Les Esprits de la Toundra

Les esprits de la toundra

(Parut en avril 2013 dans « Histoire de vampires » – L’imaginarius – le petit journal du fantastique)

 Maison dans la toundra

Igor

Il courrait avec difficulté dans la neige épaisse qui recouvrait le sol, laissant derrière lui un tracé tout en zigzag. Son visage était fouetté par le vent glacial, flagellé par les précipitations qui rendaient la visibilité presque nulle. Trempé de sueur, il haletait, le regard fou et des engelures aux pieds, aux mains qu’il ne sentait plus. Il refusait de s’arrêter ou même de se retourner, il fonçait dans l’obscurité de la nuit.

Il était mort de peur.

Lana

La femme avait réussi à se redresser, s’adosser contre la paroi de pierre qui se trouvait non loin. Ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité, le couloir de la mine abandonnée se dessinait avec précision autour d’elle. Elle grelottait de froid. La profondeur de ce passage, dans les entrailles de la Terre, lui offrait une certaine protection contre le climat qui sévissait au-dehors.

Elle se plaça de manière à pouvoir bouger ses poignets de haut en bas, la corde qui les retenait prisonniers frottant sur une pierre anguleuse avec régularité. Elle espérait que ce serait suffisant pour rompre les liens.

Elle gémissait, terrifiée.

Igor

La toundra paraissait sans fin et la tempête nocturne s’abattait sur lui avec furie. Il tomba à quelques reprises, sa barbe auparavant noire avait blanchi et son souffle humide s’y était durci en une croute épaisse. Ses forces diminuaient, il avait perdu la notion du temps, des distances et à quelques reprises, il dut rebrousser chemin. Il était perdu.

Les montagnes, au loin vers le nord, lui servirent de point de repère. Il devait aller dans la direction opposée, fuir la cabane où il avait laissé ses enfants, chercher le camp du goulag qui était à proximité. C’était sa seule chance de survie. Il reprit la marche.

Lana.

Les liens rompus, elle frotta ses poignets douloureux et se mit ensuite debout. Elle examina l’endroit où le couloir s’était écroulé, à la suite des efforts de son mari afin de détruire les poutres de support. Ces dernières n’avaient pas résisté aux coups de hache répétés et le bois s’était fracturé, le plafond écroulé en bloquant l’accès au reste de la mine. Elle avait été enterrée vivante par son mari, par l’homme qu’elle aimait plus que tout au monde.

L’affaissement de la voûte rocheuse avait soulevé un nuage de poussière qui avait vicié l’air ambiant, flottant sans vouloir se poser. Elle avait de la difficulté à respirer et dût se rendre à l’évidence : Il lui serait impossible de dégager le couloir en déplaçant les pierres.

Elles étaient trop nombreuses, nécessiteraient un effort prolongé dans des conditions irréalistes. La seule option qui lui restait était donc d’explorer la vieille mine abandonnée aux parois instables, de chercher une autre issue. Peut-être trouverait-elle un puits d’aération naturel. Il lui fallait s’enfoncer plus profondément dans le cœur du réseau souterrain.

Elle se mit en marche, toutefois craintive et prudente, se guidant d’une main frôlant la paroi rocheuse à sa droite. Elle pouvait entendre au loin le clapotis de gouttes d’eau qui percutaient le sol, tombant du plafond, ses pas qui raclaient le plancher sculpté de main d’homme. La piètre qualité de la main d’œuvre avait fait en sorte que les couloirs étaient creusés à la hâte, les murs et plafonds irréguliers, les couloirs bifurquant à des angles presque impossibles. Pour les dirigeants du camp, qui exploitaient ces mines, la vie des hommes ne valait rien. Seuls les matériaux extraits et envoyés à Moscou avaient une valeur.

Elle devait sortir d’ici.

 Igor

La neige cessa de tomber, mais le vent redoubla ses poussées, le faisant tituber. L’homme s’arrêta finalement, incapable de faire un pas de plus. Il courrait depuis quelques heures, sa bouche était sèche, ses lèvres gercées. Il se pencha, prit une poignée de neige qu’il se mit à sucer. Il avait soif. Il ne prit même pas la peine de se dévêtir afin de se soulager, lorsqu’il réalisa qu’il avait envie, préféra se pisser dessus. La chaleur du liquide qui ruisselait le long de ses cuisses lui offrit une certaine satisfaction. Il ne suffit que de quelques secondes pour que l’urine durcisse et forme une croute sur le pantalon.

