La vie d’un écrivain – Scénario 2

What have I done!?
Young man having trouble studying, on white background

Stanley Leduc écoutait sa mère lui expliquer les nombreuses réussites de son frère avocat, qui lui au moins gagnait honnêtement sa vie. Il réprima une envie irrésistible de bâiller, de fermer les yeux et s’endormir devant le rôti d’agneau trop cuit qui gisait devant lui, comme la carcasse inanimée d’un animal mort sur une route déserte.

La veille, Stanley avait généreusement célébré le succès de son nouveau roman, que la critique ne cessait de décrire comme « Le roman de la rentrée littéraire ».

Un silence inhabituel le força à quitter le refuge de ses pensées réconfortantes. Levant les yeux, il vit que ses parents qui le contemplaient en silence. Il osa sourire, sans trop savoir si cela convenait à la situation. Une grimace de sa maman lui fit comprendre son erreur. On lui avait inévitablement posé une question, que sa rêverie l’empêcha d’entendre. Il se racla la gorge et jouait nerveusement de ses doigts avec la fourchette devant lui. Maurice Leduc, doyen du clan, prit la parole.

  • Mon fils, c’est quoi ces histoires-là que tu écris?

Il hésita, le ton n’était pas chaleureux, aucune fierté ne filtrait dans le timbre de voix accusateur. Sa mère prit le relais.

  • Pourquoi tu écris des livres sur nous? On ne t’a rien fait. Les gens au village parlent, tu sais?

Il ne comprenait pas. Son dernier roman n’avait rien à voir avec ses parents. La bouche grande ouverte de surprise, il encaissa la réplique suivante de Gisèle, qu’il n’avait jamais osé adresser par son prénom.

  • Tu n’aurais pas dû écrire ces choses-là, des mensonges.

Son père éructa, avec son légendaire rictus de désapprobation, capable de briser les rêves et les espoirs d’un jeune homme. Il savait de quoi il parlait, puisqu’il avait largement gouté à ce traitement punitif.

  • Je ne comprends pas de quoi vous parlez ?

Sa mère haussa les épaules, pour sortir un exemplaire de son roman, qu’elle avait préalablement dissimulé sous le coussin de sa chaise. Il réalisa à ce moment que son invitation à manger avec ses parents n’était qu’un prétexte pour lui parler. Mettre quelque chose au clair. Il l’écouta, tandis qu’elle choisissait une page du livre, pour y lire un paragraphe surligné en jaune.

  • « Le père ivrogne avait vomi sur le canapé, chutant sur la table basse qui se fracassa bruyamment. Le vieux tenta aussitôt de se relever, laissant des empreintes ensanglantées sur la moquette blanche. »

Stanley ne comprenait toujours pas. Il fixait les deux étrangers devant lui. Elle reprit.

  • Le Noël de 1984. Ton père a perdu sa sœur dans un accident de voiture. Tu t’en souviens? Il est revenu du travail ivre, est tombé sur la table basse du salon…

Un déclic se fit dans l’esprit de l’écrivain. Un flot de compréhension dévastateur le fit tressaillir. Elle continua.

  • Page 123. « Julie priait tous les soirs, sa bible glissée sous son oreiller, un verre de vin à la main. Elle se rendait au supermarché du village voisin pour éviter que les gens la voient acheter les nombreuses bouteilles d’alcool nécessaires pour passer la semaine. »

Stanley était livide, ses mains moites. Son père gobait un morceau de gâteau, son menton taché par le chocolat. La pièce semblait avoir rétréci.

  • Tu le sais trop bien que je vais à Saint-Vallons pour faire mes achats. Que j’achète ma petite bouteille de vin là-bas. L’épicier de notre village m’a demandé devant tout le monde, à l’église, pourquoi j’encourageais des étrangers en dépensant mon argent chez eux. Le prêtre m’a même remis des brochures sur les alcooliques anonymes. Tu réalises mon embarras?

Peut-être qu’il était temps de partir. Stanley n’avait aucune intention de se quereller avec ses parents, il ne pouvait pas gagner contre ces deux-là. Mère poursuivit, tandis qu’il quittait la cuisine, puis le salon. La voix forte de la femme le suivait, comme une sentence de mort prononcée par un juge sans miséricorde.

  • Page 345. Le vieux Léon…

Il ouvrit la porte et le reste se perdit dans les sons de la nuit : des insectes et des voitures au loin. Un silence de courte durée. Les portières de deux voitures garées devant la résidence de ses parents s’ouvraient. En sortaient sa tante Béatrice et l’employeur de son père, le vieux Ronald. Tous deux le virent et le chargèrent comme des rhinocéros affamés ou encore défendant leur territoire.

  • Stanley, ton oncle est furieux. Pourquoi écrire que notre fils a été adopté, on ne lui a jamais dit?

Puis l’employeur :

  • Jeune homme, quand j’ai révélé à ton père mon affaire avec Denise, je ne voulais pas l’ébruiter…

Il se mit à courir, aveuglé par la folie du moment. Il pouvait les entendre qui hurlaient, lancé à ses trousses.

Il osait à peine imaginer tous les autres éléments de ses romans inspirés de sa réalité.

Mais qu’avait-il donc fait?

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