La symphonie indésirable !

brattditch11C’était si beau, si petit, si rose et si doux. Une forme humanoïde obèse, chauve, rondelette et sans imperfections d’épiderme. Une bête aux besoins pressants, mais raisonnables.

Du moins, c’était avant que cela se mette à crier. Sans nous avertir, sans raison apparente. Non, pas à crier, mais plutôt à hurler comme une chèvre albinos dont les pattes seraient coincées dans un extracteur de jus à haute vitesse. À crisser comme des ongles métalliques sur un vieux tableau noir. À déchirer mes tympans d’un feulement répété de scie capable de réveiller les morts.

Au début, nous avons trouvé ces petites crises très drôles. Regarde comme il est mignon avec cette voix aiguë, son visage moqueur et ses yeux perçants.

Imitons-le!

Mais avec les nuits blanches se succédant, les oreilles ensanglantées, les maux de tête, nous avons cessé de trouver cela comique. Les bouchons protecteurs ont vite pénétré les orifices auditifs, la petite chose hurlante s’est retrouvée confinée dans sa chambre, sous une pile de couvertures, d’oreillers et de cette vieille mousse isolante rose que j’ai trouvée dans le garage.

Rien n’y fait. Le son traverse les murs. Déclenche le détecteur de fumée, de monoxyde de carbone. Le stimulateur cardiaque de notre voisin de palier a succombé à tout ce tumulte, prenant feu dans la poitrine de ce pauvre gaillard. Les chiens du quartier hurlent sous nos fenêtres et les chats, créatures maléfiques entre toutes, cherchent à entrer dans notre appartement.

C’est la cinquième fois que la police nous visite, pour donner suite à des plaintes de voisins concernés. On nous suspecte de torturer des animaux, des vagabonds, d’avoir un donjon dans le sous-sol où se succèdent nos victimes introuvables.

Nous ne savons plus quoi faire.

Cela va passer nous rassure une amie, il faut profiter du moment et le vivre? Profiter du moment? Comme on profite d’une opération douloureuse aux analgésiques inefficaces, d’une visite chez le dentiste ou d’un examen rectal effectué par un médecin aux gros doigts ?

Impossible, j’ai perdu 50 % de mon ouïe et la torture de ces cris menace de me propulser dans le gouffre de la folie. Nous avons décidé de faire une balade en voiture, d’emmener le petit pour lui changer les idées et nous permettre l’expérience d’un nouvel endroit. Un changement peut-être bénéfique pour lui. Dans la voiture, il a momentanément cessé de hurler et nous pouvons profiter du silence.

Un très court silence.

Au bout d’une heure de route, sa petite bouche édentée aux lèvres rosées s’ouvre tout grand pour offrir un récital bruyant de cris tout aussi traumatisant qu’une vasectomie à froid, effectuée avec des instruments rouillés par un aveugle manchot.

Les premières notes de ce chant de sirène sans charme me forcent à détourner notre trajectoire et quitter la route, voulant ranger le véhicule sur le bord de la chaussée. Mais sans prévenir, les pneus éclatent en même temps que le pare-brise se fracasse, comme ces clichés de chanteuses qui font éclater des coupes de champagne avec leur voix.
Des débris m’atteignent au visage, aux yeux, m’éraflant la peau. Dans le rétroviseur miraculeusement intact, je vois ma femme qui gît inanimée sur la banquette au côté du siège pour enfant. Le véhicule fait une embardée, quitte la route, chute dans le fossé profond avec une brutalité de rencontre policière pour un membre d’une minorité américaine dans un coin isolé d’un État du Sud.

Le crash.

Le silence. Le sang qui coule sur mon front, de mon nez. Le véhicule est sur le côté et je cherche l’habitacle du regard.
Ce n’est plus l’intérieur de notre voiture, mais bien le canapé de notre salon. Entre mes jambes s’est endormi notre poupon, le pouce dans la bouche, un filet de bave sur le menton. La télévision diffuse un vieux film d’action en noir et blanc où une poursuite en voiture s’est terminée par un accident grave.

Je touche mon visage, intact.

Je me suis endormi en veillant sur le petit. Soulagé, je réalise que tout n’était qu’un rêve.

Au même moment, le bébé se réveille, bâille en silence, me regarde et sourit. Sa bouche s’ouvre et un cri traverse ses lèvres… Un cri horrible, haut perché…

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