Les Racines du Mal – Neuvième partie – Le réveil du Cantalou.

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Mountain-House-desktop-PC

Réal Bonin.
Auvergne, Cantal, France.

Réal ouvre les yeux au moment où un jet de bile fumant quitte sa bouche, éclaboussant son corps nu, recouvert de sang séché et de fluides pour l’instant indéterminés. Le jeune homme gémit, tout en roulant dans la substance qu’il vient de répandre. Ses sens nouvellement éveillés explosent en une série de perceptions violentes. Tout d’abord la douleur, qui fait craquer ses articulations et semble vouloir remodeler la structure interne de son corps. Ensuite, les odeurs écœurantes qui l’assaillent, le faisant vomir à nouveau. La clarté l’incommode aussi, comme s’il émergeait d’un long séjour au cœur des ténèbres, ses yeux non habitués aux rayons solaires qui pénètrent l’endroit.

Il est couché à même le sol froid, sur le dos, la respiration rapide et sifflante. C’est une épreuve qui n’a rien de nouveau pour lui et il sait trop bien que l’unique remède, c’est le temps, son corps s’ajustant à sa forme humaine originale. Une chaleur réconfortante se répand en lui et il se détend, tourne la tête afin d’observer avec curiosité l’endroit où il se trouve. Malgré le désordre dans la pièce, il reconnait l’intérieur de ces petites chaumières à flanc de montagnes, souvent habitées par des bergers, des montagnards reclus et à la mine patibulaire. C’est en fait le genre de logis qu’il possède lui-même. Quelques pièces d’ameublements renversés ou brisés occupent la superficie réduite. La pièce vandalisée est dans un désordre complet. Le sol est couvert de débris, allant d’éclats de vaisselles à des livres aux pages éparpillés.

Il reste ainsi un moment, ne se redressant qu’une fois calmé, et toute douleur estompée. Sa nudité révèle un corps parcouru de plaies, de cicatrices récentes ou anciennes et d’une légion d’ecchymoses qui commencent déjà à disparaître. D’ici une heure, sa peau ne portera plus aucune trace de son expédition nocturne. Trouvant appuie au mur sur lequel il s’adosse, il prend un moment afin d’examiner l’unique pièce de la résidence avec un regard empreint de lucidité. Rien ne sors de l’ordinaire, une table de cuisine, des chaises et un lit étroit sont renversés, un canapé projeté contre le mur s’est disloqué, ses différentes pièces retenues par le tissu qui le recouvre. Une forte luminosité pénètre par une petite fenêtre non loin de la porte. Aucun appareil ménager électrique n’occupe le domicile, un large poêle à bois servant probablement à cuisiner et chauffer la pièce occupe tout un coin sur sa gauche.

Debout, Réal fait un pas et aperçoit ainsi quelque chose qui bloque la porte d’entrée, entrouverte. Un pas est suffisant pour qu’il découvre une paire de jambes nues. Deux autres pas l’en approchent et il repousse la porte, laissant entrer la chaude lumière du jour. Au sol, le corps d’une jeune femme, le vêtement déchiré et la peau lacérée, gît sans tête. Elle est petite, les lambeaux qui la recouvrent témoignent de la violence dont elle a été victime. Un mauvais pressentiment s’empare de lui et revenant dans la pièce, il se met à chercher, à fouiller les documents au sol, les débris éparts. Quelques secondes suffisent pour trouver une photographie dans un cadre éclaté, sur laquelle un homme âgé et une jeune femme sourient. L’image glisse de la main du jeune homme horrifié, puisqu’il connait cette personne. La belle Sarah, fille du vieux Normand. Il se retourne vers le corps inanimé, une douleur atroce vrillant dans son crâne. Il l’avait croisé au village, quelques jours plus tôt.

Réal ferme les yeux et se retient contre le mur, tentant de repousser la culpabilité, de nier la folie de ses actions. Il n’y peut rien, sa vie tout entière s’est déroulée avec la peur de blesser les gens qu’il aime, ceux qui lui sont chers. C’est en partie la raison de son exil.

Il doit quitter cet endroit au plus vite, et c’est avec un courage renouvelé que le jeune homme enjambe le corps, sans le regarder, sans penser à ce qui a pu arriver à la tête manquante. La porte s’ouvre en silence et il se retrouve dehors, un paysage qu’il connaît très bien l’accueille. Il est au centre d’une profonde gorge, entourée de montagnes escarpées et tout près d’un ruisseau gonflé par les fontes des neiges venant des sommets. Le grondement possède une qualité sonore qui le calme davantage. Le paysage pittoresque est d’une grande beauté, si ce n’est des multiples corps démembrés qui gisent sur le sol autour de la cabane. L’herbe est jonchée de membres coupés, d’objets et d’armes ayant appartenu aux soldats.

Dans le ciel, au-dessus de lui, quelques charognards volent en cercle, mesurant leurs chances de se repaître. Selon la position du soleil, il doit être près de neuf heures, tout au plus.

