Deux œufs miroir pour déjeuner!

Sunny_side_up_by_yomi955

Cette histoire débute un dimanche matin, il y a plus d’une semaine déjà. Nous avions eu la confirmation que ma femme était enceinte, le test d’urine était sans équivoque, nous l’avions répété trois fois. Selon le calendrier de ses règles, cette petite forme de vie devait s’approcher des huit semaines d’existence, avait la dimension d’une framboise. Nous étions heureux, notre maison regorgeait de toutes ces babioles colorées, bruyantes, mouvantes et insensées dont un enfant pouvait avoir besoin. La perspective d’élever une progéniture nous réjouissait, tout comme l’industrie lucrative du monde de la maternité se remplissait les poches de notre aveuglement. Nous avions achetés tous les jouets imaginables, princesses, camions, soldats verts, figurines jouant de la guitare, girafe, pirate, et tout le lot de la famille Disney qui ne cessait de s’agrandir. Puisque nous ignorions le sexe de cette petite chose en pleine croissance, nous avions fait le plein de vêtements pour garçons et filles, juste au cas. La chambre d’ami était devenue un temple dédié à une vie qui n’existait alors que sur un petit bâton de plastique couvert d’urine et traversé d’une ligne bleue. Une fois le sexe connu, nous pourrions peindre la pièce et décider du thème et des couleurs à utiliser.

Nous étions trop joyeux, préparant des listes de noms, compilant l’information sur les écoles du quartier, les garderies, les hôpitaux, les docteurs et tout le reste. Transformé en un futur père souriant, c’était avec une frénésie d’adolescent sur le point d’avoir son premier baiser que j’attendais ce petit paquet de merde, de larmes et de morve.

C’est le lundi suivant que notre chien, un vieux et fidèle berger allemand un peu trop lent pour son propre bien s’est fait frapper. Il avait des problèmes avec ses hanches, sa vision et son ouïe. Il s’est fait happer par un énorme camion de livraison des entreprises « Steelwood Inc ». La pauvre bête n’a rien vu venir, s’est brutalement fait décapiter par les roues du camion-remorque. Son corps fut emporté par la masse métallique rapide et furieuse, des morceaux de pattes et de pelage furent trouvés à plus d’un demi-kilomètre du lieu de l’accident.

Malgré notre bonne nouvelle de la veille, nous étions dévastés par cette perte atroce. Cet animal se trouvait avec nous depuis les débuts de notre relation, nous l’avions sorti d’un refuge douteux où le propriétaire maltraitait ses pensionnaires canins. Il représentait notre seule famille, notre ami, notre protecteur, notre confident privé de tout jugement négatif sur notre mode de vie. Il nous pardonnait tout, nous accueillait avec joie même si nous n’étions partis que depuis deux minutes. Son cœur était d’une pureté qu’aucun humain ne connaîtrait. Il nous avait permis de croire que notre race s’était retrouvée au sommet des espèces par erreur ou encore par excès de force. Nous le considérions comme notre enfant depuis plusieurs années. Conrad mangeait à table avec nous, exigeait et recevait des promenades quotidiennes. Il dormait dans notre lit, m’expulsant parfois à coups de patte pour m’informer qu’il avait chaud et préférait que je lui laisse la place. Nous le gâtions beaucoup trop. Il ne savait peut-être plus qu’il était un chien et nous non plus d’ailleurs.

C’est le mardi que nous l’avons enterré, ou plutôt que nous avons ensevelis les morceaux de sa carcasse dans une fosse creusée par un gamin du quartier. Contre un paquet de cigarettes, puisque ses parents lui interdisaient de fumer et confisquaient les siennes. Avec ma femme, nous avons fait une petite cérémonie accompagnée de paroles douces et de souvenirs tendres, puis nous avons pique-niqué dans un parc du centre-ville pour nous changer les idées.

Une heure plus tard, nous arrivions aux urgences, ma femme souffrait de crampes horribles, son urine était d’un rouge sang. Elle tremblait de la tête aux pieds, couverte de sueur et la panique grandissait chaque seconde d’incompréhension sur son état. Un médecin froid et fatigué nous apprit que l’enfant n’avait pas survécu, que le fœtus était en train d’être rejeté du corps de ma femme, c’était une sorte de mécanisme naturel qui empêchait cette chose difforme et malsaine de grossir, d’envahir un espace qui ne lui appartenait plus.

