dans les champs, dans les villes, mais ils ne le lâcheraient jamais. S’ils l’avaient trouvé ici, dans le Cantal, ils le trouveraient n’importe où.

Son avantage résidait en partie sur le fait qu’il allait les affronter sur son territoire. Dans cette forêt et montagne qu’il connaissait mieux que quiconque. Il avait passé de si nombreuses nuits à errer dans les ténèbres, de si nombreux jours à gravir les flancs escarpés.

Il trouva une large pierre capable de lui servir de siège, non loin de la berge et y prit place. Elle était humide, couverte de mousse. Au loin, outre les voix d’hommes, le grésillement des radios et les jappements incessants, il entendit un hibou solitaire. Un son réconfortant dans une situation sur le point de dégénérer.

Il y avait peut-être une vingtaine d’hommes lancés à sa poursuite et ils le trouveraient d’ici une ou deux minutes. Son plan était risqué, mais était sa seule chance de s’en sortir vivant. Réal soupira et s’agenouilla au sol, l’humidité de la terre traversa son pantalon. Son corps couvert de sueur se refroidissait dans l’air ambiant.

Cela faisait deux ans qu’il avait lutté pour éviter de laisser ses capacités inhumaines prendre le dessus sur sa personne. C’était un combat de tous les jours, de toutes les nuits. La douleur coulait en lui avec l’aisance d’un fluide corporel, était un venin malsain qu’il avait contrôlé avec ingéniosité. Parce qu’il était dangereux pour les autres, parce qu’il avait souvent causé la mort de ceux qu’il aimait, il avait choisi l’exil. Une vie solitaire et recluse afin de conserver le secret de son état.

Il n’avait rien à craindre, c’était les autres qu’il avait voulu protéger.

Les membres du groupe connaissaient tous ses pouvoirs. Ils l’avaient déjà vu en pleine action et la belle Georgia avait un jour déclaré qu’il était la plus impitoyable créature de cette planète. À l’époque, il n’avait rien répliqué, parce qu’elle avait raison et ils le savaient tous.

Les actes monstrueux du passé et sa culpabilité l’avaient contraint au silence, mais cette nuit c’était cette nature singulière qui allait lui sauver la vie.

Il avait fait son choix, en assumerait les conséquences, comme il l’avait toujours fait. Il aurait tant aimé pouvoir fumer une dernière cigarette.

Réal vivait depuis plus de trois cents ans, avait mis en terre des générations de descendants dans cette lignée qu’il avait fondée. Une lignée maudite née d’une union sauvage avec cette femme qu’il avait jadis tant aimée. Ironiquement et tragiquement, elle avait été la première victime de cette folie meurtrière qui l’habitait, le premier témoin de la transformation. Elle avait été son premier et dernier amour. Il l’avait déchiqueté, ignorant les cris de douleurs, et s’était nourri de sa chair, avait bu son sang dans un état second, sans même s’en rendre compte. À son réveil, il baignait dans le sang coagulé de sa bien-aimée, souillé et brisé. Il avait pleuré, hurlé sa rage et sa détresse. Son esprit avait basculé dans la démence, dans l’horreur et les hommes avaient dû le contenir, l’emprisonner dans un asile pour fou. Il n’avait prononcé la moindre parole ou même bougé durant de longues années, revivant jours après jour l’horreur de son meurtre macabre. Un fils avait survécu, devenu orphelin.

C’était Jean Métallos qui l’avait sauvé, qui était venu le trouver dans sa retraite sombre, puante et humide. Il l’avait convaincu de se joindre à lui, de quitter les ténèbres pour répandre un peu de clarté dans cette civilisation perdue. Il lui avait fait comprendre qu’ils n’étaient pas des monstres, qu’ils n’étaient que des éléments incompris dans cette nature glorieuse. Les autres étaient venus le libérer.

Réal leva le regard vers les faisceaux des nombreuses lampes qui titubaient entre les arbres. Baissant ensuite les yeux, il s’empara d’une large pierre de la taille d’un melon. Il la souleva devant lui à bout de bras. La douleur, voilà ce qui réveillerait la chose en lui, ce qui le transformerait en créature sanguinaire et d’une puissance surhumaine.

Il ferma les yeux, son corps parcouru de tremblements, abattant la pierre sur sa jambe droite, à la hauteur du genou replié, réveillant ainsi la créature centenaire qui sommeillait en lui.

Il venait de mettre fin à deux ans de calme et de stabilité.

Un cri inhumain déchira la nuit.

loup qui hurle à la lune

À suivre…

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