La fontaine !

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Ginette patientait près de la fenêtre, dans le salon, savourant un verre de vin blanc. Elle en avait assez, cela faisait dix ans qu’elle vivait avec Roger et dix ans qu’elle essuyait le siège des toilettes et le plancher après son passage. Dix ans qu’il pissait comme un animal, incapable de centrer son tir vers l’orifice pourtant adéquat. Dix ans à le maudire et ne pas comprendre. Comprendre ce qu’avait donc cette petite queue pourtant assez molle et peu fébrile. Impossible de concevoir qu’un membre dérisoire pouvait créer un tel geyser incontrôlable.

Roger arriva vers dix-huit heures, souriant et ventru, lui racontant sa journée en détail, ignorant l’ivresse mal contenue de sa femme. Il ne pensait qu’à son repas, sa bière froide, et une partie d’un sport quelconque. Ginette le servit avec le sourire. Avec compassion. Avec un intérêt aussi faux que ses orgasmes bruyants lors de leurs ébats sexuels qui s’avéraient d’une platitude de compte rendu politique à la radio communautaire.

Roger termina son repas, éructa comme le sauvage qu’il était pour ensuite se rendre à la salle de bain. Ginette remplit à nouveau son verre, pour se rendre dans le placard de la chambre d’ami, pièce adjacente à celle où Roger se trouvait. Là, un petit trou dans le mur, fait dans la journée, lui permettrait d’espionner l’énigmatique procédé de miction du mâle. L’idée lui était venue la veille, dans un moment d’exaspération. Elle devait comprendre, n’en dormait pratiquement plus. Ce petit détail l’agaçait, semblait amplifié par sa colère, sa frustration.

Elle porta toute son attention sur le trou, par lequel elle pouvait contempler la salle de bain et son mari qui venait d’y pénétrer. Roger prit le temps de contempler son profil dans le miroir, d’admirer son ventre rebondi, son crâne dégarni. Lorsqu’il se mit à sourire de contentement, elle faillit s’étouffer en recrachant une gorgée de vin. Il se trouvait beau? Le gros con, c’était pire qu’elle ne le pensait.

Elle avala la moitié de sa coupe, pour coller son œil sur le trou. Roger défit son pantalon, se passant une langue sur les dents, cherchant à déloger un morceau de viande prisonnier de ses molaires cariées. Des grimaces simiesques déformaient son visage. Sa main droite à l’avant-bras velu extirpa la petite excroissance incapable de blesser ou encore moins de faire ressentir la moindre sensation à une partenaire. Elle comparait les prouesses de son mari aux caresses d’un nain manchot, sans trop savoir pourquoi cette image lui venait à l’esprit. L’homme tenait son membre à l’aide de deux doigts, pointant la chose enrobée de peaux grisâtres et ratatinées vers l’objectif blanc au centre liquide.

Ginette était tendue, comme un amateur de sport tout juste avant un match intense, un cinéphile visionnant un film au dénouement tant attendu. Il allait finalement pisser et elle pourrait comprendre son inaptitude à toucher la cible.

Roger émit des grognements obscènes, aucun liquide ne s’écoulait de l’appendice inerte. Un étrange son se fit plutôt entendre, forçant la femme à retenir sa respiration. Que se passait-il? Le visage de Roger parut se métamorphoser, s’empourprer, ses yeux étaient sur le point de sortir de leurs orifices et d’éclater. Sa bouche se tordait en des rictus indescriptibles.

C’est là qu’elle vit la chose. Au moment où les sons visqueux cessèrent, la peau autour du pénis se gonfla, parue onduler à un rythme serpentin, reptilien. Les doigts de l’homme relâchèrent le petit membre qui grossissait. Le gland prenait des allures d’excroissance anormales, d’un cancer décuplant de dimension. Le visage de Roger était couvert de sueur. Une sorte de craquement la fit sursauter, comme un tissu qu’on déchire. Le gland s’était rompu, s’ouvrant comme une fleur au matin, inondé de soleil. Ce qui s’en extirpa représentait une vision de cauchemar, puisque de longs tentacules verts se débattaient dans la pièce, hors de contrôle. Le corps tendu de Roger se balançait de droite à gauche, les tentacules s’approchèrent du siège des toilettes et des gouttes s’échappèrent de leurs embouts. Ces gouttes s’abattirent partout autour de la cible liquide.

Ginette regrettait son verre vide, elle avait besoin d’avaler la bouteille entière, son visage blême prouvait la possibilité d’une perte de connaissance à venir. La douleur ressentie par son mari, ces choses immondes se vidant d’urine sans précisions la convainquirent. Elle quitta le placard, manquant s’étaler de tout son long un trébuchant contre le chat, bête merdique toujours dans ses jambes. Awen s’enfuit sous les insultes et en sifflant sa rage.

La femme retourna au salon, prenant place sur le canapé pour y vider d’un trait la bouteille de vin. Elle ferma les yeux et prit le temps de se calmer. Ce qu’elle avait vu la terrifiait, la traumatisait. Mais ce fut la compassion qui naquit, la compassion pour son homme qui souffrait d’une terrible infirmité, d’une malformation délirante. Elle fit la promesse de ne jamais le critiquer sur ses habitudes détestables, fit la promesse de l’aimer, de le comprendre, de l’adorer comme toute femme se doit de le faire.

Ginette attendit le retour de son mari.

Mais ce ne fut pas une main aux doigts potelés qui se posa sur son épaule, un tentacule vert glissa sur sa poitrine.

Son cri se répercuta dans la nuit qui venait tout juste de tomber. Elle venait de comprendre que certains mystères ne sont pas faits pour être élucidés.

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