Réal s’avance dans la plaine macabre, zigzaguant entre les corps démembrés, jusqu’à en trouver un dont l’habillement semble être en bon état. Du pied, il retourne le cadavre et jugeant de la taille du soldat, décide de le dévêtir. Il enfile ensuite les vêtements, un peu étroit en raison de sa musculature, mais il devra s’en contenter.

Après un dernier coup d’œil vers la cabane et une pensée pour la belle Sarah, il prend la route, désireux de placer la plus grande distance entre lui et ses poursuivants. Parce que d’autres viendront, il est en convaincu.

***

Réal marcha durant deux heures avant de croiser une route principale qui zigzaguait dangereusement entre les pics rocheux de la région. Avec ses pantalon et t-shirt kaki, il ressemblait à n’importe quel amateur de randonnée pédestre, pouvait ainsi facilement passer inaperçu. La chaleur du jour était tombée avec une insistance presque dérangeante, l’exercice matinal le fit suer et c’est avec plaisir qu’il vit arriver une voiture sport toute noire. Il fit un geste de la main et l’engin s’immobilisa à ses côtés, glissant tout en grondant, révélant sa puissance. La vitre du côté passager était abaissée et Réal s’approcha afin de discuter avec le conducteur qui lui souriait.

– Tu vas où comme cela l’ami?
– Le plus loin possible, où allez-vous?
– Brive-la-Gaillarde, vous montez?

Réal ne se fit pas prier et monta dans la voiture. L’autre était vraiment baraqué, ses bras musclés impressionnants donnaient l’impression d’être sur le point de déborder du vêtement, un peu comme « Hulk » dans la fameuse série du début des années 80. Il se présenta en lui tendant une main puissante.

– George Hocfell. J’habite à Nantes, mais je suis de passage dans la région.

Réal hésita et préféra donner un faux nom. Il était trop tôt pour faire confiance à cet étranger.

– Roger Billet.

Les deux hommes hochèrent la tête d’un air entendu et le véhicule se mit en route avec un rugissement impressionnant de fauve déchaîné. Ils gardèrent le silence durant quelques moments, le conducteur manœuvrait la voiture avec une grande agilité, entamant les courbes sans ralentir. Réal profita de la concentration de George pour discrètement examiner l’habitacle. L’intérieur était d’une propreté maladive, une odeur de cuir neuf flottait. En fait, on aurait dit que c’était la première fois que le véhicule était utilisé. Le compteur n’affichait qu’une centaine de kilomètres, ce qui était peu pour une balade dans la région. Un mauvais pressentiment naquit dans l’esprit torturé du Cantalou. Quelque chose clochait avec cette bagnole et son occupant silencieux. Tout était trop propre, trop bien ordonné.

Du coin de l’œil, Réal vit que le conducteur n’avait rien manqué de son étude approfondie de l’habitacle, avait suivi son regard, ses mains se crispants sur le volant de la bagnole. George enfonça alors soudainement l’accélérateur, libérant la puissance du bolide sans avertir. Les deux hommes subirent la force centrifuge de la poussée, calée dans leurs sièges. Réal reporta son regard vers la route, c’était un réflexe de survie tout à fait naturel, cette voie asphaltée n’était pas faite pour une telle vitesse de propulsion. Son regard accrocha un pendentif accroché au rétroviseur, un petit briquet métallique avec deux lettres gravées dessus « SK ».

Le paysage défilait avec rapidité et Réal se détourna vers l’autre fou, dont les muscles du cou saillaient, ses bras semblaient sculptés dans des blocs de granit. Il voulut crier, mais n’y arrivait pas, chaque seconde qui passait les rapprochait d’un possible accident, d’une perte de contrôle pouvant s’avérer fatale.

Réal défit sa ceinture de sécurité, mit la main sur sa poignée et étudia les abords rocheux de la route. Sauter était hors de question, frapper le conducteur pouvait les envoyer tous deux dans un gouffre sans fin, vers une mort certaine. Un mouvement de l’homme, qu’il perçut du coin de l’œil, fut suivi par une douleur vive à la poitrine et son réflexe fut d’y poser la main. Une lame au manche boisée était plantée dans la chair sanglante, l’homme avait profité de sa distraction pour le poignarder.

Leurs regards se croisèrent, Réal surpris et blessé, l’autre aux yeux fous et vitreux, sous l’effet d’une substance pharmaceutique quelconque. Il souriait, tenant le volant d’une main et de l’autre, cherchait à remuer la lame déjà bien enfoncée dans le corps de son passager. La douleur était telle que Réal hurla, la vision soudain brouillée et son bras gauche se détendit, visant le nez du balèze qu’il éclata avec un craquement sec. Le sang fusa aussitôt et un grognement furieux de sa victime lui donna l’impulsion de frapper à nouveau. George reçut le coup de poing à la mâchoire et sa tête frappa la vitre de son côté, l’assommant presque. Le danger d’un accident ne leur importait plus, c’était comme si les deux protagonistes étaient impliqués dans un jeu mortel, ignorant leur survie individuelle.

Réal allait frapper à nouveau, mais le conducteur ensanglanté donna un rapide coup de volant démentiel vers la droite, propulsant la voiture dans le vide. Ils quittèrent la route et entreprirent un vol plané à une vitesse inquiétante. Les deux hommes furent soulevés de leurs sièges, en particulier Réal qui se retrouvait sans ceinture de sécurité, son crâne heurtant le plafond feutré.

