Les enculés.

home-invasionRoger revenait de la boîte aux lettres, un sourire aux lèvres. Sa récolte quotidienne se composait d’une facture de la compagnie d’électricité, d’un menu de restaurant chinois offrant la livraison gratuite, un petit paquet de la boutique en ligne où il faisait l’achat de films pornographiques et finalement, une lettre venant d’une maison d’édition. Il se doutait que cette lettre irait rejoindre les autres de sa collection. Puisqu’il était un auteur amateur incapable d’être publié dans le cercle exclusif et fermé des maisons d’édition. Il n’était l’ami de personne et ne couchait avec personne. Ce serait donc la lettre de refus numéro 65.

Prenant place sur son fauteuil préféré, devant un téléviseur fermé, il ouvrit la lettre sans la moindre attente positive. Pourquoi se nourrir d’illusions pour être ensuite déçu? L’entête de la première page annonçait le nom de l’éditeur, une petite boîte en banlieue de Paris qui acceptait les soumissions de manuscrits sous forme de fichier électronique. Roger n’était qu’un pauvre ouvrier dans une fonderie, travaillant pour un salaire de misère et incapable de faire imprimer ses manuscrits pour les envoyer par la poste. Son ex-femme et leur morveux lui soutiraient la plus grande partie de ce qu’il gagnait.

La lettre faillit lui donner une crise cardiaque, puisque ce n’était pas pour le refuser qu’on lui écrivait, mais bien le contraire. On avait aimé son manuscrit, voulait le publier en format papier et numérique. On avait même joint une copie du contrat à signer. Roger hurla de plaisir, s’offrit même quelques bières pour célébrer cette victoire historique. Il savait que l’éditeur était petit, sans grands moyens, mais c’était mieux que de ne pas être publié, non?

Il signa le contrat, l’inséra dans l’enveloppe de retour fournie et ouvrit ensuite le paquet venant de la boutique en ligne. Malgré son ivresse avancée, il put passer quelques minutes satisfaisantes avec les actrices du film « Le seigneur des poitrines ». Cette nuit-là fut remplie de rêves joyeux, chauds et humides comme ses couvertures.
Sa lettre contenant le contrat signé fut postée le lendemain matin.

Il faisait son entrée dans le monde merveilleux de la littérature de SFFFH francophone.

*

Roger dormait à poings fermés. Cela faisait trois jours que le contrat signé avait été posté. Trois jours qu’il vivait un rêve, aussi excité qu’une gamine à une fête d’anniversaire rencontrant une princesse Disney grandeur nature. Il avait annoncé à ses confrères de travail et connaissances que son premier roman verrait bientôt le jour, la plupart ignoraient tout de ses ambitions d’écrivain amateur. Il se voyait déjà faire un lancement pour son livre, visiter les salons du livre. Quelle joie!

Avant de s’endormir, il avait vérifié la boîte aux lettres pour la troisième fois de la journée, ainsi que sa boîte vocale et de messagerie électronique, espérant une réponse, une communication quelconque avec l’éditeur. Rien.

Ses ronflements assourdissants couvrirent les bruits anormaux se manifestant dans sa résidence. Un craquement, puisqu’on venait de fracasser un carreau préalablement recouvert de ruban adhésif industriel pour empêcher les débris de tomber sur le sol de la cuisine. Il n’entendit pas non plus le cliquetis du verrou qu’on retirait, les pas traversant sa résidence pour venir se poster devant la porte de sa chambre. Son plancher émit bien des plaintes, mais ce fut une alerte inutile.

Ce n’est que lorsqu’on pénétra dans sa chambre qu’il sentit la présence humaine. Un filet de lumière filtra du couloir, une ombre se déplaça et Roger se redressa sur son lit avec un cri de surprise. Il était toutefois trop tard, une main se plaqua sur sa bouche. Avec force, il fut projeté sur le lit, face contre le matelas et les couvertures. Il se débattit, en vain, puis comprit que plusieurs individus venaient de pénétrer son refuge illusoire. Les poignes le tenaient avec fermeté et il pouvait entendre les respirations rauques de ses agresseurs. On exerçait une forte pression sur son cou et son dos. Une main s’empara de son slip pour le déchirer et ainsi libérer son fessier trop blême et poilu. Ses gémissements étouffés furent incapables d’attiser la moindre pitié pour ceux qui décidèrent ensuite de le violer. À tour de rôle. Il compta trois individus. La douleur, la honte et l’humiliation le firent basculer entre la réalité de son état et la folie d’un cauchemar éveillé auquel il ne pouvait se soustraire.

Il perdit connaissance à quelques reprises, pour être réveillé de nouveau par des verges solides labourant sa chair, transférant en lui une substance malsaine et putride qui menaçait de ronger ses entrailles. Ce fut avec joie qu’il accueillit le vide, la noirceur et l’obscurité qui suivit l’attaque.

*

À son réveil, Roger se traîna avec douleur jusqu’à sa douche, pour rincer les saloperies qui le couvraient. Du sang avait ruisselé le long de ses jambes, son corps le faisait atrocement souffrir et pour calmer la douleur qui menaçait de faire imploser son cerveau, il eut recours à l’arme secrète des écrivains. Le Whiskey. Il vida une bouteille entière, chuta à quelques reprises en tentant de manœuvrer le labyrinthe de son logis, pour finalement s’affaisser sur son canapé. C’est là qu’il vit le document sur sa table de chevet.

Une simple feuille dactylographiée. Couverte d’écriture rouge. Il s’en empara et entreprit d’en faire la lecture, d’abord avec consternation et ensuite avec rage. Ses visiteurs nocturnes avaient laissé cette note pour lui, revendiquant à la fois l’agression et expliquant la logique derrière cette attaque sournoise.

« Monsieur Roger Bacon. Merci d’avoir signé notre contrat. C’est un plaisir de faire affaire avec vous. »
Roger laissa tomber le document.

Il hésita un moment, revivant l’attaque nocturne, la profanation et l’humiliation subie. Il se remémora la sensation de la semence qui avait coulé entre ses jambes et nourri son orifice de lubrifiant naturel. Tout cela le fit d’abord sourire, puis rire aux éclats. Dans sa résidence, en état d’ébriété, et le menton maculé pour avoir vomi, Roger s’amusait maintenant comme un fou.

En le voyant, on l’aurait pris pour un fou, un malade mental. Comment pouvait-il s’amuser dans une telle situation? Roger se laissa tomber et hésita, se demandant s’il devait contacter son nouvel éditeur pour lui annoncer la bonne nouvelle.

Roger vivait depuis quelques années avec le sida.

Il décida enfin de ne rien dire, il préférait laisser le temps à la maladie de se propager. S’ils revenaient? Cette fois il les attendrait à genoux, prêt à les recevoir pour les infecter et les faire payer. Son nouvel éditeur avait cru l’enculer, mais c’était bien le contraire.

Ce contrat n’était pas si mal, en fait.

Advertisements

2 réflexions sur “Les enculés.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s