Extrait de la Mémoire du Tueur

 

Memoire du Tueur, La - Sylvain JohnsonLa Mémoire du Tueur est le deuxième tome du cycle « Le Tueur des Rails ».

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Merci et bonne lecture!

 

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Extrait :

La Mémoire Du Tueur

1

 Le 12 octobre 1962

Maine.

 Sheridan s’appuyait d’une main contre le mur, plié en deux, tout en vomissant douloureusement. Il était étourdi, son corps recouvert d’une sueur froide et malsaine. Drainé de toute énergie, il craignait de s’effondrer. Mais il parvint à rester debout, et une fois son estomac vidé du contenu de son lointain déjeuner, il se sentit un peu mieux. Se redressant, il observa l’espace restreint entre les deux bâtisses où il s’était réfugié en toute précipitation. Deux longs murs de briques se trouvaient de chaque côté de lui, créant un passage entre une arrière-cour qu’il pouvait entrevoir devant lui et la rue de laquelle il était venu.

Émergeant du malaise qui avait temporairement voilé sa lucidité, il se retourna en direction de la rue, heureux de constater que l’entrée de la ruelle était déserte. Il n’y avait eu aucun témoin de l’incident. Il s’essuya le front, reprit son souffle et se décida à quitter son refuge. Le goût acide du vomi refusait de quitter sa bouche, s’attardait dans sa gorge, lui brûlait l’estomac.

Il se trouvait dans un petit village de campagne dont la rue principale, étroite et ne comportant qu’une dizaine d’établissements, était déserte. Il était encore tôt.

Sheridan quitta la ruelle sombre afin de rejoindre le trottoir, tout à fait conscient de son apparence maladive. La vision de sa Chevrolet Cameo 1957, garée devant l’établissement qu’il était sur le point de visiter, le rassura. C’était une ancre de réalité dans la folie qui sévissait en lui, l’empêchant de dériver et de se perdre dans l’océan des ténèbres de sa maladie. Le soleil passager, luttant contre de lourds nuages remplis de promesses pluvieuses, se reflétait sur la carrosserie blanche.

Il n’allait pas bien, et ce fut avec difficulté qu’il franchit la courte distance le séparant de la porte de l’établissement qu’il voulait visiter. Il cherchait à se concentrer sur la tâche à accomplir, tentait de maîtriser les tremblements qui l’animaient de la tête aux pieds. Son corps tout entier lui faisait mal et un assourdissant vrombissement emplissait son ouïe. Le phénomène avait pris naissance très tôt le matin même et s’était ensuite amplifié, se propageant dans tout son être, pour ne lui laisser aucun doute sur son origine. Ce qui l’avait forcé à quitter son domicile de manière précipitée, titubant jusqu’à son véhicule pour prendre la direction de ce village pittoresque.

Sheridan ouvrit la porte boisée devant lui, une clochette révélant son intrusion matinale dans la boutique dont le nom avait été peint sur la façade. « Produits agricoles Tanger et fils. » L’odeur le frappa aussitôt, un mélange de foin séché et d’excréments, d’urine et de poussière accumulée depuis longtemps. L’endroit était vaste et la partie du magasin dans laquelle le visiteur pénétrait était réservée aux articles nécessaires pour le soin des bêtes. Nourritures, selles, cordes et sangles en cuir, jouets pour les animaux domestiques et outils de travail pour les bêtes de fermes. Une grande partie des stocks était exclusivement réservée aux gâteries, pouvant satisfaire la plupart des races, du chien en passant par les oiseaux. On trouvait de tout, un large éventail de produits qui révélaient la vocation agricole de la municipalité et des environs.