Il s’arrêta de sucer la neige durcie, soudain conscient qu’une silhouette était apparue plus loin sur sa gauche, dans la toundra inhospitalière. Il se figea. La forme était humanoïde, de petite taille, très maigre. Il était trop loin pour deviner les traits de la chose, mais il n’avait pas besoin d’une confirmation visuelle pour savoir qu’il s’agissait de sa petite fille. Tania. Elle resta immobile, comme par défi ou menace.

Lana

Le couloir qu’elle suivait donna sur un autre, puis un autre et ainsi de suite, le labyrinthe paraissant interminable. Elle craignait de beaucoup trop s’enfoncer sous terre, de réduire ses chances de trouver une issue. Elle devait remonter à la surface, retrouver son mari et lui expliquer qu’il avait fait erreur. Tenter de le convaincre. Lana n’était pas responsable de ce qui était arrivé aux enfants, malgré les apparences trompeuses.

Elle s’arrêta, un son quelconque se fit entendre, paraissant venir du couloir sombre devant elle. Elle chercha une arme quelconque tout près, mais ne vit rien, le sol était lisse et dénudé de tout débris pouvant lui servir à se défendre. Lana espérait qu’il s’agissait d’un rat, d’un rongeur vivant dans les profondeurs de cette mine oubliée.

Comme le silence revint et qu’un calme apparent se réinstalla, elle reprit la marche, respirant de plus en plus difficilement.

La femme ne fit qu’une dizaine de pas, lorsque deux yeux luisants dans l’obscurité la firent hurler de surprise.

Ils l’observaient, bloquant le couloir.

Igor

Il fit un détour afin d’éviter de se rapprocher de la petite silhouette, de la gamine méconnaissable. Tania avait dix ans, de longs cheveux blonds et un sourire angélique. Mais cette chose qui lui ressemblait n’était pas son enfant chéri. Il le savait, parce qu’il avait frappé cette chose avec une hache, l’avait vu saigner, l’avait entendu hurler. Un cri inhumain et rauque, qui lui avait déchiré les tympans, qui le hantaient encore.

Ce qui était revenu de la cabane, ce qui errait dans la toundra, n’avait plus rien à voir avec sa petite fille. Car après l’avoir frappé une dizaine de fois, son sang créant une flaque au sol, elle s’était relevée, lui souriant. Elle avait alors ouvert la bouche, émit une plaine animale qui lui avait donné des sueurs froides. Ses yeux étaient jaunes, ses pupilles verticales s’ouvraient et se refermaient frénétiquement.

Il avait laissé tomber la hache, s’était reculé alors que l’enfant s’agenouillait, léchait le plancher couvert de son sang, son visage maculé par la substance poisseuse.

Elle avait ensuite levé les yeux vers lui.

Lana

Elle ne pouvait plus bouger. Une silhouette émergea des ténèbres du couloir. Elle retint un cri de surprise, une main couvrant sa bouche. Un petit garçon blême, complètement nu, avait fait quelques pas vers elle. Le petit Dimitri, son fils de douze ans. Il avait un regard félin, sa peau était presque grisâtre, son corps maigre se dandinait au rythme de ses pas.

Elle recula.

Le gamin, ou plutôt cette chose qui avait pris possession de son fils l’observait avec calcul et froideur. Il n’existait aucune autre issue pour elle, il bloquait le passage.

Son mari l’avait accusée dès les premiers signes que quelque chose n’allait pas avec les enfants. Cela avait commencé par la maladie étrange qui les avait tous deux secoués. Alités, ils vomissaient, déliraient et avaient une fièvre élevée. On craignait pour le pire, avait fait venir le docteur, mais il ne trouva rien. Ne put expliquer leur comportement. Cela avait duré une semaine et un bon matin, ils se levèrent comme s’ils n’avaient jamais été malades. Ils avaient toutefois changé. Elle avait noté les regards étranges qu’ils avaient pour le couple dérouté. Elle les surprit, qui chuchotaient, qui s’éclipsaient des heures durant, ne revenant de la toundra que tard dans la nuit. Elle n’avait rien dit à son mari, trop occupé à couper son bois, à réparer la grange et à déblayer la cour des nouvelles chutes de neige.

