Silence, vous avez dit silence?

Silence

Karl était au bout de son rouleau. Cela faisait deux semaines qu’il tentait de finir cette foutue histoire pour l’appel à texte western d’un magazine français. Deux semaines qu’il passait ses journées à faire le va-et-vient entre la maison sur la colline et le village dans la vallée. Que ce soit pour aller rencontrer l’artiste qui allait le tatouer, l’aider à mettre sur papier le dessin compliqué qu’il voulait graver sur son dos. Ou encore pour tenter de faire bouger les choses dans les poursuites contre l’école primaire de son fils, où il s’était apparemment brisé le bras, dans la cour, alors que les enfants étaient sans surveillance.

L’année passée, il avait convaincu sa femme de vendre leur maison dans la banlieue afin de venir s’installer dans le calme des montagnes. Parce que comme tout le monde le sait bien, les écrivains ont besoin de calme. Qu’on leur foute la paix.

Résultat? C’était cent fois pire. Chaque sortie prenait des allures d’expéditions archéologiques, la durée des voyages dans la vallée se décuplait pour un rien. Le climat prenait ici des allures de période glaciaire et de tempête destructrice. Les voisins ne cessaient de venir frapper à la porte, gentils, et tout cela pour le bourrer de tartes, de bouteilles de vins et de friandises. On voulait lui souhaiter la bienvenue et le résultat était qu’il avait chié plus de cochonneries sucrées en quelques mois que durant toute son adolescence. Son anus était en feu.

Sa femme s’était faite pleine d’amies, toutes plus ennuyantes les unes que les autres, de vraies grues qui ne cessaient de parler, de hurler et de s’exclamer pour un rien. Elles débarquaient à tout moment, imprévisibles et nuisibles.

Ses enfants étaient devenus de véritables coureurs des bois, des chasseurs et des pêcheurs. Ils avaient renversé la tendance évolutionniste, passaient peu à peu d’humains modernes à enfants des cavernes.

Le silence était une chose du passé, même le cabot s’y était mis, hurlant avec les loups, après les animaux sauvages qui ne cessaient de venir piétiner leur jardin, de manger ses tomates et ses concombres.

Karl avait cru que la vie à la campagne serait idéale pour sa carrière.

Il s’était trompé. Parce que peu importe où il irait, le bruit ne cesserait jamais. Les distractions s’accumulaient comme les erreurs d’un politicien en pouvoir depuis quelques années.

Il repoussa la bouteille de Jack Daniels à moitié vide, caressa tendrement sa vieille et fidèle machine à écrire de marque « Continentale » dont la lettre « E. » était effacée.

Il souleva l’arme froide, déposa un baiser sur le barillet à l’odeur d’huile et posa le canon contre sa tempe.

Il entendit les gosses qui jouaient aux indiens dans la cour, le chien qui jappait après le chat du voisin, de nouveau venu se coucher sous sa voiture. Il écouta sa femme qui riait comme une jument en rut dont la crinière se serait prise dans un broyeur à déchet.

Le silence était un mythe, parce qu’il n’existait pas en lui.

Le tumulte de ses pensées lui fit presser la détente.

Suicide

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