La porte se referma dans son dos et Sheridan se retourna vers le comptoir, vide de tout employé. Il patienta un court moment, s’attendant à ce que quelqu’un vienne le rejoindre, mais seul un bruit métallique provenant de l’arrière de la boutique se fit entendre. Il hésita brièvement, pour ensuite s’avancer dans cette direction. Quelques pas le conduisirent devant une barrière métallique qui séparait l’intérieur de la vaste pièce en deux. Un écriteau demandait de refermer la clôture derrière soi, ce qu’il fit consciencieusement une fois passé de l’autre côté. Cette subdivision de la boutique était l’endroit où les animaux destinés à la vente se trouvaient, au sol bétonné couvert de terre, de crottin et de foin. Elle se composait de plusieurs compartiments où les animaux étaient entreposés selon leurs races.

L’odeur animale s’intensifiait à mesure que Sheridan avançait. La puanteur le rendait malade, éveillait les reliquats d’une nausée qu’il avait pourtant cru éradiquer de son être. Il s’immobilisa, savait que son calvaire serait bientôt terminé et rassembla son courage pour poursuivre, rester sur place et de ne pas s’enfuir au pas de course. Il parvint tant bien que mal à conserver son calme et put avancer d’un pas lent entre les subdivisions boisées, passant tout d’abord devant les plus gros animaux : vaches, porcs, chevaux et bœufs. Une vingtaine de pas le conduisirent, sous un concert de hennissements et de beuglements, vers les créatures de tailles moyennes. Ce qu’il recherchait. Il s’arrêta devant la première stalle susceptible de l’intéresser et, les mains sur les barreaux de métal, observa les bêtes qui broutaient inlassablement. Il entendit à ce moment-là des pas humains raclant le sol, se rapprochant de lui. Un coup d’œil par-dessus son épaule lui permit de voir une porte au fond de la salle qui se refermait en silence. Un homme avait pénétré dans la pièce et se rapprochait à grandes enjambées, s’essuyant les mains sur le vieux tablier qu’il portait.

L’individu se plaça aux côtés de Sheridan, se retenant contre la barre d’acier dans une pose similaire et son regard fier s’attarda sur les bêtes indolentes. Il souriait en dévoilant une dentition usée, jaunie. Il devait avoir la soixantaine passée, non rasé, mince et grand. Il était le parfait exemple de ce à quoi un fermier devait ressembler. La peau bronzée de son visage craquelé témoignait d’une grande exposition au soleil et aux intempéries. Son corps semblait être un amalgame de nerfs et de muscles, sculptés par des années d’efforts physiques. Il était vêtu d’une salopette et d’une chemise en coton, de lourdes bottes de travail brunes. Ses vêtements salis racontaient l’histoire de son travail exigeant et difficile. Ils échangèrent un salut poli, d’un simple mouvement de tête commun.

Devant eux, trois chèvres et deux moutons mâchouillaient une nourriture qu’ils puisaient dans un contenant métallique au centre de l’enclos. Ils paraissaient en bonne santé, pas trop maigres, ni trop gras. L’homme les regardait avec une fierté presque paternelle.

 — Russel Brand. C’est moi le propriétaire.

— Walter Jenkins.

 Il avait bien entendu donné un faux nom.

 — Dites-moi, monsieur Jenkins, vous n’êtes pas d’ici ?

— Non. Je suis de Portland. Je passais dans le secteur et j’ai décidé de m’arrêter.

— Bienvenue à Fairmont. C’est un petit village, mais nous sommes très accueillants.

— Merci.

 Le vieillard se recula, retirant bruyamment un verrou qui lui permit de faire glisser le portail vers l’extérieur. Les deux hommes furent contraints de reculer de quelques pas, et Russel pénétra ensuite dans l’enclos, dont il referma la barrière derrière lui. Sheridan l’observait en silence. L’homme entreprit alors de lui vanter les mérites d’une bête en particulier, en commençant par ses dimensions, la texture de son pelage et ses capacités de production de lait. Les vrombissements dans son crâne l’empêchèrent de bien comprendre les explications du vendeur.

 — Si vous voulez une chèvre, c’est celle-ci qu’il vous faut !

— Vraiment ?

— Je le crois. Elle vient d’une lignée de plusieurs générations de chèvres destinées à l’élevage et à la reproduction.

— C’est une belle bête.