Elle avait même demandé l’aide de la vieille sorcière qui vivait à la lisière du bois, que tous craignaient et considéraient comme une folle. Cette dernière parlait de plantes et de rituels pouvant éloigner ces choses, mais elle avait été ferme sur un point important. Ils ne redeviendraient jamais les enfants qu’ils avaient été.

Ils avaient franchi le point de non-retour.

Elle le constata elle-même lorsqu’elle trouva son fils, seul dans la cuisine, qui suçait et grugeait la carcasse d’un lièvre, dont le pelage pendait encore au bout de la pièce de viande chaude.

L’enfant l’avait ignoré, le visage maculé du sang de la bête.

Igor

La petite ne l’avait pas suivi sur la toundra, du moins il ne pouvait plus la voir à travers l’écran de neige qui tombait. Il ne comprenait pas pourquoi elle s’était ainsi montré, si ce n’était que pour lui faire peur. Luttant contre la panique, il avait accéléré le rythme, haletant.

Lorsque les gamins étaient tombés malades et que le docteur n’avait pu identifier le malaise, il avait aussitôt pressenti qu’un phénomène surnaturel était à l’œuvre. Il pouvait les entendre qui parlaient dans son dos, voyait bien comment les animaux de la ferme réagissaient à leur approche. Ils ne dormaient plus, ne mangeaient plus.

Quand sa femme laissa entrer la vieille folle de Leonidovo dans son foyer, il comprit qu’elles étaient responsables de ce qui arrivait à sa progéniture.

La vieille lui mettait des idées dans la tête, profitait de la naïveté de la femme, pouvait fort bien comploter contre lui.

C’est pourquoi il avait surpris sa femme dans son sommeil, l’avait ligoté et transporté avec brutalité vers la mine oubliée. Malgré les plaintes et supplications de son épouse, il l’avait enterré vivant, sachant que ce qui habitait le corps de Lana était un esprit démoniaque. Il aimait encore trop la femme pour être en mesure de la tuer de ses mains nues, avait ainsi pensé aux tunnels abandonnés et sans issues de la mine.

Il était incapable de lui trancher la gorge, avait passé plusieurs heures à jouer avec le couteau, regardant le corps endormi, suivant le rythme des respirations qui animaient la femme.

Elle était devenue un de ces « Verdilak » de légendes, ces esprits assoiffés de sang qui errent dans la toundra et qui se nourrissent des membres de leurs familles, les conviant à une éternité de damnation.

Igor leva le regard vers le ciel sombre, vit le contour lointain des montagnes et finalement le tracé linéaire de la barricade qui entourait le camp de travail du goulag.

Il était arrivé à destination, était sauvé.

Lana

Le petit Dimitri s’avança vers elle, mais elle resta sur place. Elle avait trop peur de bouger. Les lèvres du gamin remuèrent, libérant un cri bestial. Elle était prise au piège. Ses larmes roulèrent sur ses joues, alors que les souvenirs de ce qu’avait été cette petite famille heureuse défilaient dans l’écran de projection privé de son esprit.

Elle ne réalisa que l’enfant était sur elle qu’au moment où il lui mordit le poignet. Elle cria de surprise, mais n’avait pas la force de repousser le petit. Elle lui avait donné vie, l’avait porté durant neuf mois et l’avait nourri de son lait, dès la naissance.

Elle se détendit et Lana décida de nourrir à nouveau son enfant, même si ce devait être de son sang.

Son cri mourut dans l’écho de la mine déserte.

Camp du Goulag

Igor

Les soldats l’avaient vu s’approcher du camp, s’effondrer d’épuisement sur le sol recouvert de neige. Des hommes avaient été envoyés afin de le récupérer, de le ramener dans l’infirmerie. On l’avait nourri, lui avait fait boire beaucoup d’eau et selon les ordres du commandant, il fut assigné à l’une des baraques. Il était devenu un prisonnier du camp de travail, avait volontairement renoncé à sa liberté. Igor s’était offert au goulag. Il n’était qu’un autre pion dans la guillotine glacée, un camp d’où on ne revenait jamais vivant. Cette machine communiste ne restituait jamais les hommes qu’on lui sacrifiait.

