Les Racines Du Mal – Sixième partie : Le retour de la Bête.

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Hélicoptère en patrouille

Réal Bonin

Auvergne, Cantal, France.

L’un des deux hélicoptères s’était posé, le moteur coupé depuis quelques minutes et ses hélices maintenant immobiles. L’autre engin s’était envolé afin d’explorer le flanc sud de la montagne, utilisant son puissant phare pour déchirer les ténèbres. Une vingtaine de soldats avaient été déversés dans la forêt, accompagnés par six chiens spécialement dressés afin de retrouver l’individu en question. On s’était approprié certains de ses effets personnels, avait fait renifler son odeur aux bergers allemands qui feraient tout pour le retrouver. C’était leur mission.

Les soldats lourdement armés s’étaient éparpillés entre les arbres, s’enfonçant à la suite de la rapide silhouette qu’ils avaient perdue de vue. Quelques coups de feu furent tirés, mais on doutait d’avoir touché la cible. On les avait prévenus que l’individu serait difficile à capturer.

gps

Ils savaient que l’homme se terrait quelque part devant eux. Le soldat à la tête du groupe s’immobilisa et, d’un geste, mit fin à la progression de ses troupes, leurs lampes balayant la forêt, dévoilant une suite infinie d’arbres, de rochers et de buissons. Le capitaine jeta un regard perplexe sur la carte plastifiée qu’il tenait d’une main et sur son GPS. Quelque chose clochait avec les coordonnés. Selon l’appareil, ils devaient se trouver au cœur d’une plaine et non entouré d’arbres majestueux, très vieux et au feuillage épais. Il leva les yeux et aperçut un soldat sur sa droite qui relevait un panneau boisé, à moitié pourri, qui portait une inscription. Il fit quelques pas dans cette direction, la lampe de son subalterne éclairant le panneau troué et duquel pendaient des herbes mortes.

« La forêt du Grand Veneur ». (Voir note à la fin du texte)

Le militaire baissa à nouveau les yeux sur sa carte, n’y voyant aucune forêt de ce nom à des kilomètres à la ronde. Perplexe, il prit le téléphone portable dans sa poche, voulant signaler l’anomalie à l’homme qui leur avait promis une fortune pour venir tuer le montagnard. Quelque chose clochait et il avait un mauvais pressentiment au sujet de cette mission.

Il avait besoin d’instructions et s’apprêta à presser la touche qui le mettrait directement en contact avec son employeur. Mais son geste resta en suspens.

Levant les yeux sur la forêt énigmatique, il réalisa qu’aucun son ne leur venait. Un silence anormal dans un tel lieu. Aucun animal nocturne, oiseau ou insecte ne se faisait entendre. Un coup d’œil sur ses hommes lui révéla que la végétation autour d’eux leur donnait aussi la frousse. Il avait l’impression qu’on l’épiait, qu’une présence s’apprêtait à fondre sur lui.

Quelque chose de malsain se trouvait à proximité.

Est-ce que le silence avait été provoqué par le tumulte des hélicoptères? Des coups de feu? C’était fort possible, mais sans trop savoir pourquoi, il en doutait. En fait, c’était peut-être leur présence qui en était la raison. Un peu comme si la forêt était une entité malveillante.

Les hommes derrière lui promenaient les faisceaux de leurs lampes sur le sol, vers la cime des arbres, entre les troncs. Les armes étaient levées, tous étaient aux aguets, nerveux.

Ce fut à ce moment-là qu’un hurlement inhumain déchira la nuit. Un cri horrible et à glacer le sang, que l’écho même refusa de reprendre.

*

Il cessa de hurler, pour se laisser lourdement retomber sur ses quatre pattes. Ses yeux perçaient la noirceur et la forêt lui apparaissait comme en plein jour. Il pouvait sentir les rongeurs, les petits animaux qui se terraient dans leurs refuges, terrorisé par la présence maléfique qu’il était. La nature elle-même semblait s’être tue devant la majesté de la créature qu’il était devenu.

