Mes doigts – ces merdes mouvantes!

Vampire

L’écrivain est bien installé sur le canapé, son ordinateur portable repose sur ses genoux en produisant un faible vrombissement. Une table basse devant lui offre l’option d’y poser les pieds. Il recherche le confort ultime, la position parfaite. Une bouteille d’eau, une pomme et quelques friandises à portée de main l’aideront à faire taire les besoins primaires de consommation. Une couverture est placée à sa droite, en cas de fraicheur matinale indésirable. Il ne prend pas la peine de nourrir à nouveau le feu dans la cheminée, quelques bûches jetées plus tôt devraient suffire. Les portes et fenêtres sont verrouillées, le téléphone fixe débranché, et son « téléphone intelligent » en mode vibration. Il est seul, n’attends personne jusqu’à ce soir, une note sur la porte d’entrée interdit de frapper. La plupart de ses connaissances sont au courant de sa routine inébranlable.

Il est donc fin prêt à écrire. C’est l’unique moment de joie de son existence.

L’écrivain observe l’écran blanc devant lui, le traitement de texte soumis à ses caprices. Une idée qui germe dans son esprit malade depuis quelques semaines décide enfin d’être violemment éjaculée sur le document vierge. Une histoire macabre de créatures démoniaques qui surgissent dans la nuit afin d’attaquer les gens. Pas trop original, mais il espère que son écriture particulière et des actions bien pensées sauront faire oublier cet évident manque d’originalité. Il ne faut pas se leurrer, il est impossible de réinventer la littérature, la plupart des livres ou films qui sortent n’ont de nouveau que cela, leur nouveauté.

Le crépitement de ses doigts sur le clavier est comme une rafale d’arme automatique, les victimes de ces projectiles auditifs sont les personnages malchanceux qui tombent sous les griffes des monstres inventés. Il imagine les morts les plus atroces, décrit les immondices avec détails. Il s’amuse comme un fou. Le temps passe, les fesses engourdies et la bouche sèche, il remplit les pages à un rythme incroyable.

L’écrivain s’arrête après un moment pour relire un passage, frottant ses yeux fatigués, remuant ses doigts glacés. C’est à voix haute qu’il fait la lecture.

« C’est ainsi que l’homme s’avança vers la silhouette svelte qui se tenait dans la pièce. Son corps nu révélait sa musculature, son ventre lisse et la force qui émanait de lui. Le vampire glissa sans bruit, son mouvement était invisible à l’œil humain trop lent. Il prit l’homme dans ses bras, sentit le corps robuste contre le sien, leur nudité était une expérience lui procurant des frissons. Guillaume le vampire laissa ses mains découvrir le corps ainsi offert, ses doigts caressant les muscles, le cou, le bas du dos. La bouche frémissante du vampire et ses lèvres affamées entrèrent en contact avec la peau salée de sa victime soumise. Sa langue exploratrice remonta dans le cou, le menton et bientôt leurs bouches s’entremêlèrent… »

L’écrivain, perplexe, relut la totalité du texte. Son vampire, Guillaume, était blond et aux yeux bleus. Les femmes tombaient amoureuses de lui, les hommes aussi.

Il eut soudainement la nausée et un mal de tête horrible.

L’écrivain repoussa son ordinateur, le déposant sur la table basse. Il se dirigea vers la cuisine où il prit la bouteille de Jack Daniel’s sur le comptoir. Quelques gorgées ne suffirent pas à effacer les images qu’avait éveillées son écriture. Il se rendit donc à la salle de bain, fouilla jusqu’à trouver les comprimés antidouleurs. Il en avala deux, trois, une dizaine, aidé de l’alcool qui coulait à flots. Dans le miroir, il croisa son regard, découragé, honteux.

Il se retrouva ensuite au salon, prit son « téléphone intelligent » et composa le numéro de son agent. Dès la troisième sonnerie, il tomba sur la boîte vocale et laissa un message.

– Marc? C’est fini. J’ai perdu mon talent!

Il déposa l’appareil sur le canapé, prenant la direction de sa chambre en sans oublier d’avaler plusieurs longues gorgées salvatrices du liquide savoureux. Dans la pièce en question, il ouvrit le tiroir de sa table de nuit, repoussa l’Anthologie 2014 des éditions « Long Shu Publishing » dont il venait tout juste d’amorcer la lecture. Sa main rencontra la crosse froide de l’arme automatique chargée, un cadeau de sa femme reçu lors du dernier Noël.

Il ferma les yeux, enfonçant le canon dans sa bouche, la brûlure du whisky irlandais remplacé par l’acier huilé.

Il pressa la détente.

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3 réflexions sur “Mes doigts – ces merdes mouvantes!

  1. C’est quelque chose! bien écrit ce billet. J’espère ne jamais finir comme ça. Si je comprends bien, l’auteur se suicide par manque d’imagination et parce qu’il est tombé dans les clichés?

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