L’amoncellement !

Les oreillers

Patrice attendait patiemment devant la porte close de leur chambre, il pouvait entendre sa femme à l’intérieur qui bougeait, ses déplacements révélés par les craquements occasionnels du plancher. Elle gloussait comme une gamine préparant un mauvais coup. Que foutait-elle donc?

Dès son arrivée à la maison, après une longue et pénible journée de travail, son épouse l’avait entrainée à cet endroit en s’exclamant.

–        J’ai quelque chose à te montrer, viens!

Sans un mot, puisqu’il avait appris à ne pas protester ou rouspéter, dix ans de mariage avaient établi une hiérarchie immuable dont elle était souveraine incontestée et lui le serviteur docile, travailleur invétéré et esclaves de ses moindres désirs. Cet arrangement lui allait toutefois très bien, il détestait les confrontations et les disputes à n’en plus finir. La soumission avait de beau qu’elle éliminait les conflits.

Cela faisait au moins cinq minutes qu’il était planté devant la porte blanche, son esprit vagabondait vers le frigo et les quelques bières froides s’y trouvant. Il était sur le point de quitter sa position pour faire un petit détour vers la cuisine, lorsque Sophie ouvrit la porte.

Il avait un instant espéré qu’elle se change, s’habille d’un de ces uniformes sexy qu’ils utilisaient à l’occasion dans leurs jeux sexuels. Il en avait bien envie, malgré la fatigue. Elle le fit entrer dans la chambre qu’ils partageaient depuis la nuit de leur mariage, une lune de miel sans la moindre virginité à corrompre.

Il ne vit tout d’abord rien de différent, les détails lui échappaient souvent, une chose qu’elle lui reprochait constamment. Que devait-il remarquer?

C’est en regardant plus attentivement vers le lit qu’il découvrit la nouveauté du moment. En fait, il aurait fallu être aveugle pour l’ignorer. Le lit douillet où il avait si souvent cru en ses prouesses sexuelles imaginaires et qu’il était seul à vraiment apprécier, était recouvert d’une multitude d’oreillers, de coussins et d’un ours en peluche. L’amoncellement couvrait la moitié de la superficie totale du lieu de repos.

Triomphante, remuant comme une écolière timide et excitée, elle le fixait avec une intensité troublante.

Que devait-il faire ici? Comment réagir?

Il dut réfléchir. Sa femme était apparemment heureuse devant cet étrange amas d’oreillers qui lui posait un énorme problème : comment feraient-ils pour dormir dans cette masse formidable? Il devait toutefois être prudent avant de s’exprimer tout haut. Il chercha brièvement son petit oreiller en plume qu’il aimait tant, juste la bonne épaisseur pour lui permettre de passer une agréable nuit de sommeil. Elle était visiblement ensevelie quelque part en dessous et il était préoccupé par la possibilité qu’il ne puisse l’utiliser ou qu’elle disparaisse.

Il utilisa donc la prudence et s’exclama du ton le plus neutre possible, ayant établi après une étude de plusieurs années, que cette réponse était la bonne à 90 % des occasions.

–        Wow.

Il guetta la réaction de sa femme, se préparant à un regard nocif et cruel ou un sourire satisfait. Il eut droit au second et put enfin respirer, son rythme cardiaque perdit de la vitesse et ses tremblements cessèrent.

–        Je savais que tu allais aimer. Ça donne une touche plus vivante à la pièce.

Vivante? Il gardait le sourire, malgré son doute et l’incompréhension. C’était comme de contempler un bouchon de plusieurs centaines de véhicules immobilisés depuis des heures sur l’autoroute et gentiment déclarer que cela aurait pu être pire.

–        Viens, j’ai préparé ton repas préféré et j’ai ouvert une bouteille de rouge.

Il la suivit, affamé et en oubliant presque les oreillers qui envahissaient le lit.

***

Patrice fixait la couche avec perplexité depuis une dizaine de minutes. Après le repas, ils avaient fait l’amour sur le sofa et vidé une deuxième bouteille de rouge bon marché. Il était épuisé par ses exploits d’étalons et elle tentait en vain d’établir la différence d’intensité entre une démangeaison et les explorations frénétiques de la verge passagère de son mari dans ses orifices accueillants. La soirée était toutefois bonne et ils appréhendaient tous les deux le retour au travail du lendemain.

Sophie décida de prendre une douche, souillée de la sueur du taureau rugissant qui l’avait maladroitement monté, lui suggérant de l’attendre au lit. Cette idée lui plut, en particulier parce qu’un bon livre l’attendait sur sa table de nuit : les contes du Grand Veneur de Romain Billot, qui était depuis quelques mois à la tête des palmarès littéraires en Amérique et en Europe. La nouvelle de l’adaptation cinématographique d’une des nouvelles du recueil l’avait rendu très populaire chez les amateurs des genres de l’imaginaire.

Patrice se rendit dans la chambre, nu comme un ver difforme et poilu, empressé de commencer la lecture du bouquin et il s’immobilisa au pied du lit. L’amoncellement d’oreillers lui causait un sérieux problème. Comment ferait-il pour prendre sa place sur le côté habituel du lit qui lui revenait? Devait-il déplacer les coussins? Se glisser entre les oreillers? Tout simplement les enlever? Il ne savait pas comment procéder, un peu comme un politicien à qui on demande pour une fois d’être honnête. Il voulait éviter de commettre une bêtise, la soirée allait trop bien pour la gâcher.

