Paternité!

3441_2_largeC’est incroyable, non? Il aura pratiquement fallu un peu plus de quarante ans pour que mon engin de reproduction serve à quelque chose d’utile. Pour que mes testicules et ma verge éreintée se convertissent de pistolet de practice tirant maladroitement dans le vide à une précise arme engendrant une étincelle de vie indépendante. Un petit moment d’extase passagère pour laisser une trace permanente sur cette planète de merde. Un souffle nocturne enfantant autre chose qu’un filet de bave et un sommeil profond.

J’ai collaboré à procréation d’un être humain de petite taille, tout doux et souriant, rose et chaud.

Le fait d’être père me convient, ce qui me trouble, c’est le procédé ô combien barbare qui précède le cigare et les félicitations. Il faut être honnête ici, j’ai vu ma femme, cette personne que j’aime le plus au monde, traverser une épreuve inimaginable digne du plus violent scénario de film de science-fiction. Oublier les effets spéciaux et les logiciels complexes, ce que j’ai vu n’avait rien à voir avec l’image puérile véhiculée par le cinéma. Ma femme s’est métamorphosée en victime innocente, poursuivie par une chose extraterrestre couverte de pustules et maniant des tentacules comme autant de membres gluants. Moi, la bête féroce, avais sadiquement implanté une entité parasite dans ses entrailles fécondes, forçant son corps à fomenter le développement d’un fœtus improbable en une silhouette vaguement humanoïde.

Soumettre une enveloppe charnelle à un tel traumatisme sans impunité me dépasse. Je devrais être flagellé, lapider, lacérer, éventré pour mon crime contre une humanité qui pourtant est une race de reproducteur en série. Pourquoi les hommes continuent-ils à perpétrer cette immondice, à faire souffrir les femmes ainsi?

Il y a les divers symptômes de la grossesse facilement reconnaissables. Tous ces malaises : déferlement d’hormones dévastatrices et imprévisibles, problèmes de mobilités et de motricité, douleurs, crampes, vomissements, nausées, dégoulinades imprévues de fluides au travers d’orifices béants. Ces tsunamis de perceptions surviennent à tour de rôle, parfois se regroupent pour décupler le calvaire de la pauvre victime.

Et ce ventre? Qui grossit, s’élargit, devient un monticule, un aquarium englobant un écosystème humide où flotte un être sous-marin, aquatique, baignant dans le liquide amniotique. Une bestiole lombric capable de survivre dans la substance opaque qui l’entoure. Une créature entretenue, parasite ligoté avec un câble grisâtre tout en se nourrissant directement de l’énergie vitale de son hôte.

Tout cela ressemble à de la science-fiction et c’est pourtant la réalité.

Vient le moment crucial où le corps déformé de l’amphitryon aux appétits insolites décide de se débarrasser de l’organisme pique-assiette, puisqu’il prend de plus en plus de place. Ce truc absurde qui bouge trop, qui grossit à vue d’œil et menace de déchirer le moindre obstacle gênant son cheminement vers l’extérieur. Cela veut inévitablement sortir, prendre l’air, essayer de respirer autre chose que la gelée maternelle. Il faut découvrir le monde, préparer l’invasion planétaire, chercher le refuge de bras chauds et accueillants.

C’est la naissance.

Petit retour en arrière. Je me souviens trop bien de nos promenades en couple. Du regard des gens pour le ventre bombé de mon épouse. Il y avait les sourires envieux, les rictus de jalousie, de mépris ou ceux qui s’en moquaient complètement. Les clans s’identifiaient, prenaient les rangs d’une bataille qui n’aurait jamais lieu. Durant nos rencontres avec les autres, j’avais pris l’habitude de devancer les questions. En futur père très fier, encore capable de dormir, il m’arrivait de prendre la parole pour révéler que nous étions enceintes. Répandre la bonne nouvelle.

Nous? NOUS sommes enceintes? Vous avez aussi entendu des hommes s’exprimer ainsi, tenant la main de leur conjointe aux prises avec crampes, l’anus brûlant d’hémorroïdes. Des hommes ayant passé la nuit à boire, lire, regarder des films sans ressentir le moindre trouble. Capable de dormir, de bouger sans grimacer, de travailler. Des mecs excités par les jeux à venir avec le gamin, les bicyclettes, les randonnées et le camping.
Des hommes peu préoccupés par les mamelons douloureux, les vomissements envahissants, les millions de couches remplies de merde, l’urine en fontaine et les nuits blanches à venir.

NOUS sommes enceintes? Les amis, le spectacle auquel j’ai assisté, il n’y a pas de nous dans le procédé de gestation et la finalité qu’est la naissance. Nous ne s’applique tout simplement pas. ELLE est enceinte, je ne suis que l’accompagnateur témoin vers une destination lointaine, un guide ignorant le long d’un sentier sinueux.

Car il faut être honnête, il n’y a aucune masse vivante dans mon corps affaiblie, menaçant de perforer les parois de mes entrailles pour libérer toute obstruction passagère. Il n’y a aucun parasite velu grugeant mes orifices sans ménagement, malmenant mon enveloppe désuète et nourricière. Dieu merci, ce ne sera pas mon ventre qu’on ouvrira comme une boîte de sardines avec l’intention machiavélique d’en extraire des litres de sang et un moignon criard d’une poigne assurée. Ce n’est pas moi qu’on écartèle en dévoilant mon intimité la plus profonde, couchée sur une table de torture à l’aspect médiévale, des tubes me reliant à des machines sonores. Ce n’est pas à moi qu’une infirmière stupide sans enfant dira que tout va bien aller, qu’il faut pousser et respirer. Que c’est facile!
Ce n’est pas moi et ne le sera jamais, Dieu merci.