On avait bourré ma femme de médicament, je fis le plein d’alcool dès notre retour à la maison. Nous étions dévastés, ayant perdu tout intérêt dans les banalités de ce monde injuste rempli de crétins.

Le jeudi, je quittais la maison très tôt pour aller faire des courses au village. J’avais besoin de bières et nous manquions cruellement de nourriture. Je m’arrêtais au bar du coin, pour quelque temps, un quelque temps qui se prolongea un peu trop. Ivre, je m’étais endormi sur le comptoir et le propriétaire me secoua avec brutalité, m’invitant à aller cuver mon vin ailleurs. Mal en point, je retournais à la maison et c’est là que je découvris son corps inerte dans notre lit. Sans vie. Elle ne respirait plus, était déjà rigide. Cela faisait plus d’une douzaine d’heures que je l’avais vu pour la dernière fois. Sa peau était froide, ses yeux étaient restés grands ouverts et sa bouche laissait passer une langue épaisse et difforme.

Elle devait être morte de manière naturelle, une hémorragie interne ou d’une crise cardiaque. Puisque je ne vis aucun indice de blessure ou de traumatisme extérieur.

Vendredi matin, je m’éveillais dans un état pitoyable. Entre mon mal de crâne et une envie d’uriner qui n’en finissait plus, je compris ce qui se passait vraiment. Je ne pris même pas le temps de terminer ma besogne, les mains souillées, le membre arrosant le plancher, que je quittais la salle de bain. Je connaissais la raison des tragédies consécutives dans ma vie.

Le corps de ma femme n’avait pas bougé, je n’avais aucune intention de contacter les autorités, une bande de pervers qui profaneraient la carcasse encore intacte de cette beauté. Je pouvais les voir à la morgue, ouvrir les tiroirs métalliques en bavant de plaisir à l’idée d’assouvir leurs bas instincts sans la moindre résistance de leurs victimes vulnérables.

Lors de décès, la plupart des gens parlent de Dieu comme d’un être tout puissant, la source qui nous domine et nous contrôle de loin, sans se donner la peine de nous visiter. Je sais qu’il est un usurpateur, une tromperie purement humaine et vieille de plusieurs millénaires. Il n’y a pas de Dieu, seulement un vide silencieux et complet que nous cherchons à combler avec des fables enfantines.

Il devenait évident que la mort de notre fœtus, celle de ma femme, et de notre chien ne pouvait être une coïncidence. Les signes étaient là, ils ne demandaient qu’à être déchiffrés.

Je me suis rendu dans notre cour, avec une pelle rangée dans la cave. J’ai creusé le site où nous avions enseveli le berger allemand, exhumant les morceaux de cabots que les insectes avaient déjà trouvés. Il me faudrait interrompre leur festin nocturne.

Le pire était la puanteur et le contact de ces choses velues gluantes à transférer dans un sac à ordure en plastique. Ce dernier était censé dégager un arôme de vanille.

Est-ce que je riais ou pleurais? Les deux, peut-être bien.

J’ai emporté ma cargaison dans la chambre mortuaire où gisait toujours ma femme. Sa peau avait perdu toute couleur, son sang s’était écoulé par certains orifices et souillait maintenant le matelas. Couper le chauffage aurait été logique, mais je n’en fis rien.

Déposant mon fardeau au sol, j’approchais le lit et enlevait les vêtements de cette femme avec qui j’avais voulu passer le reste de mon existence. Son ventre ne portait aucune marque, son nombril fut l’emplacement choisi pour faire une incision avec mon poignard. Le whiskey Cantalou acheté d’un montagnard couvert de tatou, un peu fou et violent me servait de remontant. Je grimaçais en avalant l’alcool qui liquéfiait mes entrailles.

Je ne possédais aucune connaissance précise du corps humain et encore moins de ce qui gisait sous l’enveloppe charnelle. Il me fallut couper et lacérer, creuser dans le ventre pour tenter de repérer l’emplacement du fœtus mort. La manœuvre libéra des gaz horribles et nauséabonds qui s’échappaient de l’estomac. Des fluides froids coulaient sur mes mains.