La voiture toucha le sol, pour rebondir à quelques reprises dans un champ qu’elle labourait, sans trop ralentir. Le paysage devant eux défilait avec rapidité, l’étendue verte céda sa place à une suite de branches, d’arbustes et d’arbres qu’ils évitèrent de justesse. Mais leur chance était passagère. L’engin métallique percuta soudainement un obstacle sylvestre d’importance et la violence du choc les malmena. La tête de Réal percuta le pare-brise qui se fissura, son corps glissant hors de l’habitacle pour frapper l’immense tronc d’arbre, les éclats de verre déchirant son vêtement et entaillant sa peau.

Voiture
Un moment, tout paru d’une obscurité inquiétante, tout vacillait dans sa conscience. Il entendait des sons, des craquements, sans pouvoir les identifier, reconnaissant des odeurs d’essence et de fumée. Incapable de bouger, il tenta de rester éveillé, de ne pas sombrer.

Le conducteur avait conservé sa ceinture de sécurité et s’en était sorti sans trop de dégâts, si ce n’était le choc et une légère douleur au cou, quelques égratignures au visage, venant de la pluie d’éclats de verre. Réal entendit George qui grognait, un son métallique grinçant, et il comprit que l’homme s’extirpait de la voiture.

Il ne pouvait se permettre de rester immobile, il devait bouger, reprendre le contrôle de son corps meurtri. Réal tenta de remuer, d’abord les jambes, puis les bras. Rien ne répondait, une étrange vibration animait tout son être, une ondulation qui prenait naissance dans son esprit. Il était conscient de la douleur à sa poitrine, de blessures à sa tête. Le voile sombre qui masquait sa vision se retira finalement, laissant place à un amalgame de fumée, de métal tordu et une silhouette titubante qui contournait la voiture. Plus haut, il vit les pics rocheux et ce qui pouvait fort bien être la route, une ligne glissant dans le firmament.

– Putain!

L’autre hurla, crachant une salive rougeâtre, son pull maculé par l’hémoglobine. Il s’approchait et Réal parvint finalement à rouler sur le côté, juste assez pour réaliser que le manche du couteau figé dans sa poitrine n’était plus là. La lame gisait seule dans la chair, il serait difficile de l’en extirper. Le mouvement du jeune homme le fit glisser au sol, tombant du capot en accordéon sur lequel il s’était retrouvé. La chute le fit grimacer, alors que les souliers luisants du conducteur se plaçaient dans son champ de vision. Sans attendre, une botte vola pour se loger dans sa gueule, provoquant une explosion de douleur et l’éclatement de quelques dents, qu’il cracha en gémissant.

George l’agrippa par les cheveux, le traînant sans ménagement, conscient qu’il n’avait pas encore retrouvé le contrôle complet de son corps. Traîné à genoux, Réal tenta de se relever, le cuir chevelu protestant des gros doigts enchevêtrés et menaçant d’en extraire la racine. Son geste fut noté et un genou vint se loger dans ses côtes, décuplant sa souffrance et sa colère. La poigne s’était retirée et il chuta face première sur le sol rocailleux.

– Putain de Cantalou de merde!

Son agresseur s’éloigna vers un arbre mort au pied duquel de multiples débris témoignaient de tempêtes récentes. Il ramassa une large branche, lui conférant des airs de massue d’homme préhistorique. Avec difficulté, Réal parvint à rester à genoux, sans plus. La douleur dominait toutes les autres sensations. Le coup ne tarda pas, l’arme boisée le percuta à la tempe, se fracturant en une explosion de débris. L’écrivain roula sur le côté et pour la première fois, empreint de terreur et d’une douleur atroce, se demanda s’il allait mourir.

L’autre souriait, s’approchant de la voiture pour y ramasser une pièce métallique tranchante qui s’était détachée. Son crâne presque chauve était strié d’éraflures venant des éclats de verre, il respirait comme un taureau. Il s’approcha de Réal, qui maintenant ne pouvait plus bouger. Une fois à ses côtés, George cracha sur lui, avant d’ajouter :

– Elle te transmet ses salutations!

Au ralenti, Réal le vit soulever la pièce tranchante, elle se plaça entre lui et le ciel bleu, le soleil s’y refléta et le souffle de l’individu l’atteignit au visage. Il avait expiré avec force, un son rauque qui résonna avec l’écho de la vallée.

Le coup ne s’abattit pas, l’immobilité fut rompue par une masse sombre qui passa au-dessus de Réal, une autre sur sa droite qui glissa furtivement. George hurla dans le jour lumineux, son cri était à vous glacer le sang. La pièce qu’il tenait tomba devant Réal, maculé de sang. La silhouette musclée de son attaquant se retira, les choses rapides émettaient des grognements gutturaux, des plaintes montaient tout autour de l’écrivain agenouillé, dont les paupières s’alourdissaient.

Réal perdit connaissance, cédant à la douleur, la peur et la folie de cette journée.

À suivre…

Retour à la huitième partie

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