Ma femme est enceinte. Moi, je ne suis qu’un timide passager pour un voyage extraordinaire d’une croquette de chair entre le néant et le lit d’hôpital.

Comment peut-on autant aimer une chose sans vraiment la connaitre? Adorer la source d’un mal aussi profond?
Lors de la venue hâtive de notre fils, je me trouvais dans la salle d’opération pour la césarienne. J’ai bien entendu refusé d’observer le processus, de m’abreuver à cette boucherie en vigueur dans notre société scientifique. La vue du scalpel et d’autres instruments, du personnel soucieux et des machines pompant des liquides et émettant des bruits réguliers me suffisaient amplement. Tenant la main de ma femme, mon devoir était de la réconforter, sans lui tomber sur les nerfs. Je dois toutefois admettre que le spectacle invisible, mais tout à fait audible m’a grandement bouleversé.

Au début, il y a la rondeur paisible d’un ventre doux, auquel je lisais auparavant des histoires, auquel je parlais sans cesse dans les deux langues en offrant des caresses intimes. Puis, hors de mon champ de vision, je perçois le médecin et son équipe aux vêtements capables de les aider à survivre un holocauste nucléaire qui s’activent. Le corps devant moi s’agite de soubresaut, mais elle ne ressent rien. Le plaisir des drogues modernes en actions. Ses signes vitaux sont normaux, tout va bien.

Deux minutes plus tard, on soulève devant moi une boule de chair mouvante, existante et humaine. Un peu déformée, vaguement animale et maladroite. Au crâne trop long.

Mon fils est né.

On le couche sur une table, le nettoie, l’ausculte, le touche, lui fait plein de choses médicales qui me dépassent et une idée me vient. Une vision traverse mon esprit déjà échauffé par les évènements. C’est au sujet de tous ces gens qui nous racontent avoir été victimes d’enlèvement par des entités extraterrestres. Ceux qui prétendent avoir fait des rencontres du troisième type, dans un objet volant non identifié ou encore simplement dans un lieu divers. Dans leur chambre à coucher, les bois, une voiture, en camping. Il existe une légion de ces individus qui croient fermement avoir ainsi été auscultés et violentés par des êtres venus d’un autre monde. Leurs souvenirs sont très souvent similaires. Ils parlent de silhouettes étranges, masquées, de lumières parfois aveuglantes. Ces silhouettes les dominent et les sujets impuissants sont paralysés.

C’est tout à fait ce qu’a vécu mon fils, entouré de plusieurs docteurs et infirmières, qui pour lui sont des êtres d’un autre monde. Ces gens le touchaient, le manipulaient, sans qu’il ne puisse bouger, résister, lutter. Au-dessus d’eux, un puissant phare l’enveloppait de sa luminosité, d’une chaleur nouvelle et artificielle pour stimuler ses membres faibles. En ouvrant les yeux, il avait devant lui exactement ce que les victimes d’enlèvements extraterrestres racontaient. Le vaisseau en moins, sauf si on considère que le corps de ma femme était son vaisseau de transport dans l’univers des humains.

Est-ce donc que ces récits d’enlèvements ne sont que le retour du premier souvenir des hommes, de ce passage du néant vers une naissance traumatisante?

Qu’en est-il de la mort?
Plusieurs individus ayant vécu des expériences de mort imminente ont décrit le passage entre cette vie familière et une mort accueillante, décrivant un long tunnel au bout duquel une lumière invitante semble vous attendre, vous inviter. Encore une fois, n’est-ce pas l’expérience du nouveau-né, se frayant bien malgré lui un chemin vers une ouverture gluante, vers une table d’accouchement froide, une salle bruyante?
Il est poussé vers la lumière, au long d’une sorte de tunnel malléable, bousculé par les contractions régulières, glissant dans la fontaine des fluides. C’est une sorte de réincarnation. Un être humain trépassé qui revient dans un nouveau corps, une nouvelle existence dans un lombric rugissant attaché à sa mère par un câble nourricier. On pourrait facilement relier le souvenir de la mort imminente avec ce passage troublant.

Les souvenirs de notre naissance emmagasinés sur la carte mémoire de notre cerveau puissant et sous exploité.

L’épreuve est terminée.

L’enfant est né et nous avons quitté l’hôpital dans un état second. Est-ce qu’ils nous laissent vraiment partir avec la chose ensommeillée? Vite, montons dans la voiture avant qu’ils ne reconnaissent leur erreur et nous interpellent. J’ai probablement roulé un peu vite pour quitter le parc de stationnement de l’hôpital. Pour fuir.
À la maison, la vie a déjà changé. Comme un de mes amis l’a si bien dit, j’ai créé mon plus beau chef d’œuvre.
Tout cela pour vous dire que la vie vous réserve parfois des surprises. Que la beauté est quelquefois masquée sous la douleur et l’apparence d’une violence inouïe. La naissance est sûrement la plus belle chose qui soit.
Il faut donc reconnaitre l’incroyable survie de notre espèce en considérant la brutalité de notre venue dans ce monde.

Comment ont-ils fait au début de notre humanité pour continuer à engendrer la vie, pour peupler notre terre avec une telle persistance? Accoucher dans une grotte, sans le confort moderne, les médicaments, la connaissance scientifique. Quelle horreur!

Les humains sont non seulement entêtés, mais persévérants.

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