C’était la première nuit d’Igor dans le camp. Il partageait la baraque avec une cinquantaine de prisonniers, les lits pouvant accommoder à peine la moitié de la population internée. On se battait, les plus forts gagnaient des lits pour la nuit, avec la vermine et les autres reposaient tant bien que mal sur le sol boisé glacé, avec les rats. La fatigue des longues journées de travail, des rations alimentaires insuffisantes, les aidait à sombrer dans un sommeil rapide. Troublé.

Igor n’avait pas lutté pour obtenir un lit. Il s’était tout simplement recroquevillé dans un coin, goûtant au confort d’une zone d’ombre, recevant parfois des vagues de chaleur du poêle à bois qui consumait les bûches avec rapidité.

Il tendait l’oreille à la nuit qui l’entourait, incapable de fermer les yeux. Il repensait à sa famille, à la cabane qu’il avait brûlée, croyant les corps de ses enfants à l’intérieur, traînant sa femme de force vers une mine, un gouffre sombre où elle trouverait une mort horrible.

Ils étaient revenus. Il avait vu la gamine. Cette chose qui jadis l’avait tant fait rire, qu’il avait aimé embrasser et tenir dans ses bras. Peut-être que le garçon était-il lui aussi de retour? Son Dimitri, le garçon qu’il avait tant voulu, petit bonhomme qui l’écoutait avec attention, imitait ses mouvements et qui le rendait si fier.

Ils n’étaient plus de ce monde.

Il entendit un son au-dehors, comme un frottement sur le mur de la baraque. Ce pouvait être un garde effectuant une ronde nocturne. Il se redressa néanmoins, approchant son visage de la fenêtre. Cette dernière était givrée, l’empêchant de voir au-dehors.

Mais dans le reflet de la vitre, il vit son visage émincé, pâle et ses joues creuses. Il vit aussi son regard, scintillant, d’un jaune énigmatique. Il leva la main, toucha la fenêtre, ses griffes créant des motifs aléatoires sur la glace qui s’effritait.

Il se souvint alors. De son retour de la forêt, de la douleur au dos. De la chose qui l’avait attaquée. Il avait cru à un loup, mais c’était autre chose. La fièvre avait suivi, mais il n’avait rien laissé paraître, cachait sa douleur à sa femme. Il passait beaucoup de temps dehors.

Puis, c’était l’odeur qui avait commencé à lui faire perdre la raison. L’odeur qui émanait de sa femme, de ses enfants. Il avait été leur rendre visite durant la nuit, avait léché leurs peaux chaudes, caressé les visages innocents. Il avait ensuite mordu dans la chair, étouffé les cris en plaquant sa main sur les visages paniqués.

Igor se redressa. Ce n’était pas sa femme, mais bien lui, le Verdilak. Confus, il s’éloigna de la fenêtre, sachant que les trois silhouettes se tenaient à proximité. Il les avait guidés vers ce camp, à moitié rendu fou par la transformation, incapable de comprendre ce qui lui arrivait.

Il se revit au sol, avec sa gamine, léchant le plancher couvert d’hémoglobine. Le sien? Celui de la petite ou alors d’un pauvre malheureux qui s’était arrêté chez lui? Non, c’était celui de la vieille folle, de cette sorcière si délicieuse.

Il se retourna afin de jeter un regard vers la pièce, au moment où la porte d’entrée s’ouvrait, laissant entrer silencieusement trois silhouettes agiles. Le courant d’air qui les accompagna fut bref, quelques hommes remuèrent, grognèrent, mais le sommeil était maître et les garda captif.

Sa femme et ses deux enfants vinrent le rejoindre. Un instant, il voulut leur demander pardon, sentit quelque chose de similaire au regret. Mais ce fut de courte durée, car l’odeur qui flottait dans la baraque était sublime.

Le père se devait de prendre soin de sa famille.

Ils étaient les esprits de la toundra.

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