Je parvins à créer une sorte de cavité à l’endroit où j’estimais que l’utérus devait se trouver. J’y déposais les morceaux d’animaux ayant appartenu à notre fidèle cabot. Il me fallut pousser, enfoncer, ignorer les craquements et les éclaboussures, les sons horribles.

C’était un peu comme de préparer la dinde du Thanksgiving.

Il me fallut ensuite recoudre le tout, mais les aiguilles minuscules me glissaient entre les doigts. Je me rendis au garage afin de récupérer quelques outils, m’arrêtant pour quelques gorgées d’alcool dans la cuisine. Ce fut donc avec le ruban adhésif industriel gris et l’agrafeuse que j’avais jadis utilisée lors de l’installation de la moquette que je refermais les parois béantes. Le travail n’était pas beau à voir, mais ferait l’affaire. Je passais le reste de la nuit à lui parler, à me parler, à boire et pleurer.

Samedi, elle était toujours inerte et je conclus donc qu’il manquait un élément important dans l’équation que je tentais de résoudre. J’avais oublié un détail, perdu dans les méandres de ma folie passagère. Le temps ne signifiait plus rien pour moi, la faim n’existait plus, tout comme la notion de sommeil réparateur.

Dans mon délire, une omission importante se révélait à moi. Il n’existait aucune étincelle de vie dans l’amalgame de chair froide sur le lit. Sans la substance ultime qui permet la réaction en chaine de la vie, de la création, elle resterait clouée au lit, dans son jus et en putréfaction.

Préférant repousser la nausée que m’inspirait l’odeur de la carcasse, je me déshabillais afin de chevaucher la masse inerte. Je me mis à m’activer sur elle, cherchant à la pénétrer de mon membre qui ne durcissait pourtant pas. Des liquides imprécis coulaient entre mes cuisses, un gargouillis malsain montait des entrailles que mes percussions secouaient. La chair était si froide, le corps me semblait être un véritable bloc de ciment refusant de bouger.

Heureusement, mes souvenirs de nos ébats passés ravivèrent la flamme qui brûlait encore tout récemment et je glissais en elle comme le couteau dans le beurre, me frayant un passage avec aisance dans la souillure qui facilitait en fait la manœuvre.

J’éjaculais dans un grognement d’horreur, vomissant un filet de bile sur l’épaule de ma femme décédée. Sans trop savoir comment, je parvins aussi à m’endormir durant quelques heures contre la carcasse inerte, déclenchant dans mon esprit à la limite de la rupture une suite d’horribles cauchemars.

Lorsque j’ouvris les yeux, il faisait nuit. Dimanche? Je ne sais trop. J’ai allumé le plafonnier et j’ai contemplé l’étrange spectacle sur le lit. La femme morte, le corps recousu d’une manière bâclée qui aurait fait horreur au moindre chirurgien consciencieux. L’odeur était difficile à supporter. J’étais nu, maculé de merde et de sang, du moins j’imaginais que c’était du sang.

Cela n’avait pas marché, elle refusait d’ouvrir les yeux, d’être l’amalgame complet entre ces trois vies qu’on m’avait enlevé avec brutalité.

 Quelque chose devait encore manquer, mais quoi?

On frappa alors à la porte d’entrée, trois petits coups rapides. Je m’approchai de la fenêtre en repoussant les rideaux, il faisait visiblement jour. Les silhouettes de deux témoins de Jéhovah se tenaient devant ma porte. Un homme et une femme aux sourires et aux complets impeccables. Adam et Ève? Voilà ce qu’il me manquait, le couple originel, venu en mission divine.

C’est avec un grand sourire aux lèvres que je m’habillais en toute hâte, récupérant le couteau sale d’une main tremblante.

Les voix de Dieu sont peut-être impénétrables, mais ses créatures ne sont que d’immenses orifices ne demandant qu’à être profanés, souillés, violentés. Je riais maintenant comme un fou, pensant à ma petite tour de garde durcie dans mon pantalon.

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