Le manuscrit refusé – La suite qui déchire !

Éditeur

P.S : Aucun éditeur n’a été blessé durant l’écriture de ce texte !

L’éditeur tomba au sol pour la première fois, se blessant les genoux sur l’asphalte humide, s’éraflant les paumes déjà ensanglantées. Plusieurs blessures l’incommodaient et le sang qui coulait dans ses yeux le brûlait et l’aveuglait partiellement. Il leva le regard vers le ciel obscur, vers le firmament étoilé de cette nuit fraîche et d’une voix éraillée, murmura :

« Pardonne-leur, Père, car ils ne savent pas ce qu’ils font »

Une masse lourde se déposa sur son dos. Un genou compressa sa nuque en l’immobilisant face contre le sol. Il pouvait sentir l’odeur d’alcool venant de son agresseur qui l’écrasait, entendre les rires des autres qui l’entouraient et il ignora les insultes, les cris qui le condamnaient.

L’écrivain au-dessus de lui laissa tomber un document, qui entreprit un long vol plané pour se déposer quelques centimètres devant ses yeux embués par les larmes. L’homme bourru qui le chevauchait lui frappa l’arrière de la tête.

–  Tu trouves que mon texte n’a pas assez de profondeur psychologique?

Alexandre laissa son regard dériver sur le document, une page dactylographiée au contenu impossible à lire, mais dont le texte était strié de lignes rouges. Il avait peut-être effectivement lu ce manuscrit, l’avait très possiblement refusé. Il en recevait tellement.

Un des autres lança une bouteille de bière vide à proximité et elle éclata en déversant sur lui une pluie de morceaux pointus, répandant une puissante odeur de bière dans l’air. Quelques rires exagérés par l’ivresse s’élevèrent dans son dos. Il entendit ensuite un déclic qui l’intrigua et qu’il chercha à identifier, repoussant la douleur et la brûlure du sang dans ses yeux, crachant quelques morceaux de dents brisés qui avaient subsisté sur sa langue. On l’avait battu à plusieurs, longuement, jusqu’à ce qu’il s’écroule.

Sa monture remua, tandis qu’il sentit une lame pénétrer son pantalon, le déchirant sur la longueur. Il voulut se débattre, se mit à hurler tandis que l’écrivain déchirait son fond de pantalon en hurlant comme un fou.

–  Pas assez de profondeur? Je vais t’en donner de la profondeur!

L’éditeur reçut plusieurs coups qui l’assommèrent presque, son front et son menton heurtant l’asphalte avec force. Sa vision se brouilla de ténèbres et l’air frais couvrit son fessier dénudé. Des pas s’approchèrent de lui et il vit des souliers Adidas rouges aux lacets jaunes. Il voulut fermer les yeux de peur d’être frappé, mais ce qu’il vit était bien pire. On plaça devant son regard un de ces objets sexuels en forme de pénis, d’une grosseur inhabituelle. Le peu de lumière qui tombait sur eux se reflétait sur la pièce qu’on avait enduite de lubrifiant.

Il se figea de terreur, son agresseur s’était penché et lui murmura à l’oreille.

–  Je vais t’en donner, salaud, de la profondeur.

Les cris de l’éditeur se perdirent dans la végétation aux abords des Grottes de Medous, un lieu hautement touristique où il avait décidé, ce soir-là, de se promener seul.

***

Alexandre ouvrit les yeux, son corps le faisait souffrir, bouger était devenu une épreuve presque insurmontable. Il se redressa, mais dès son premier mouvement, une poigne agrippa sa chevelure. Son front dégarni était une plaie recouverte de sang en partie coagulé. On le traina sur une dizaine de mètres. Il trébuchait, se retenait au bras qui le tirait ainsi. Tout autour, on bougeait aussi, suivait sa progression dans une sorte de caravane macabre. Il reconnut l’endroit, était non loin du parc de stationnement où il avait laissé sa voiture. La forêt l’entourait et ils suivaient un petit sentier de terre battue.

Celui qui le retenait le lâcha enfin, mais on le poussa au sol, contre des buissons épineux où il s’affaissa.

L’éditeur tomba pour la deuxième fois et, levant le regard vers le ciel couvert par la végétation des arbres, murmura.

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? »

Une jeune écrivaine se plaça devant lui, sans peur de montrer son visage. Il la reconnaissait, avait refusé un texte érotique de science-fiction qu’elle lui avait confié. La femme le toisa avec rancœur, méchanceté, et une haine impossible à dissimuler. Elle était habillée de noir, se fondait presque dans l’obscurité de la nuit qui l’entourait. Elle se pencha vers lui, tandis que l’homme effrayé voulut se soustraire à son approche, mais en vain. Il y avait trop de douleur en lui, trop de plaies et de blessures pour qu’il puisse même respirer sans faire la grimace. Les buissons épineux le retenaient aussi, les épines pénétrant sa peau, cherchant à déchirer l’épiderme. L’écrivaine parla.

