Les Racines du Mal – Huitième partie – Georgia, lève-toi et marche !

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Sous terre

Georgia

Bordeaux, France

Elle respirait difficilement, les yeux clos, couverte de sueur en raison de la chaleur intense qui sévissait dans la fosse l’emprisonnant. Au-dessus d’elle, des grondements répétés lui avaient appris que la résidence enflammée avait commencé à s’écrouler, bloquant inévitablement toute possibilité de fuite. Elle était vraiment dans la merde et c’était une question de secondes avant qu’elle n’étouffe dans l’espace restreint, ses poumons se remplissant de fumée.

Étrangement, la jeune femme souriait, son souffle s’était transformé en un son rauque pitoyable, ses larmes laissaient des traces sur ses joues sales. Les tremblements qui animaient son corps s’étaient arrêtés depuis peu.

Georgia avait un statut particulier dans leur groupe hétéroclite. Son pouvoir était différent, rare et difficile à invoquer. Elle repensa aux autres, à Réal qui était un monstre sanguinaire, puissant et millénaire, une bête errant dans la nature en faisant régner la terreur. Il était à moitié humain et animal, un objet de légende et de mythe dans plusieurs civilisations passées, éteintes et même à venir. Les archives de l’humanité étaient remplies des traces de son passage. Il était une sorte de dieu parmi les hommes.

Jean était quant à lui un tueur sans pitié, à la force inégalée, au tempérament calculateur et sans le moindre égard pour ses victimes. Il aimait faire souffrir, aurait pu tuer un poupon innocent en lui brisant le cou sous les yeux de sa mère. Il ne connaissait que la destruction et ne trouvait de plaisir que dans l’acte de mort qu’il offrait avec efficacité. Sa tolérance à la douleur était tout aussi légendaire que sa capacité à guérir de ses blessures en un temps record.

Georgia avait un talent caché, qu’elle n’avait utilisé qu’une seule fois auparavant et dont les conséquences se faisaient toujours sentir, même aujourd’hui. L’utilisation de son pouvoir modifiait sa personnalité, effritait un peu de cette lucidité et de cette humanité qui gisait quelque part en elle. Viendrait surement le jour où elle franchirait le point de non-retour. Ce n’était toutefois pas pour cette nuit.

Son sourire s’estompa et elle se mit à pleurer, les yeux brûlés par la fumée, les poumons douloureux.

Elle allait bientôt pouvoir s’abreuver aux racines du mal.

Un choc sourd se fit entendre et une masse percuta le plafond de bois qui s’incurva, paraissant sur le point de céder. De la poussière pénétra dans sa prison sous forme de pluie sèche, bientôt suivie d’une fumée noire toxique.

Georgia n’eut que le temps d’un hurlement faible, avant que des débris ne la recouvrent avec fracas, broyant son corps, pulvérisant son crâne et ensevelissant sa frêle carcasse qui s’enflamma sous la chaleur.

***

12 ans plus tôt.

La petite Georgia s’éveilla en hurlant. En grattant de ses ongles brisés et du bout de ses doigts déchiquetés les parois malléables du tombeau froid et humide dans lequel l’homme avait enseveli son petit corps inanimé. Elle ignora la douleur des coups qu’on lui avait administrés, taisait la souffrance de ces blessures internes qu’il lui avait infligées. Le sang entre ses jambes ne s’était pas encore coagulé, la semence méprisable de cet être odieux coulait toujours en elle.

L’enfant grattait la terre avec frénésie, toussant, avalant goulûment le peu d’air qu’elle parvenait à capter dans les mouvements du sol qu’elle créait. Elle commençait à paniquer, labourant le toit sombre qui s’alourdissait. Son cri était une plaine d’animal blessé. Personne ne pouvait l’entendre.

Georgia sentit les premiers grains de terre pénétrer sa bouche aux lèvres fendues. Son sourire ne serait plus jamais le même, plusieurs de ses dents avaient été fracassées et sa langue avait été lacérée d’une lame froide agitée avec virtuosité. Elle cracha, redoubla d’effort en creusant. Du seul œil qu’elle put ouvrir, l’autre étant trop enflé, elle vit les premiers rayons lunaires qui l’accueillirent à l’air libre. Ses mains sales rencontrèrent le vide et elle parvint à se propulser hors du trou, roulant le plus loin possible de la sépulture qui lui avait été réservée.

Haletante, elle fixait le ciel clair de cette nuit froide. Nue, sale, couverte de blessures, d’ecchymoses et de plaies, la petite Georgia cessa de pleurer. Les sanglots laissèrent place à une haine malsaine et dévastatrice.

Sans honte pour sa nudité, elle se releva. Son visage était une immense plaie, son bras gauche avait été fracturé, mais elle était étrangement capable de le bouger sans trop de douleur. La brise nocturne la caressa indécemment tandis qu’elle laissait la magie s’opérer en elle.