 Russel souriait de plaisir, et alors qu’il caressait l’animal d’une main, se retourna afin d’épier Sheridan.

 — La meilleure. Dites-moi donc, que comptez-vous en faire ?

— Pardon ?

— La chèvre ? C’est pour quoi ?

— Pour le lait…

 On ne lui avait jamais posé de question sur la raison de ses achats et il fut pris au dépourvu. Il avait répondu la première chose qui lui avait traversé l’esprit et l’homme parut ne pas avoir décelé son hésitation. Russel passa une corde autour du cou de l’animal qui voulut brièvement se débattre, mais c’était inutile. L’éleveur était trop habile, l’animal trop docile. Il entraîna ensuite la chèvre auprès de la barrière, pour que le futur acheteur puisse l’admirer. Sheridan recula d’un pas, sans réfléchir, de manière tout à fait instinctive. Il avait été pris au dépourvu par la soudaine proximité de l’animal et par la peur que cette dernière n’amplifie ses impulsions déjà difficiles à contenir. Le vieillard avait capté cette incertitude inhabituelle, s’immobilisant afin d’observer l’acheteur potentiel d’un air pensif. Sheridan était nerveux, pâle, son front couvert de sueur. En fait, rien dans son allure ne donnait à penser qu’il puisse être un éleveur. Il était trop bien vêtu, d’une propreté qui excluait le travail agricole et témoignait d’une certaine crainte inexplicable envers la bête inoffensive qu’il avait sous les yeux. L’acheteur n’avait posé aucune des questions habituelles sur l’animal et paraissait n’avoir aucune connaissance à ce sujet. Mais c’était avant tout son recul involontaire et la lueur imprévue de peur qui avait voilé son regard qui inquiétèrent Russel.

 — Est-ce que ça va, monsieur ?

— Oui, bien sûr. J’ai eu une longue semaine et j’ai trop bu hier soir. Je ne me sens pas très bien.

L’homme plus âgé le toisa brièvement. Il cherchait à déterminer si Sheridan lui mentait. Il repassa son explication précipitée dans son esprit, voyant le teint pâle et la sueur qui luisait sur le front plissé de son cadet. Il avait vraiment l’air malade, donnait l’impression d’être la victime d’une gueule de bois terrible. Russell était un buveur invétéré, ne refusait jamais l’attrait de quelques verres et était un abonné des lendemains de veille. Il compatissait avec Walter, alias Sheridan, et eut un sourire en se remémorant le bon temps passé. Quand il avait lui-même la trentaine, travaillant durant le jour pour faire la tournée des bars la nuit venue.

Il se détendit et reporta son attention vers la bête, qui bêla.

— Que dites-vous de celle-là ? Je l’ai baptisée Amélie.

— Je crois qu’elle fera l’affaire.

— Alors, suivez-moi.

Sheridan accompagna l’homme et l’animal vers l’avant de l’établissement. Le vendeur était joyeux et caressait Amélie tout en lui parlant gentiment. Il lui faisait ses adieux.

Son comportement avait failli éveiller les soupçons, et Sheridan se promettait d’être plus prudent dans le futur. Il devait pour l’instant sortir d’ici au plus vite, retrouver l’air frais du dehors. Il n’en pouvait plus. Le vrombissement à ses oreilles était de plus en plus fort, son corps tout entier était parcouru de tremblements et il se sentait fiévreux. Il faisait de son mieux pour éviter de regarder l’homme, de se laisser tenter. Tout en s’approchant du comptoir, il extirpa son portefeuille de la poche arrière de son pantalon, ses doigts maladroits incapables de le retenir, et ce dernier s’envola pour effectuer une chute libre vers le sol. Le bruit de l’objet percutant le plancher en béton fit sursauter l’animal qui s’élança d’un bond vers l’avant, entraînant le vieil homme qui n’avait pas prévu le mouvement. Il parvint néanmoins à maîtriser la chèvre et pivota vers Sheridan qui ramassait son portefeuille.

— Êtes-vous en état de conduire, jeune homme ?