–   La ligne éditoriale de ta maison d’édition? Tu te souviens? Nous sommes dans l’obligation de refuser votre texte, parce qu’il ne correspond pas à ce que nous recherchons dans le cadre de notre ligne éditoriale…

Le regard paniqué de l’éditeur chercha la présence des autres créateurs fiévreux, vit plusieurs silhouettes en retraits, bières et cigarettes à la main. Il s’était toujours méfié des écrivains et savait ces personnages instables, capables des actions les plus folles. Quel être sensé aurait eu l’idée de passer ses journées entières à créer des histoires imaginaires, à vivre dans un monde de rêve et d’illusions? Il fallait être un peu fêlé pour croire qu’être auteur était un vrai métier.

La femme le gifla avec force, ses bagues creusant la peau de sa joue.

–  Regarde-moi, chien galeux!

Il leva les yeux sur elle et découvrit que son autre main tenait un petit rouleau de corde, de celle qu’on utilise pour la pêche. L’auteure souriait à pleine dent.

–  Ta ligne éditoriale? Je vais te montrer une vraie ligne… de pêche…

Elle déroula la ligne en questions et il vit les hameçons, nombreux, qui s’y trouvaient.

Elle avança ensuite vers lui.

***

Un hurlement réveilla Alexandre et il comprit rapidement que c’était le sien. Il était couché à même le sol froid, pouvait entendre le grondement de la chute à proximité. Il avait émergé de l’inconscience en espérant que tout n’avait été qu’un cauchemar. Mais en levant ses mains devant son visage, un seul œil s’ouvrit, il contempla sa peau parcourue de coupures laissées par le mince fil de pêche. En touchant son visage d’une main tremblante, il découvrit que plusieurs des hameçons y étaient encore accrochés.

La peur d’une nouvelle attaque le fit se retourner en tous sens, les bras levés afin de se protéger. Aucune menace immédiate ne se présenta, mais il n’était pas dupe. C’est pourquoi il prit le temps de s’asseoir, tout en gémissant, se défaisant du mieux qu’il put de la corde qui courrait sur tout son corps. Elle ne l’avait pas manqué et qu’il puisse être en vie représentait un vrai miracle. Il était toutefois faible, perdait beaucoup de sang.

La chute se trouvait sa droite, grondante, et projetant dans l’air un fin voile d’humidité.

Sur sa gauche, il vit une silhouette encapuchonnée, un homme qui l’épiait en silence. L’éditeur se raidit, ses tremblements impossibles à contrôler. Il avait si froid. Se mit à pleurer, sans honte, sans retenue. Il n’en pouvait plus.

L’écrivain qui s’approcha et s’arrêta devant lui était un ami. Du moins, l’avait été. Quelques semaines plus tôt, ils s’étaient disputés au sujet du nouveau roman de ce dernier. Une œuvre violente, trop violente pour qu’il la publie sans crainte de représailles. Il s’était dit qu’aucun libraire ne voudrait de cette œuvre malade et le lui avait dit.

Alexandre ferma les yeux, laissant les dernières larmes couler sur ses joues, glissant sur les plaies, autour des hameçons enfoncés dans la peau.

«Père, entre tes mains je remets mon esprit.»

Au sol pour la troisième rencontre avec un des monstrueux créateurs sanguinaires, l’éditeur patienta. Il n’avait plus la force de protester. La silhouette s’arrêta à moins d’un mètre, le frappa aux jambes d’un coup de pied pour qu’il le regarde, ce qu’il fit. La voix de son ami s’éleva comme une sentence de mort.

–  Nous ne saurons pas défendre efficacement ton ouvrage en librairie? Tu te souviens de m’avoir dit cela?

L’éditeur resta sans réaction. L’ami se pencha pour s’agenouiller sur le sol humide et il prit le menton couvert de bave, sang et morve de l’homme, qu’il souleva. Leurs regards se croisèrent un moment et l’écrivain parla à nouveau.

–  Je vais te donner une dernière chance de défendre quelque chose.

Il se releva, se recula et rejoignit les autres, en retraits, qui formaient un groupe silencieux. Alexandre vit les bâtons de baseball, de golf et les branches dont on s’était armé.

L’éditeur se mit alors à rire.

Sa maison d’édition déposerait aujourd’hui son bilan, un bilan des plus désastreux.

La meute bruyante s’élança ainsi vers lui, comme un seul homme.

Bien après sa mort, les bêtes du clavier s’activaient toujours sur sa carcasse inanimée.

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Une réflexion sur “Le manuscrit refusé – La suite qui déchire !

  1. Reblogged this on L'Imaginarius and commented:
    Éditeur, un métier dangereux ? Oui, à en croire la suite du texte « La manuscrit refusé », histoire sortie de l’esprit inventif de notre FDR Sylvain Johnson.

    Non, non et non, on vous le redit : il n’existe aucune ressemblance avec des personnes existantes dans cette histoire… ou alors, juste un peu… 🙂

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