Le manuscrit refusé ou d’où vient cette corde ?

La corde

Tout a commencé par une simple lettre. Laissée un mardi matin dans la boîte qui m’était destinée. J’ai découvert le courrier dans l’après-midi, au retour du travail. J’ai pris la pile de documents et l’ai emporté dans la cuisine, où elle s’est retrouvée sur la table en bois qui me vient de mon grand-père, un homme extraordinaire qui s’est autrefois rebellé contre l’envahisseur nazi. Un héros de la résistance française et un sacré bonhomme.

Ce n’est que six heures plus tard, légèrement intoxiqué par la bière, que je suis revenu à ces lettres empilées sur la table. Ce n’est que dans les affres de l’ivresse que je trouve le courage d’affronter les factures impayables qui s’accumulent un peu partout. J’ai ouvert les enveloppes, notant distraitement les noms de ceux qui désiraient me soustraire cet argent qui me manque gravement. La compagnie de téléphone, une lettre de la banque pour réclamer des fonds afin de couvrir les paiements mensuels pour la maison et finalement, une agence de collection qui voudrait bien me soutirer quelques dollars pour couvrir une visite à l’hôpital d’il y a quelques années.

J’ai tout jeté à la corbeille, j’en avais plusieurs autres copies.

Il ne me restait qu’une seule lettre à la main. Je l’ai soulevée à la lumière de la cuisine. Un logo se trouvait dans le coin supérieur gauche, éveillant ma curiosité. Un symbole en noir et blanc, une sorte de signe chinois avec une tête de dragon vaguement serpentine. Le front plissé, sans pouvoir déterminer l’origine de la lettre, j’ai déchiré l’enveloppe afin de dévoiler son contenu.
Une seule feuille se révéla à moi. Trois mots que je lus à voix haute avec perplexité.

« Toc, Toc, Toc »

Au même moment, on frappa à la porte et sous l’effet de la surprise, le document me glissa entre les doigts, effectuant un vol plané vers le sol insalubre. Je reculais de stupeur devant la coïncidence, trébuchant sur les bouteilles d’alcool vides. Le tumulte fit déguerpir mes chats paniqués. Je parvins à éviter la chute, me tenant contre le mur froid à mes côtés.
Incapable de bouger, je fixais la porte d’entrée et vit que la poignée remuait. Je n’avais pas verrouillé, qui oserait venir ici, sur ma montagne inhospitalière du Cantal par un aussi mauvais temps?

La porte s’ouvrit en grinçant et parut aspirer toute clarté hors de la pièce. En fait, l’électricité fut coupée à ce moment même, les appareils ménagers cessèrent d’émettre leurs faibles plaintes continuelles.

Une silhouette inconnue et tout à fait humaine s’engouffra dans ma résidence, suivit d’une froideur hivernale qui prit d’assaut l’ensemble des pièces sombres. Je voulus bouger, parler, mais l’ivresse et la surprise me paralysaient presque, puisque je pus cligner des yeux avant que le nouveau venu m’assomme d’un gourdin. Le coup m’atteignit directement au visage, envoyant valser l’éternelle cigarette du coin de ma bouche. Elle atterrit sur le canapé d’une autre époque.

***

J’ouvre les yeux, un mal de tête horrible emplit mes oreilles d’un vrombissement. Tout est noir, je vacille dans les ténèbres de mon aveuglement. Je dois prendre quelques moments pour laisser mon corps et mon crâne se stabiliser.
Au bout de quelques secondes, malgré la douleur sur mon visage massacré, je peux enfin me concentrer sur ce qui m’entoure. J’ai évidemment quelque chose qui me recouvre la tête, m’empêchant de voir la pièce dans laquelle je suis. Il fait froid, très froid, au point de me demander si je suis dehors. J’ai les mains attachées derrière le dos, les liens entaillent ma peau. Mes chevilles ont aussi subi le même traitement. Une poutre dans mon dos me retient debout.
C’est simple, on m’a fait prisonnier. Je passe aussitôt en mode analyse, faisant défiler la liste de mes ennemies dans mon esprit inquiet. Il y en a trop, c’est une perte de temps. Même en éliminant les maris cocus et les salauds que j’ai virés de mon compte Facebook, la liste est de plusieurs milliers de noms.