Il renifla les odeurs de la nuit qui l’atteignirent, poussées par la faible brise. Il pouvait deviner l’emplacement des hommes et des chiens, percevait l’odeur de la sueur, des vêtements et de l’équipement métallique. Le parfum détestable de l’essence qu’avaient brûlé les hélicoptères flottait toujours sur la forêt. Il pouvait savourer la peur que son cri avait inspirée chez toutes les formes de vies plus ou moins intelligentes ou instinctives qui l’avaient entendu. Le silence de la forêt était impressionnant, un hommage à son règne sur la nature.

Lorsqu’il se mit à avancer entre les arbres, silencieux et en évitant de piétiner des branches mortes ou feuilles séchées pouvant trahir sa présence, il entendit les premiers gémissements. C’était les chiens qui venaient de renifler son odeur et s’étaient couchés au sol, se plaignant à leurs maîtres. Ils refuseraient d’avancer, voulaient fuir, se soumettaient déjà devant sa supériorité.

Son pelage sombre lui servait de camouflage et il s’éloigna du groupe, cherchant un endroit propice où se dissimuler, se préparer pour une attaque sournoise. Il ne restait d’humain en lui que la méchanceté, la capacité de tuer pour le sport et le plaisir de répandre le mal. Cette force était plus puissante que son instinct animal, ses capacités surhumaines. La raison en était simple, il était né humain.

Cette forêt était l’épicentre du mal qui avait pris naissance en lui, qui s’était propagé et avait façonné le monstre qu’il était. Les arbres l’entourant avaient vu naître cette race faible et puérile qu’étaient les hommes. Ils avaient vu les tragédies sans pouvoir intervenir, témoins silencieux des atrocités d’un peuple qui prétend évoluer, pour ne faire que régresser, s’enliser vers le point de non-retour.

Il marchait dans le dernier refuge des choses de son genre, avait établi son repaire non loin d’ici, sachant que c’était sous l’ombre de ces arbres qu’il avait péri pour la première fois. Qu’il avait senti l’étincelle de vie glisser hors de lui, son âme s’envoler vers le néant après la vie.

loup qui hurle à la lune

Ses griffes labourant le sol en terre battue, en feuilles mortes, il atteignit un petit ruisseau au sol rocailleux, se baissa pour s’y abreuver en contemplant les yeux jaunes qui le fixaient. Au-dessus de lui, dans le miroir liquide, il pouvait voir le ciel sombre qui s’éclaircissait, les nuages filant à toute vitesse, la lune cherchant à percer le voile cotonneux qui la recouvrait.

Il se retourna ensuite, se dressant sur ses pattes arrière en hurlant à nouveau. Il voulait dévoiler son emplacement aux soldats. De son museau s’écoulaient des filets de bave, ses dents pointues prêtes à déchirer la chair, couper les membres.

Le goût du sang lui manquait, la texture de la peau humaine, de la viande fraîche lui donna des frissons. Il avait faim et son repas marchait droit vers lui.

*

Le soldat donna ses ordres. Il n’avait pas vraiment envie de continuer cette mission, mais l’appât du gain et sa fierté le forçait à poursuivre. Ses hommes furent lents à suivre ses instructions et il fut patient. On décida de relâcher les chiens, aucun homme ne voulait faire demi-tour seul pour s’en occuper. Une fois détachés, les bêtes s’éloignèrent en gémissants, sans se retourner pour disparaître dans la végétation.

Les soldats se déployèrent, restant à quelques mètres les uns des autres. On voulait ratisser la forêt, sans s’éloigner, sans se perdre de vue. Il ignora les protestations, même lorsque le hurlement se répéta. Il avait chaud, tenait son arme de ses mains tremblantes et de ses paumes moites. Mais il conserva son masque bien illusoire d’autorité, feignit d’être calme en dissimulant ses tremblements.

Le groupe se mit en marche, arme en mains, les lampes fouillant le sol devant eux. La forêt semblait soudainement plus sombre, les arbres plus rapprochés les uns les autres. Chaque pas qu’ils faisaient résonnait comme le tumulte du tonnerre, dévoilant leur présence.

Ils n’avaient pas fait vingt pas, qu’un cri de terreur, de souffrance s’éleva sur leur droite. L’un de leurs camarades venait de hurler.