— Oui… bien entendu. Ça m’a juste glissé entre les mains. Ça va. Ne vous en faites pas.

Russel fixa Sheridan durant ce qui lui parut être une éternité. Il l’étudiait et bien qu’il ait l’air malade, savait que ce n’était pas une raison suffisante pour ne pas lui vendre l’animal. Le sourire timide et presque sincère du jeune homme le rassura. Satisfait, il lui tendit la corde retenant Amélie et se rendit derrière le comptoir, où il chercha quelque chose dans un petit livre en cuir, tout en marmonnant. Il trouva rapidement ce qu’il cherchait et lui dévoila le montant d’argent nécessaire pour faire l’acquisition de la bête. C’était raisonnable et l’argent fut versé au vendeur qui l’empocha gaiement. Sheridan enroula la corde autour de son poignet, de crainte qu’une fois dehors l’animal tente de se sauver.

— Vous avez besoin d’un coup de main ?

— Non ça va, je vous remercie.

— C’est plutôt moi qui devrais vous remercier, jeune homme.

Sheridan se détourna du comptoir et se dirigea vers la porte d’entrée. Amélie n’offrit que l’illusion d’une résistance temporaire, le suivant ensuite en faisant claquer ses sabots contre le sol poussiéreux.

Tout juste avant qu’il ne pose la main sur la poignée de la porte, Russel l’interpella.

— Hé ?

Sheridan s’immobilisa et sans pivoter son corps, se tordit le cou afin de jeter un œil vers le vieil homme.

— Vous venez de Portland ?

— Oui.

Le vendeur se tenait accoudé au comptoir, se passant une main sur la barbe, songeur. Sheridan avait chaud, devait sortir et faire taire les vrombissements. Il commençait à se sentir de plus en plus malade. À faiblir.

— Mon cousin Léopold, qui vit au nord de Portland, m’a parlé d’un type qui se balade dans les villages et qui achète des chèvres et des moutons.

— Ah oui ?

— Ouais. Il paraît qu’il lui en a acheté une dizaine l’année dernière. Puis il s’est mis à aller ailleurs. Plusieurs autres l’ont vu.

— Étrange. Mais pourquoi me dites-vous cela ?

— Ce ne serait pas vous par hasard ?

Le jeune homme, qui avait très chaud, chercha à maîtriser sa détresse et à se confectionner un masque de surprise.

— Moi ? Qu’est-ce qui vous fait penser que c’est moi ?

— Eh bien, mon cousin m’a dit que le type a l’air malade… et comme vous semblez…

Sheridan n’écouta pas la suite. Il se retourna, ouvrit la porte et se rua au-dehors, dans l’air frais du jour au ciel couvert. L’animal le suivait toujours sans résistance. Il se rendit à l’arrière de sa camionnette et, tandis que le vendeur sortait de sa boutique à sa suite, ouvrit le hayon à la hâte. Il souleva ensuite maladroitement la chèvre et la plaça à l’arrière de son véhicule. Le contact physique fut pénible et faillit le mener à l’abandon, à repousser cette parcelle d’humanité qui lui inculpait la maîtrise. Il tenta d’ignorer la proximité immédiate avec les côtes saillantes de la bête, le pelage et la chaleur qui se dégageait du corps si fragile. Les battements frénétiques de son cœur. Il se délesta rapidement de son fardeau, dut prendre une ou deux secondes afin de se ressaisir, se retenant contre l’acier réconfortant du camion. Il était étourdi. L’animal le fixait en broutant toujours ce qu’il avait dans la gueule, calme et sans la moindre idée du destin qui l’attendait. Sheridan contourna ensuite le camion, tout en titubant d’une ivresse inexplicable, afin de monter dans l’habitacle. Russel s’était approché du côté passager et se pencha, lui parlant au travers de la vitre abaissée.

— C’est vous, n’est-ce pas ?

— Écoutez, je suis pressé. Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous avec tous ces animaux ?