Des pas s’approchent, raclant le sol qui me parait être en béton, pour s’immobiliser devant moi. J’entends le bruit d’une allumette qui frotte une surface rugueuse, s’enflamme et le souffle d’un homme qui allume une cigarette. J’ai la bouche sèche et prendrait bien une bouffée de cette clope.

L’homme devant moi se racle la gorge et me parle, sa voix m’est inconnue, me fait penser à un claquement de fouet.
–    Romain? Je vois que vous êtes éveillé, mon ami.
–    Va te faire foutre!
Il se met à rire et d’un mouvement brusque, retire la chose qui me recouvrait la tête. Je vois aussitôt l’intérieur d’un vieil entrepôt désaffecté, humide et en mauvais état. Une lampe posée à proximité assure une certaine luminosité. Il fait nuit au-dehors, je peux voir les étoiles dans certains trous au plafond.

Je regarde l’homme, mais ne le connais pas. Du coup, il me fait penser à Raël, avec une petite barbiche et un front dégarni. Il est en train de m’épier, tout en fumant. Il tient une pile de feuilles dans sa main droite. Il fait quelques pas, propulsant sa fumée directement sur mon visage. Il y a un quelque chose de troublant dans son regard, comme un manque de compassion, une froideur dangereuse. C’est un maniaque, j’en suis convaincu.
–    Nous avons lu votre manuscrit, Monsieur Romain.
–    Mon quoi?
Je ne comprends pas tout de suite ce dont il parle. Mon manuscrit? Est-ce donc la pile de documents qu’il trimballe avec lui? Cela n’a aucun sens. Il poursuit.
–    Vos contes du montagnard. Nous les avons lus.
Que dire dans une telle situation? Alors que je suis ligoté comme un saucisson, retenu debout par une poutre dans mon dos? Merci? Estomaqué, je l’observe qui tourne autour de moi comme un vautour flairant sa proie. Sa démarche est particulière, il sautille chaque fois que son pied gauche touche le sol. Il revient se planter devant moi, j’en profite pour chercher autour de nous le moindre élément pouvant m’être utile afin de me libérer. Je ne vois rien. Nous sommes seuls, ou presque. L’étranger parle à nouveau.
–    Johnny?

Un individu quitte la pénombre où il se réfugiait, s’approchant d’un pas lent. Il porte un masque de Ronald Reagan, dissimulant son visage, et des vêtements noirs. Il tient quelque chose à la main, qu’il garde dans son dos. Je commence à avoir peur. Je hurle ma colère.
–    Mais qu’est-ce que c’est que cette connerie?
Raël se met à rire avec exagération, soulevant les documents pour me les montrer. Il s’agit bien de la page couverture de mon manuscrit. Je l’ai envoyé à plusieurs éditeurs, quelques mois plus tôt.
–    Cette connerie, comme vous le dites si bien, Monsieur Romain, est de nous avoir pris pour des cons.
Il lance la pile de feuilles en l’air, provoquant une pluie temporaire de pages couvertes d’annotations en rouge.
–    On ne s’adresse pas impunément aux éditions LongCouPublishing.
Sur ce, il exécute une étrange danse, tournant sur lui-même en battant des bras, une pauvre imitation d’une corneille en détresse. Sa chorégraphie se termine par un cri bestial qui résonne dans l’écho de l’entrepôt. Il me fixe à nouveau, comme si de rien n’était. J’ai un très mauvais pressentiment, aurait préféré un mari cocu. Ce fou me regarde avec une férocité de fauve.
–    Savez-vous qu’il nous a fallu deux jours pour lire vos contes?
–    Euh… non!
Celui qu’il a nommé Johnny n’a toujours pas bougé, ses yeux perçants et d’un rouge démoniaque braqués sur moi. Raël continu.
–    Est-ce qu’on confie un poupon à des parents, après la naissance, sans s’imaginer qu’ils s’investiront dans le travail difficile des années à venir?
–    …
–    Donne-t-on à un monarque un royaume sans lui faire comprendre les responsabilités de sa situation?
–    Écoutez… je…
–    La ferme!
Cette fois, l’homme à la barbichette à postillonner et la matière fluide s’est écrasé contre ma jambe. Il tremble de la tête aux pieds, la sueur recouvre son front dégarni. Il rit nerveusement et je sais qu’il n’a pas toute sa tête. Je comprends maintenant qu’il est vraiment un éditeur.