Elle était morte quelques heures plus tôt. Cet homme qui l’avait suivit à son retour de l’école et qu’elle n’avait pas remarqué, l’avait accosté aux abords du sous-bois à moins d’une centaine de mètres de chez elle. Il l’avait interpellé par son prénom, puisqu’ils se connaissaient. C’était un des amis de son père, avec qui ce dernier buvait et jouait au poker. Il passait ses soirées à la chercher du regard. Elle se souvenait de ses attentions particulières, de ses cadeaux, ses sourires et elle savait aujourd’hui l’immondice qui gisait en lui, le cancer qui le rongeait.

Georgia serait le remède à tous ses maux, puisqu’elle n’aurait de repos que le jour où elle s’abreuverait de son sang, lui trancherait la gorge, broierait ses organes encore chauds. Elle voulait l’entendre hurler de souffrance, pour couvrir ses propres lamentations juvéniles alors qu’il la trainait dans les broussailles. Elle voulait l’entendre supplier, comme elle l’avait fait afin de faire cesser les coups qui pleuvaient, afin de mettre un terme à ses pénétrations douloureuses. La gamine voulait lui rire au visage, alors qu’il se trouverait aux gouffres de la folie, tout comme il s’était amusé à la toiser alors qu’elle gémissait, passant de l’inconscience à l’éveil à plusieurs reprises.

Un son devant elle et elle leva son regard vers l’épaisse végétation sur sa droite. Elle ne tremblait plus, ne souffrait plus. Son corps, un temple à la folie humaine, était devenu un témoignage à la survivance, au courage et à la vengeance.

Une forme encore plus sombre que les ténèbres glissa à la périphérie de sa vision et elle se contenta de rester immobile, les poings serrés, la mâchoire tellement contractée que ses dents restantes grinçaient. Elle se mit à trembler de colère et de détermination. Elle n’était qu’une pauvre petite gamine de 13 ans, innocente et qui n’avait pas voulu de toute cette horreur. Ce qu’on lui avait ravi n’avait pas de prix, elle exigerait toutefois réparation.

Après l’avoir violée et battue pendant plusieurs heures, Georgia avait cru qu’il la laisserait vivre. Qu’elle pourrait se lever et aller chercher de l’aide, que cet être ignoble serait puni par la justice des hommes. Mais les choses s’étaient déroulées bien autrement. Il était resté non loin d’elle, fumant en silence tout en la regardant. Il y avait une certaine folie dans son regard, une satisfaction cruelle qui la terrifiait. L’individu s’était finalement levé, marchant tout autour de la gamine mal en point qui gisait au sol. Ses souliers luisants étaient tout ce qu’elle pouvait voir et sans avertissement, il lui asséna un puissant coup de pied au visage qui l’envoya rouler sur le dos. Une pelle qu’elle n’avait pas remarquée plus tôt fit son apparition, elle heurta l’objet au manche boisé.

Elle tourna la tête dans cette direction et vit le trou.

Elle hurla, voulut se débattre, le combat inégal était à l’avantage de l’homme. L’agrippant par les cheveux, il la tira tout près de la fosse d’à peine trois pieds de profondeur pour l’y pousser sans ménagement. Dans le trou, elle voulut se relever, ignorant la douleur dans son corps, mais il retira un objet de la poche de son veston.

Elle cessa de bouger et contempla le canon du revolver. Elle se souvint qu’il était policier, qu’il devait protéger et servir, non pas blesser et asservir.

Georgia eut le temps de hurler avant que le coup de feu ne l’atteigne au cœur, remplissant la nuit d’un tumulte assourdissant. Ce fut tout, puisqu’elle se réveilla sous terre, son assaillant croyant l’avoir enterrée morte, mais elle était vivante d’une nouvelle existence improbable.

Maintenant qu’elle se tenait debout non loin du trou, une forme mystérieuse tapie dans l’obscurité, elle baissa son regard sur sa poitrine. Elle vit une large plaie et du sang séché. Cette blessure mortelle était toutefois indolore. Georgia était bien morte, elle pouvait le sentir, le deviner à la consistance énigmatique de l’air, à cette étrange force qui s’écoulait en elle. Tout lui semblait différent, plus intense.

La petite patientait face à la chose près du sous-bois. Sa silhouette s’était immobilisée et lui faisait face. Sa forme était vaguement humanoïde, quoique floue comme si elle refusait d’être définie. Elle décida de s’adresser à la créature.

–        Qui êtes-vous?

Elle fut surprise de l’aplomb de sa voix, de son courage. La petite gamine maigrichonne et meurtrie n’avait plus peur. Elle avait connu l’horreur. L’ombre lui répondit d’une voix à mi-chemin entre le murmure et le grognement de bêtes sauvages.

–        Je suis celui que tu voulais rencontrer.

Intriguée, Georgia fit un pas vers l’avant, mais une sorte d’aboiement fiévreux retentit et un souffle putride l’atteignit, la forçant à garder ses distances. Sur la défensive, elle parla.

–        Que me voulez-vous?