— Vous ne comprendriez pas…

Et Sheridan démarra, son interlocuteur n’ayant d’autre choix que de se reculer. Dans le rétroviseur, alors qu’il s’engageait le long de la rue principale du village, il put voir que l’homme était resté sur place, épiant le véhicule qui s’éloignait à toute vitesse.

Sur la route, soulagé d’être en mouvement, il put respirer avec plus de facilité. Par contre, le vrombissement ne faisait qu’amplifier. Il enfonça la pédale de l’accélérateur sans prendre en considération la possibilité d’être intercepté par un agent de police. C’était un risque qu’il acceptait. Il portait toutefois une attention particulière à la route, évitant les nids-de-poule ou les obstacles pouvant rendre le trajet difficile pour l’animal à l’arrière. Il voulait s’assurer que la chèvre atteigne la destination saine et sauve. La perte de l’animal pourrait avoir des conséquences catastrophiques. Irréversibles.

Il fonçait sur la route pavée sinueuse en tenant fermement le volant à deux mains. Il n’avait pas quitté le magasin depuis cinq minutes que déjà sa vue se brouillait. Il avait chaud, malgré l’air frais qui envahissait l’habitacle en le fouettant au passage. Une puissante vague de nausée tordit son estomac, le faisant gémir de douleur, s’ajoutant aux percussions soudaines qui tambourinaient son crâne. Il croisa deux voitures ; aucune n’était de la police et il espérait que Russel n’avait pas contacté les autorités. Il ignorait que ses activités énigmatiques avaient été remarquées et qu’elles faisaient l’objet des ragots. Qu’un étranger qu’il rencontrait pour la première fois puisse le reconnaître. Il était choqué.

Pour ses prochains achats, il serait contraint d’aller encore plus loin, et cela même s’il se trouvait déjà dans un comté voisin. La distance qu’il devait effectuer augmentait à chaque nouvel épisode et un tel désavantage l’agaça. Car d’ordinaire, le temps était limité. Tout se déroulait trop rapidement et était impossible à planifier. Il devrait peut-être considérer la possibilité de réserves.

Une fois le village hors de sa vue, les maisons se firent de plus en plus rares. À quelques reprises, les conditions routières le forcèrent à ralentir, à épier le paysage de la campagne. Le décor d’une Nouvelle-Angleterre encore largement dépendante de son industrie agricole et fermière. Il dépassa un panneau routier métallique troué de projectiles, indiquant que le prochain village était à moins de douze kilomètres. À peine une centaine de mètres plus loin, il vit du coin de l’œil une petite route en terre battue qu’il dépassa rapidement. Sans hésiter, il arrêta le véhicule, fit marche arrière et s’enfonça dans le sentier qui rétrécissait rapidement, mais pouvait toujours accueillir son camion. Sheridan ne vit aucun panneau ou signe le long du sentier pouvant indiquer qu’il s’agisse d’un chemin privé.

Il était maintenant entouré de végétation et cela accentua l’intensité du vrombissement. De sa main libre, l’autre tenant le volant, il essuya la sueur qui coulait sur son visage, qui brûlait ses yeux. Il dut ralentir, des branches frottaient les parois métalliques du véhicule. Il se foutait des possibles éraflures, incapable de maîtriser les symptômes qui animaient son corps. Il se sentait comme un toxicomane privé de ses drogues depuis trop longtemps.

Le chemin ne devait pas être très fréquenté, puisque l’herbe envahissait le sol, cherchant à recouvrir toute trace de présence humaine antérieure. Les chances de croiser quelqu’un étaient très minces. Un coup d’œil dans le rétroviseur lui assura que la route principale était hors de sa vue. Et comme il n’en pouvait plus, Sheridan immobilisa le véhicule, se retenant au volant de ses deux mains tout en inspirant profondément. Étourdi, il s’extirpa du camion, aussitôt attaqué par les broussailles le long de la route. Les repoussant avec colère, il marcha rapidement afin de se rendre à l’arrière du véhicule, ignorant une flaque boueuse qui chercha à s’emparer de son soulier droit. Il ouvrit le hayon et la chèvre à la barbiche jaunâtre vint auprès de lui, l’observant de son regard innocent. Elle était blanche et paraissait calme, curieuse sans pour autant le craindre. Il refusa de croiser son regard.