*

Cet homme terminait la colonne qui se déployait sur sa gauche. Il portait l’uniforme militaire, une arme automatique en main avec une lampe fixée au bout de son canon. Il tremblait, son faisceau se promenait de droite à gauche avec un effet de kaléidoscope. Son visage était couvert de sueur, ses lunettes glissaient sans cesse et il devait les remonter avec régularité sur son nez. Il puait le parfum bon marché et le tabac.

La créature fixa la silhouette maigrichonne et maladroite de l’individu, se faufila entre quelques arbres, renifla des excréments de ratons laveurs, un nid d’abeille à proximité et se glissa finalement derrière un large chêne au tronc noueux.

De lourds nuages annonçaient des averses à venir. Le climat changeait rapidement sur la montagne, le soleil pouvait faire place à une tempête en quelques minutes, sans avertir. La bête leva son museau dégoulinant d’écume, son regard toujours rivé sur sa victime potentielle, avant de se coucher à même le sol, reposant sur le tapis de feuilles mortes. L’animal maintenait une parfaite immobilité, tandis que le soldat marchait droit vers lui, sans se douter de sa présence, son faisceau ne découvrant que l’arbre qui le protégeait adéquatement.

Le mercenaire fit une vingtaine de pas, avant de s’immobiliser. Il jeta un bref regard vers le soldat à sa gauche, qui s’éloignait en conservant son rythme, sans lui porter la moindre attention. Il s’était arrêté en raison de la forte odeur qui l’atteignit, l’effluve bestial qu’il libérait. De peur de se retrouver seul, d’être distancé par les autres, le soldat reprit la marche et accéléra même le pas. Il arriva ainsi auprès de l’arbre dissimulant la large silhouette velue, qu’il serait contraint de contourner pour poursuivre son chemin.

La créature n’était pas complètement immobile, elle reniflait sans cesse, son souffle balayant la poussière au sol, remuant les feuilles, tous ses muscles tendus.

Le prédateur vit l’homme en premier, puisque ce dernier regardait de l’autre côté, aveuglé par sa lampe qui éclairait un tronc couché, un arbre victime de la foudre et qui reposait au sol.

Le soldat avait dût ressentir quelque chose, puisqu’il s’immobilisa, hésitant à poursuivre. Cette seconde de réflexion fut suffisante pour que la chose se lance, forte et rapide, sur le soldat devant elle. Les crocs se plantèrent dans l’épaule de l’individu, déchirant le vêtement, le gilet pare-balle et pénétrant la chair, perforant l’ossature. L’homme cria de douleur, paralysé, alors que l’animal qui n’en était pas vraiment un le soulevait de terre. Le sang qui ruissela des blessures pénétra la gueule, coulant dans la profonde gorge, éveillant chez le monstre l’instinct primaire du chasseur.

Il avait oublié le goût de ce liquide poisseux désirable, soudain incapable de penser à autre chose, obnubilé par la faim et la soif.

Comment avait-il fait pour retourner parmi les hommes, pour ignorer l’appel de cette substance enivrante?

La bête entraîna l’individu, dont les jambes ne touchaient plus le sol. Ils s’éloignaient des hommes paniqués, qui se regroupaient, brisaient formation. Des ordres furent lancés, des coups de feu retentirent, sans l’atteindre. La panique décuplait la confusion.

Il s’éloigna ainsi sur une bonne distance, avant de s’immobiliser et de relâcher son emprise sur sa proie. L’homme tenta aussitôt de ramper, de s’enfuir en gémissant, mais il n’était pas assez rapide. D’une patte, il l’immobilisa face contre le sol, lui brisant le nez et plusieurs dents.

La chose leva le museau, s’enquérant de ce que faisaient les autres. Ils n’étaient pas encore lancés sur sa trace. Elle avait du temps.

Elle allait bien s’amuser.

À suivre……

Note de l’auteur :

La forêt du Grand Veneur – est un lieu que l’on retrouve dans l’excellent livre – Les contes du Grand Veneur. De Romain Billot.

Retour à la cinquième partie

Pour lire la septième partie

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