Après quelques moments de réflexion, il décida que l’approche directe serait nécessaire. Il monta sur le pied boisé du lit, tenta une plongée discrète dans l’amas coloré. Il voulait se frayer un chemin vers la tête de la couche matrimoniale. Un véritable mur de tissu froid lui bloquait la route, le forçant à bouger les obstacles de ses mains. C’était comme de s’enfoncer dans la gueule d’une créature mystérieuse, des oreillers se déposaient sur lui, caressaient son corps nu sans restriction, bloquant sa vision. Il entendit un des coussins qui chutait au sol, non sans frapper son réveil matin et faire chuter un verre d’eau vide sur le tapis.

Il jura à voix basse, continuant son chemin comme le nouveau-né qui se dirige vers la lumière, baignée dans les jus créateurs, haletant à sa première bouffée d’air, à la découverte de ce monde froid et aveuglant.

Sa main rencontra bientôt un oreiller plus mince que les autres et reconnut celle avec laquelle il voulait dormir. Un obstacle boisé devant lui confirma aussi qu’il avait atteint la tête du lit, sa progression avait paru le conduire sur des kilomètres de terrain dangereux. En serrant le mince coussinet sur sa poitrine, tel l’écrivain accroché à sa bouteille de Whisky, il entreprit de se retourner. Il pivota sur lui-même dans l’amas qui le recouvrait entièrement, les oreillers lui faisant des caresses compromettantes, touchant son pénis ratatiné, son ventre gonflé par sa gloutonnerie, lui éraflant ses mamelons dissimulés sous les poils sauvages.

Un des oreillers commis même l’impensable, frottant son orifice anal pourtant interdit d’accès, le faisant gémir de surprise. Il frappa le vide derrière lui, soudain frustré et violenté, retombant sur le dos. Le matelas protesta de quelques grincements, tandis qu’il réprimait les larmes et les sanglots. Sa première expérience homosexuelle avait été avec un coussin au tissu soyeux et agréable, fabriqué à la main par de petits Chinois sous-payés. Une cigarette lui aurait fait tant de bien, même s’il n’avait jamais fumé de toute sa vie.

Une idée lui vint, tandis qu’il se tenait sous la masse écrasante et il se cabra, soulevant son bassin vers le plafond qui devait se trouver quelque part au-dessus de ces choses envahissantes. Sa petite tour Eiffel dressée avec fierté, il tenta de percer le toit des oreillers, voulant ériger son périscope vers le firmament, vers les étoiles et un futur libéré de ces choses.

Ce fut en vain, quelques centimètres d’explorations ne changèrent rien à sa situation.

Patrice réalisa qu’il avait fermé les yeux et les rouvrit, découvrant la noirceur qui l’enveloppait, qui tenait son corps prisonnier. Il comprit l’horreur que pouvaient ressentir ceux qu’on enterrait vivants.

Un brin de panique fit son apparition, il avait tellement chaud et respirait avec difficulté.

Très loin au-dessus de lui, peut-être à des kilomètres, une voix résonnait dans ce qui devait être leur chambre à coucher. Il se mit à frapper les coussins au-dessus de lui, comme le nageur qui voit enfin la rive se profiler au loin, après avoir traversé l’océan Atlantique. Il cherchait la lumière, le passage de l’air frais. Luttant contre la suffocation et la claustrophobie, il battit des bras.

Quelque chose de froid se déposa sur sa cheville, le faisant hurler de terreur. Quel genre de créature vivait donc dans cet amoncellement de tissu? Quelle horreur se profilait dans les ténèbres de ce refuge adéquat pour l’immondice? Il pouvait imaginer des êtres griffus, velus, odorants et aux capacités intellectuelles très limitées, le plus souvent incapable de tâches plus compliquées que la satisfaction de besoins primaires immédiats.

Il comprit que ce devait être des hommes!

Son cri mourut dans sa gorge, avec les restants chauds et granuleux du souper qui décidèrent de remonter à la surface par son boyau béant.

Au-dessus de lui, un filet de clarté apparut, l’inondant bientôt en blessant ses yeux. L’oxygène était aussi au rendez-vous, il s’en gava avec avidité, toussant et sifflant comme un asthmatique.

La voix revint, était-ce Dieu venu lui annoncer que son séjour sur terre était terminé? Qu’il serait bientôt accueilli au paradis parmi les rares membres de sa famille à s’y être rendu? Ou des extraterrestres très maigres, gris et à la tête surdimensionnée venant l’enlever dans des circonstances nébuleuses pour s’amuser à explorer son orifice (déjà profané) avec des sondes froides et désagréables, alors qu’ils possèdent une technologie leur permettant de voyager dans l’univers et pourraient éviter de jouer dans la merde et le cul des autres?

–        Qu’est-ce que tu fais?

Il reconnut la voix de sa femme, son visage inquiet et exaspéré. Patrice se redressa, repoussant les choses velues, lisses et froides qui l’entouraient. Il prit plusieurs grandes respirations avant de pouvoir répondre.

–        J’étais enseveli…

–        Arrête de faire l’idiot.

Sophie entreprit de le libérer, déplaçant plusieurs oreillers.

–        Elles ne restent pas toutes sur le lit quand on se couche.

–        Non?

–        Bien sûr que non, c’est pour la décoration.

–        Euh? Faut décorer le lit?

Elle lui lança un regard qui le fit se taire.

Dans son esprit, une question revenait en boucle, soulevant polémique et controverse :

Pourquoi décorer un lit? N’est-ce pas fait pour dormir?

C’était un de ces combats qu’il ne pouvait gagner.

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