Il y a certaines personnes qui méritent la mort!

Police tape
Cela fait une bonne demi-heure que je la suis. Elle marche lentement, étudiant les vitrines des boutiques de vêtements. Malgré la distance qui nous sépare, je peux néanmoins deviner son parfum, une odeur naguère douce et fruitée, qui aujourd’hui est une puanteur atroce. On dirait un fruit en pleine putréfaction. Son sourire illumine quelques vitrines et des gens lui parlent, la saluent gentiment.

Elle quitte finalement le trottoir, rejoint le parc boisé qui sépare la ville en deux, empruntant le sentier pavé zigzaguant entre les broussailles. Je lui emboîte le pas tout en gardant mes distances. Il fait chaud et mon corps est recouvert d’un mince filet de sueur. Mes cheveux sont trempés, et je tremble de la tête aux pieds. Je m’en fiche toutefois, préoccupé par cette filature malsaine.

Mon allure fait se détourner quelques passants curieux ou inquiets, mais dans la masse citadine, personne n’interviendra, n’osera m’interpeller. La peur des individus à l’équilibre mental instable guide les gens à se mêler de leurs affaires, du moins dans un endroit aussi peuplé et froid.

Elle s’arrête et s’assoit à un banc peint en rouge, sous un immense peuplier qui l’inonde de son ombre rafraichissante. Elle croise les jambes, dévoile ses chaussures rouges à talons hauts. Elle ajuste sa jupe, couvre ses genoux et lève les yeux vers le parc qui l’entoure. Des oiseaux sifflent, des écureuils sautent de branche en branche. La nature éveillée se charge de la trame sonore divertissante.

Je me suis immobilisé, dissimulé par une fontaine bruyante, l’eau dans le bassin est d’un vert écœurant et le fond en est parsemé de pièces jetées avec naïveté. Des souhaits qui ne seront jamais exaucés.

Ma main glisse sur la crosse de l’arme passée dans ma ceinture, sous mon veston trop chaud pour la saison. C’est d’un réconfort intense, l’acier de l’automatique me donne des frissons. Est-ce la joie? L’excitation? La peur? Je l’ignore.

Je prends une grande respiration, souffle avec difficulté et patiente quelques instants, une mère affairée traîne maladroitement un bambin obèse et chialant derrière elle. Il me toise un moment et je lui fais la grimace. Ses cris redoublent, et je me déplace hors de mon refuge temporaire. Je me dirige vers elle d’un pas rapide, le regard baissé, mes semelles raclant l’asphalte.

Elle tourne la tête dans ma direction et son regard se pose sur moi. Ses yeux me détaillent, elle me reconnaît et une certaine panique la fait grimacer. Elle se tend sur son siège, les mains sur les genoux avec nervosité. J’entends une voiture qui freine bruyamment au loin, une gamine qui hurle un nom incompréhensible en boucle. Le ciel est masqué par la verdure des branches feuillues, mais je devine le soleil qui cherche à nous atteindre, nous brûler vif.

Je retire la main armée de sous mon veston, le canon scintille et la femme aperçoit enfin l’engin meurtrier.
Au même moment, une ombre bouge sur ma gauche, un déplacement rapide qui me devance. Un autre homme au bras tendu pointe vers elle un objet tout aussi lumineux que le mien. La surprise me fige, je cesse d’avancer et regarde l’individu plus rapide que moi dans son déplacement. Elle le voit aussi, lâche un petit cri de fillette.

Une détonation gronde dans l’après-midi, l’autre a fait feu et le projectile atteint la femme au cou. Elle bascule, levant les bras vers la plaie qu’elle ne touchera jamais. Son corps sans vie glisse sur le sol, percutant l’asphalte gris sans la moindre douceur.
L’odeur de la poudre m’atteint, remplace son parfum détestable et la surprise me retient captif.

Un autre homme apparaît sur ma droite. Il tient lui aussi un revolver, canon baissé vers le sol. Il m’observe et je devine l’incompréhension dans son regard. Il est en mauvais état, le visage triste et non rasé. Ses vêtements sont négligés et sa maigreur laisse penser qu’il souffre d’une maladie grave.

J’abaisse mon arme. Je regarde le visage sans vie de la femme, d’une blancheur qui contraste avec le cou déchiré, laissant s’échapper le précieux liquide de vie en une flaque grandissante.

Un cri se fait entendre dans le parc, un témoin horrifié qui s’exprime sans retenue. Les deux autres me regardent aussi durant quelques secondes, puis celui de gauche déguerpit au pas de course. Il sépare les curieux et témoins comme un prophète biblique devant une mer gonflée. L’homme de droite se passe une main sur le visage, tout aussi couvert de sueur que le mien. Il doit s’y prendre à deux reprises pour que je comprenne ses paroles.

– C’est toi qui as tiré?

Je lui fais signe que non et il comprend, hoche la tête pour me le prouver. Son regard passe du mien à la morte. Il hésite et finalement s’éloigne à son tour, se détournant en silence pour couper à travers le parc d’un pas rapide. Les rares badauds s’éloignent de lui comme s’il avait la peste.

Il ne reste plus que moi.

Je m’approche du banc, dépose mon arme au sol, à un mètre du siège qui m’accueille sans protester. Une arme qui n’a pas servi.
J’observe ensuite le parc, les gens qui m’épient, dissimulés ou non. Les sirènes déchirent bientôt le nouveau silence qui a suivi le coup de feu. Les policiers seront ici d’une minute à l’autre.

Je lève la main gauche et retire l’anneau à mon doigt, celui qu’elle y a glissé quelques années plus tôt. Je le regarde scintiller sous les rayons chauds du soleil, puis le laisse tomber sur le cadavre. L’anneau atterrit dans la mare de sang, y laisse un tracé irrégulier en roulant jusqu’à la pelouse, pour s’y arrêter.

C’est une si belle journée et je trouve réconfort en deux choses. Ils ne pourront jamais m’accuser d’avoir tiré sur cette misérable créature. Mon arme n’a pas été utilisée. Aussi, j’ai compris en voyant ces deux hommes que je n’étais pas le seul prisonnier dans sa toile machiavélique, à être tombé dans son piège de séduction. Il y a d’autres victimes.

Je suis aujourd’hui libre en sachant que certaines personnes méritent vraiment de mourir.

La seule chose qui manque, en ce moment si doux, c’est une bonne bière froide.

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