Le vrombissement parut s’accentuer, comprimer son cerveau et menacer de broyer ses neurones, le faisant hurler de douleur. Il tomba à genoux, son front heurtant le hayon ouvert et le choc fut ignoré, insignifiant face à ce qu’il subissait. Une goutte de sang perla sur l’arête de son nez, venant d’une coupure superficielle sur son front.

De profonds changements s’opéraient autour de lui. Le son qui l’avait assailli, naissant dans son cerveau malade, se répandait maintenant autour de lui, dans les buissons, les arbres, le sol. Sheridan eut l’impression d’être surveillé, que des témoins arrogants le défiaient.

Il se redressa pour s’emparer de la corde reliant l’animal au camion, la défit et attira Amélie plus près de lui. Insouciante, elle se laissa faire. Sheridan la prit dans ses bras, la souleva, et son odeur le fit tressaillir. Ivre du contact de la chair, pouvant sentir le sang qui affluait dans les veines gonflées de la bête, il se mit à respirer plus rapidement. Excité à la manière d’un prédateur, il pouvait sentir une énergie animale l’envahir. La naissance d’un instinct primitif et impossible à réprimer. Il la déposa au sol et tomba à genoux à ses côtés, entourant le cou de l’animal d’un bras à la poigne solide. Cette fois, Amélie sentit que quelque chose clochait. Elle se mit à regarder tout autour d’eux, paraissant chercher quelque chose dans la nature les entourant. En vain. Entendait-elle les vrombissements ? Ces insectes maudits issus de sa folie ? Il l’ignorait et sortit de sa poche un canif à la lame repliable. Il exerça plus de force sur l’emprise qu’il avait de l’animal, et ce dernier se mit à se débattre. Il avait peur, paniquait, et une lutte s’amorça, sûre, injuste et brève. La lame du couteau fut déployée et scintilla dans la faible luminosité. Puis, accompagné par le chant énigmatique des insectes, par le vrombissement qui l’assourdissait, Sheridan frappa le flanc de la chèvre. La lame pénétra la chair sous les cris de furie de l’animal. Il frappa encore et encore, brisant les côtes, touchant les organes internes. Le sang fusait, coulait, l’odeur de la mort s’infiltrait parmi les parfums forestiers, les recouvrant. Sheridan pleurait et frappait, du moins jusqu’à ce que le chant macabre s’arrête, que le vrombissement stoppe aussi abruptement qu’il avait commencé.

Il relâcha alors le couteau ensanglanté, laissa choir l’animal mort, poignardé à une vingtaine de reprises, sa blancheur n’étant plus qu’un souvenir. L’homme se laissa tomber sur le dos, se tenant la tête à deux mains et savourant le silence qui était enfin revenu. Son corps meurtri paraissait déjà regagner des forces.

Il épia le ciel et une petite tache bleue qui se démarquait au-dessus de lui. La brise l’atteignit et voulut sécher la sueur qui lui couvrait le visage. À la manière d’un automate, il se leva, sans un regard vers l’animal, sans le moindre désir de reprendre son arme. Il était soulagé d’un immense fardeau.

Sheridan monta à bord de son camion, ses larmes s’étant résorbées et le silence qui le gagnait était sans prix. Il en jouissait.

Il quitta la route déserte avec la certitude qu’il avait sauvé une vie humaine, au prix de celle d’un animal innocent.

Tout irait maintenant pour le mieux, du moins jusqu’à la prochaine crise. Jusqu’à ce qu’il soit contraint de recommencer le rituel, de se procurer une autre bête. Mais pour l’instant, il devait quitter l’endroit, retourner chez lui, poursuivre son existence. Continuer comme si de rien n’était.

Il avait gagné quelques semaines de liberté.


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