Un regard scintilla dans la masse obscure de la nuit et l’enfant sentit l’odeur de putréfaction qui émanait de la chose, plus forte que l’effluve du sang, de la terre et de la sueur qu’avait laissé sur elle le monstre qui l’avait violenté.

–        Je peux te redonner une vie similaire à celle qui te fut enlevée.

Morte, elle était bien morte et c’était le diable qui se tenait devant elle. Ce n’était pas la peur qui dominait, mais le désir de vengeance. Sa capacité à transformer sa colère en détermination ferait d’elle une femme redoutable. L’enfant n’était toutefois pas dupe, elle pouvait bien voir que ce qu’on lui proposait n’était pas une offre généreuse. Sa voix naguère douce sonnait comme celle d’une adulte.

–        Quel est le prix?

Un rire déchira la nuit, la forme se précisa et la gamine comprit. Elle sut que le prix à payer pour sa vengeance serait élevé et que l’accepter ferait d’elle une atrocité parmi les humains. Mais c’était préférable à la mort, l’oubli et le silence. Sa vie n’était pas terminée. Elle aurait dût se prolonger de manière naturelle.

 De son œil ouvert, avec son petit corps ravagé et brisé, elle s’avança vers la forme menaçante.

–        J’accepte.

La petite Georgia s’enfonça alors dans le sous-bois avec la créature ténébreuse. Elle était prête à payer le prix demandé.

***

Aujourd’hui.

Georgia adulte, survivante du brasier, se tenait dans une ruelle sombre. Épiant la porte arrière d’un établissement. La fraîcheur de l’air nocturne ne l’incommodait plus et sa patience n’avait pratiquement aucune limite.

La journée avait commencé du bien mauvais pied, par sa deuxième mort. Heureusement, elle détenait un avantage particulier que la plupart des mortels ne pouvaient soupçonner. C’était le choix de poursuivre sa vie interrompue prématurément aux mains des hommes. Elle devait verser aux choses de la nuit un tribut coûteux, malgré les conséquences mentales et physiques évidentes qui en découlaient.

La jeune femme préférait ne plus y penser, du moins pour le moment. Elle avait quitté le brasier de cette maison où Sébastien l’avait trompé, humilié et piégé. Georgia ignorait les détails de la mission du jeune homme, ignorait pourquoi il avait attendu aussi longtemps avant d’essayer de la tuer.

Un mouvement dans la ruelle attira son regard, non loin de la porte. Un homme obèse quittait l’établissement, son pas traînant faisant fuir quelques chats de gouttière dissimulés dans les ordures qui jonchaient le sol. Ce n’était pas l’homme qu’elle cherchait.

Une fois le prix payé, elle avait quitté les flammes et rampée loin des débris. Sans ressentir la douleur, submergée par la colère et non loin de la folie, elle s’était dissimulée dans les buissons d’une résidence adjacente. Le chaos de la scène lui avait permis de passer inaperçu, les pompiers et les nombreux curieux épiant le brasier qui se propageait déjà aux résidences voisines. Dans la cour arrière, elle était passée d’un cabanon à un autre, baignée par la luminosité des flammes et des gyrophares. Elle traversa une clôture et découvrit une résidence plongée dans les ténèbres, ce qui ne pouvait que signifier une chose avec tout ce bruit : personne ne s’y trouvait. Elle brisa une fenêtre et pénétra à l’intérieur, soulagé de ne pas entendre d’alarme. À l’étage, elle trouva des vêtements qui feraient l’affaire et sur une table de nuit, quelques billets enroulés. Des clés de voiture s’y trouvaient aussi et elle s’en empara. Dans le garage, elle parvint à faire démarrer une vieille voiture allemande qui semblait dater d’un autre siècle et en raison de l’agitation plus loin dans la rue, elle put s’éclipser sans attirer l’attention.

Maisons en feu

Elle avait roulé dans la nuit, suivant la piste de Sébastien. Elle se rendit d’abord au bar où il rencontrait ses copains débiles pour boire comme un trou et questionna le barman. Celui-ci n’avait pas vu Sébastien, mais savait que son groupe jouait le soir suivant au bar « De la somme ». Elle remercia l’employé qui ne put s’empêcher de la déshabiller du regard. Elle trouva ensuite une chambre dans un motel minable, elle avait besoin de repos et plusieurs heures devant elle.

La nuit était tombée et Georgia se trouvait maintenant derrière l’établissement, avec une vue imprenable sur la sortie arrière, là où les membres du groupe finiraient par sortir avec leurs instruments de musiques, tout l’équipement. Il était près de trois heures du matin.

Georgia ferma les yeux un instant, respirant profondément.

Une porte claqua et alors qu’elle ouvrit les yeux, vit Sébastien qui titubait dans la ruelle, son bras passé autour du cou d’une jeune femme en jupe très courte, au décolleté provocant. Elle dut se défaire de ses talons hauts, les lançant tout simplement contre le mur et cela les fit éclater de rire.

Georgia souriait aussi, mais pour une tout autre raison.

Elle sortit de l’ombre…

À suivre…

Retour à la septième partie

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