Anatomie d’un tueur !

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Durant plusieurs jours, j’ai tout tenté pour éviter ce face à face, sans parvenir à mes fins. Il me fallait bien assumer mes responsabilités d’enquêteurs au service des homicides. Prendre place de ce côté-ci de la table boisée, raide et nerveux sur la chaise froide, m’offrait l’étrange sensation d’être vulnérable. Faire face à cette limace accusée d’avoir mis fin à plusieurs vies humaines avec une violence inouïe me troublait, me fascinait aussi un peu.

Dès mon lever, le matin même, tout s’était mis à aller de travers. D’abord, le rasage qui devint une séance de torture, me laissant avec le cou tailladé, le visage à la peau irrité et les nerfs en boule. La voiture, bien que neuve, refusa de démarrer et le métro bondé m’accueillit comme une vulgaire prostituée sale et vorace. Les gens puaient, me poussaient, prenaient trop de place et étaient trop bruyants. La laideur quotidienne de la ville et de cette humanité qui m’entourait, dans le sous-sol de la ville, me rendit rapidement malade. Je risquais ma vie à protéger ces gens, ces êtres pitoyables et frisant l’indécence. Il fallait se questionner : comment une race aussi belle et pure à l’origine, prétendant encore aujourd’hui à un rôle de créature suprême sur le globe pollué, en était-elle venue à s’enlaidir ainsi, s’appauvrir mentalement, physiquement et génétiquement? Ils se tuaient à coups de nourriture avariée, de manque d’exercice et d’activités électroniques débilitantes.

Pour éviter la rencontre matinale, j’ai prétexté des malaises inimaginables, exotiques, des maux internes irréversibles, incurables et aux noms imprononçables. Il n’y avait personne pour m’écouter ou me croire, personne ne voulait ma place ou jouer mon rôle. Cette petite parcelle lucide de mon cerveau réclamait la confrontation avec l’être abominable qui m’attendait au poste, cherchant à lutter contre mon désespoir et ma peur. Cette morbidité interdite ne cessait d’éveiller la curiosité du voyeur et du profiteur en moi, elle m’entraînait trop souvent dans les bas-fonds obscurs de ma conscience.

L’idée farfelue de relire l’épais dossier de la chose assoiffée de sang me vint, c’était une pathétique tentative de me calmer, de maitriser mes tremblements. Je pris le temps d’étudier les détails de tous ces meurtres, que je connaissais très bien, pour les avoir notés sur les documents. C’était moi qui avais relevé les dépositions de plusieurs témoins, retranscrit les rapports préliminaires et définitifs du service scientifique, balistique et du coroner. J’ai revisité les scènes de crimes en revoyant les photographies, des tableaux crus où dominait le rouge dans toutes ses glorieuses teintes. Se posaient sur moi les regards vides et brisés de celles qui n’étaient plus, dont les corps pourrissaient déjà sous terre, dans ces cercueils qu’on avait gardés fermés pour éviter aux familles des spectacles dégradants.

Le nombre connu des victimes de ce monstre me donnait des étourdissements, la rare violence des actes perpétrés sur ces corps chauds cherchant à se retirer de son emprise donnait à réfléchir. Aucun autre détective n’avait accepté de prendre cette affaire, puisque les images de ces horreurs finissaient par s’imprégner dans le cerveau, sur les rétines, creuser la conscience pour y semer une récolte de cauchemars et de sueurs froides. Les images qui défilaient sous mes yeux, avant de les remettre dans le dossier, me hantaient jour et nuit, comme des spectres s’acharnant à dépeupler un vieux manoir abandonné de ses nouveaux occupants indésirables.

Les visites essentielles et obligatoires sur les scènes de tout nouveau crime étaient de longues séances de tortures mentales. Peu s’y habituaient. Il fallait pénétrer dans les pièces sombres imprégnées des horreurs qui s’y étaient déroulées, circulé dans le repaire ou le dépotoir humain d’une chose sans sentiments, sans crainte, sans culpabilité. C’était aussi revivre les derniers moments de ces femmes esseulés dans la folie tangible d’un destin combien tragique! Imaginer leur terreur, leurs supplications, les excréments et l’urine, les larmes et la trop réelle agonie. Poser le pied sur le même sol que le meurtrier, souvent quelques heures à peine après son crime, offrait au témoin une perspective visuelle et émotionnelle qui choquait. Les regards des victimes scrutaient le néant des murs sales et couverts de graffitis, tandis que les membres tendus et figés dans une pose impossible signalaient à quel point la fin avait été atroce.

Le moment de cette rencontre était enfin arrivé. Il me fallait respirer le même air vicié que cet être détesté, malade et incompris. Tout cela me donnait la nausée. Devant moi se tenait un homme capable de détruire des vies, de broyer la chair, de vider le crâne de toute sa matière pour s’en sustenter, tout en maintenant une érection. Le regard qui croisait le mien n’avait pas seulement contemplé l’horreur suprême, mais l’avait perpétré avec une joie enfantine. Son sourire me donnait envie de le frapper, de lui cracher au visage. Je me mis à penser à l’arme à ma ceinture, pour aussitôt l’oublier en voulant éviter des conséquences désastreuses. J’avais une envie folle de lui réciter les noms de ses victimes : Mélanie, Johanne, Julie, Gabrielle, Morgane et toutes les autres. J’étais tenté de lui jeter les photographies au visage et de lui demander pourquoi. Pourquoi toute cette souffrance infligée à ces pauvres femmes innocentes, vulnérables, fragiles qui avaient eu le malheur de croiser son existence?

Se retrouver seul devant un tel individu était une expérience des plus marquantes, blessante et détestable.

C’est en frissonnant que je tentais de deviner ce qui se tramait derrière ce regard dément. Rêvait-il aux outils luisants avec lesquels il avait labouré les orifices sanglants de ses victimes, sous leurs cris répétés? Revivait-il le moment exaltant de la chasse, des filatures nocturnes dans les ruelles sombres, les entrées par effractions dans leurs appartements pour les enlever? Jouissait-il à l’évocation du démembrement final?

Le monstre était silencieux. Il me souriait avec une arrogance moqueuse, et je restais muet, intimidé par sa présence et son charisme.

J’entendis de légers coups frappés sur la porte entrouverte de la salle d’interrogation, mais je refusais de tourner le dos à ce monstre, ce boucher tant redouté des masses. Un de mes subalternes se racla la gorge avant de m’annoncer d’une voix grave :

  • Ils en ont trouvé une autre!

Ces mots me glacèrent d’effroi et me secouèrent de la tête aux pieds. Mon collègue se retira en traînant les pieds, tandis que je fixais le meurtrier devant moi, ce fameux tueur en série, cette bête insatiable qui ne cessait de me défier de son impassibilité exaspérante.

Puis, avec lenteur, j’abaissais le miroir que je tenais d’une main tremblante, dévoilant la chaise vide qui me faisait face.

 

http://ivrebook.wordpress.com/2014/09/26/le-tueur-des-rails-de-sylvain-johnson/

 

 

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