Madame Lachance

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Madame Lachance.

Je tombe à nouveau sur le sol de pierre, hurlant de douleur tandis que mes genoux ensanglantés laissent un tracé invisible dans l’obscurité du tunnel glacial. Je me relève péniblement, les bruits derrière moi se rapprochent et me force à reprendre la course. Mon corps est couvert de sueur, mais aussi d’éraflures, de coupures, de morsures et la douleur déforme mon visage en un masque permanent de laideur. Cela se rapproche. Je ne sais pas où mène le passage, que je tâte de mes mains nues tremblantes. Le sol mouillé et glissant d’une traitrise de politicien corrompu. La fin approche et aurait pu être évitée.

***

J’ai rencontré Madame Lachance dans une galerie d’art. Moi, pauvre peintre naïf et facilement impressionnable. Il n’a fallu que deux coupes de champagne, une pipe dans une ruelle entre deux restaurants et de belles paroles pour me convaincre. J’ai signé un contrat et vendu mon âme au diable. Il me fallait bien payer le loyer et mes souscriptions aux sites pornos qui me tenaient en vie. Notre association s’est tout d’abord bien déroulée, j’ai vendu trois toiles en deux mois. Un paysage bucolique sur fond jaune et un nu de ma voisine de palier tiré de mon imagination très fertile. Ma première altercation avec Madame Lachance fut au moment d’être payé pour ces toiles vendues. Elle ne répondait soudainement plus à mes appels téléphoniques et courriels. Il m’a fallu camper devant chez elle pour être en mesure de lui parler. Je lui ai tendu une embuscade. Son excuse pour ne pas me payer? Un oubli et des soucis avec Machette, son acheteur principal et partenaire financier. Son charisme et son talent pour raconter les histoires m’ont finalement convaincu de lui pardonner. En particulier lorsqu’elle s’est penchée, dans le couloir menant à son logis, relevant sa jupe pour me dévoiler la cible parfaite pour ma fléchette pointue.

***

Une bifurcation, des pierres qui jonchent le sol. Je tombe à nouveau, ma tête percute la paroi rocheuse du couloir et je hurle mon désespoir. Un rire s’élève dans le lointain et son écho me glace le sang. Debout, j’hésite, perds quelques secondes de trop. Je choisis la droite où mes pieds rencontrent quelques centimètres d’eau polluée et odorante, qui ne quitte plus mon parcours précipité. Je m’enfonce dans le souterrain avec la certitude qu’il n’y a aucune autre issue. Ma grimace se transforme lentement en rire nerveux, maniaque et inquiétant.

***

Mon exposition au centre culturel de Boisbriand ouvre ses portes dans quelques minutes. Je suis nerveux, une foule se presse devant les portes, on y retrouve la plupart des gens du milieu susceptible de m’aider à l’obtention d’un succès national. Beaucoup d’argent en jeu, parce que j’y expose mes plus belles œuvres. J’ai cherché Madame Lachance, mais ne la trouve nulle part. Pourtant, cette soirée devrait être aussi importante pour elle. À dix-neuf heures, on annonce l’ouverture des portes et je me précipite à l’intérieur de la galerie, un verre de vin à la main, l’alcool apaisant le trouble qui m’anime. Un homme se tient dans la galerie dont les murs sont presque vides, sinon quelques peintures éparses. Il explique un petit problème avec la livraison des toiles, ayant reçu un appel de Madame Lachance. Machette aurait donné la mauvaise adresse aux livreurs. Il tente néanmoins de nous rassurer, puisque des photographies de mes œuvres sont disponibles pour être consultées dans un catalogue. Des bons de commande sont aussi disponibles pour ceux qui veulent faire des achats. C’est la consternation, des rires moqueurs accueillent ces mots. Le gratin artistique détruit le peu de réputation qui me reste. En larmes, je fuis, je cours dans la nuit, dans la cité, dans la noirceur, sachant qu’aucune caresse ou promesse vide de sens ne pourraient réparer le mal.

***

Un cul-de-sac. Le couloir se termine ainsi, le niveau de l’eau monte à mes genoux. Je me retourne, prêt à braver mes redoutables adversaires. Après tout, depuis la veille, les choses ont changé, les blessures infligées par Madame Lachance n’importent plus. Notre société s’est écroulée sur ses bases déjà trop fragiles, une fin du monde imprévue s’est levée avec le crépuscule, relâchant une armée d’êtres dévorant les cerceaux, errant la nuit et le jour, sans autres sons que leurs grognements et mastications incessantes.
Ils arrivent sur moi, je sens leur odeur putride, les pas percutent le sol liquide avec une frénésie d’affamée en pleine course. Même les rats ont fui le souterrain.

***

J’ai suivi Madame Lachance, un revolver dans ma poche. La salope allait écoper. La voir ainsi, dans sa voiture de luxe, devant son appartement payé et bien entretenu, m’a rendu fou. Elle s’est éloignée à pied, m’offrant le loisir d’une filature. Les rues se succédaient, sa marche lente nous a conduits dans un parc boisé du quartier. Un rendez-vous nocturne et clandestin? Un homme l’attendait, petit et chauve, la peau luisante de sueur contrastant avec la froideur ambiante. Ils se sont bien marrés, fumant en échangeant des documents et des liasses de billets de banque. Un coup d’œil m’a suffi pour voir que nous étions seuls dans l’espace boisé. Ils se tenaient assez loin de toute source lumineuse pour me permettre d’approcher en douce. Je devais être à moins de six pas, dissimulé par les broussailles, lorsque j’ai entendu Madame Lachance s’adresser à son interlocuteur aux mains baladeuses.
– Je dois partir Machette. J’ai un autre crétin à plumer.
Machette? Celui qu’elle blâmait pour tous ses problèmes? J’en étais venu à croire qu’il n’existait que dans son imagination, qu’il n’était qu’une excuse pathétique. J’ai bougé et ils m’ont finalement vu dans le sentier asphalté. Je tenais mon arme d’une main ferme. Le jour allait se lever. Madame Lachance a voulu parler, mais en fut incapable. Une terrible déflagration nous a rendus sourds, une explosion lointaine s’est changée en boule de feu, nous aveuglant, le sol agité de soubresaut.
Le tumulte précéda le néant de ma perte de connaissance.

***

Je me suis réveillé dans un couloir rocheux, quelque part sous terre. Blessé et assoiffé, glacé et terrifié. Puis, les choses ont dû sentir ma présence, l’odeur de mon sang, de ma chair. Elles se sont mises à creuser la pierre, à dégager un trou par où s’engouffrer. Elles se trouvaient peut-être aussi dans les souterrains. J’ai fui.
Mais en ce moment, dans le cul-de-sac, je leur fais face.
Le premier qui arrive devant moi, petit et chauve, grogne comme un animal rendu fou par la faim. Il est bousculé par une multitude de ces monstres qui se presse dans son dos. Il se démarque de ses camarades, parce que je le reconnais. Machette. Il a les yeux injectés de sang, la peau de son visage parait se liquéfier, dévoilant l’ossature de sa mâchoire. Ses vêtements sont en lambeaux et un mouchoir d’une blancheur insolente dépasse de la poche de son veston.

Au moment où il m’agresse, avec une furie et une bestialité presque humaine, je comprends que pour une fois Madame Lachance n’a pas menti.

C’est la faute à Machette.

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