Il reprend.
–    Votre manuscrit est refusé, Monsieur Romain. Votre texte ne nous a pas plu.
Comme tout écrivain, ce n’était pas ma première fois. J’ai une pile de lettres de refus dans mon bureau. Assez pour m’en torcher le cul pour le reste de mes jours. Mais le procédé particulier de cet individu m’apparaît des plus étranges. Me faire enlever, séquestré parce qu’on a refusé mon manuscrit, c’est nouveau.
–    Aux éditions Longcoupublishing, nous prenons les choses au sérieux. Johnny, il est temps de montrer à monsieur Romain ce qui lui est réservé.
L’homme fait un geste de la main, paraissant soudain désintéressé par ma présence. Il se retourne et s’avance vers la zone d’ombre devant lui. Je l’interpelle.
–    Qui êtes-vous?
Il me répond sans se retourner.
–    Vous pouvez m’appeler Alexandre le Grand. Seigneur, Dieu, chevalier des mots et libérateur des idées. Je suis l’Être suprême.
Sur ce, il s’éloigne, me laissant pantois devant autant d’arrogance. Enfin, venant d’un éditeur, il fallait prévoir un tel comportement.

Le nommé Johnny s’avance vers moi et je peux enfin contempler ce qu’il tient à la main. Une corde. Je tente de me débattre sans y arriver. Les liens me blessent et écorchent ma peau. L’homme déploie sa corde au nœud coulant, me la passe autour de la tête.
Je hurle, l’insulte, lui crache dessus, sans effet. Johnny resserre le nœud coulant et la corde épouse la forme de mon cou. L’homme retient un bout de corde et s’éloigne de quelques pas. Il ramasse ensuite une page du manuscrit, qu’il examine avant de me la montrer. Les yeux emplis de larmes, je lis une phrase écrite d’une encre rouge dans la marge.
« Texte avec un certain potentiel. Les personnages ont une profondeur psychologique très bien travaillée. L’action s’enchaîne sans lenteur, tenant le lecteur aux aguets. »
Consterné par ces commentaires positifs, je hurle, la morve atteignant ma lèvre supérieure.
–    Je ne comprends pas, pourquoi l’avez-vous refusé? Pourquoi me faites-vous cela?
Johnny hausse simplement les épaules, souriant peut-être sous son masque.

Il tend ensuite la corde, malgré mes protestations, mes hurlements frénétiques et il tire de toutes ses forces, soulevant mon corps du sol. La douleur est atroce, j’étouffe et mes pieds liés ensemble battent l’air dans le vide.
Mes cris deviennent des gargouillements faibles.
Johnny attache la corde à une poutre, retire une bouteille de Jack Daniels de son manteau et s’assoit à même le sol, sur les feuilles du manuscrit.
Un manuscrit refusé.

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6 réflexions sur “Le manuscrit refusé ou d’où vient cette corde ?

  1. Reblogged this on L'Imaginarius and commented:
    Tous les auteurs ont eu un jour une réponse négative concernant leur manuscrit. Le FDR Sylvain Johnson a fait une nouvelle de ce sujet.
    Toute ressemblance avec des personnes connues… 🙂

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