Chacun est fou à sa façon !

On me demande souvent où je trouve mes idées. En fait, je dois bien l’avouer aujourd’hui – ce sont mes idées qui me trouvent. Elles me traquent inlassablement, jour et nuit, comme un prédateur vorace et affamé. J’ai beau fermer mon esprit au monde qui m’entoure, être en repos, ivre ou encore en pleine séance de lobotomie, elles viendront à moi. Comme des missiles à tête chercheuse, elles savent trouver leur cible, l’atteindre et l’impact est très souvent immédiat.

C’est un peu comme dans ce film de Kevin Costner – Le champ des rêves. Je suis convaincu que vous vous souvenez de l’intrigue de cette œuvre cinématographique. Un homme entend des voix, elles lui suggèrent de construire un terrain de baseball dans sa cour et c’est ce qu’il fera. La suite est la venue de joueurs légendaires décédés depuis longtemps, dont son père.

C’est en quelque sorte ce qui m’arrive au quotidien : j’entends des voix qui me répètent sans cesse la même chose.

« Ouvre l’ordinateur, le traitement de texte et les idées viendront… »

Malgré l’absence de James Earl Jones dans mon bureau, elles sont bien venues. De partout et de nulle part, ces folles idées qui m’enivrent et me réjouissent déferlent. Elles surpassent peut-être en intensité tous les plaisirs offerts aux hommes depuis la nuit des temps.

Ce n’est pas aussi formidable qu’une patinoire dans mon jardin avec Maurice Richard, mais c’est quand même pas mal.

Vous voulez un exemple? Quelque chose de concret?

J’entends vos supplications et en vertu de la mansuétude qui m’habite, m’apprête à satisfaire votre curiosité.

Laissez-moi vous décrire la situation :

Nous avons récemment emménagé dans une nouvelle demeure, au centre d’un quartier résidentiel classé historique.

Quartier historique

Cela veut dire beaucoup de grosses vieilles maisons et un bon emplacement non loin du centre-ville. Nous sommes à un coin de rue d’une résidence pour personnes âgées, d’une maison d’accueil spécialisée qui propose un hébergement permanent aux adultes atteints d’un handicap intellectuel, moteur ou somatique grave. Le bureau de poste est aussi sur la même rue. À notre droite, nous avons une belle maison qu’occupe un jeune couple. Ils n’ont pas d’enfant, dans le début de la vingtaine, avec voitures sport, piscine creusée, et ils font la fête chaque weekend. Pas trop bruyants, mais disons que l’alcool y coule à flots. Il est avocat et sa femme semble occuper la fonction de maigrichonne en maillot de bain dévoilant ses attributs chirurgicalement modifiés et passant ses journées à se promener autour de la maison, se faire griller, flirter avec tout ce qui bouge, ce qui inclut les écureuils, les oiseaux et le poteau de téléphone.

Faisant face à notre demeure, vit un vieil homme qu’on voit très rarement. Il est aussi propriétaire de la maison adjacente à la sienne, mais personne n’y vit et elle semble être condamnée depuis longtemps. Il ne quitte son logis que pour disposer des ordures ou rencontrer de rares visiteurs. Personne n’entre chez lui lorsqu’il a de la visite, ils restent sur le balcon à discuter. Je n’ai jamais vu de lumières à ses fenêtres, même en soirée. Ses rideaux sont toujours tirés, l’épicerie locale livrant sa nourriture toutes les semaines. Il ne retourne jamais les signes de la main ou les salutations. Dans mon imagination fertile, je l’imagine vivant avec sa mère morte, empaillé dans le salon. Il a peut-être un donjon dans le sous-sol, avec des prisonnières ou encore une créature qu’il ne laisse sortir que la nuit pour qu’elle s’alimente des chats et rats du voisinage. Bref, il est un peu bizarre… mais qui suis-je donc pour juger les autres?

À notre gauche, un immeuble tout en briques rouges abrite quatre appartements. Deux sont occupés par de jeunes professionnelles, une conseillère municipale et une directrice de quelque chose. J’ai perdu le fil de ses explications quand son petit chien saucisse s’est mis à déféquer sur la clôture avec une érection troublante. Elles sont gentilles, on ne les voit jamais et c’est pour moi la plus grande qualité d’un voisin – l’invisibilité. Je sais, je sais, il faut être un peu sociable dans la vie.

Les deux autres locataires vivent au premier étage. Elles sont dans la soixantaine et toutes deux retraitées. J’utiliserais des noms de codes pour les désigner. L’une d’elles se nomme Émilia, fervente religieuse qui ne conduit pas. Elle possède une impressionnante collection de plantes, qu’elle chérit comme la prunelle de ses yeux. Les pots sont alignés contre le mur extérieur de son appartement et on la voit souvent s’y activer. Elle va à l’église, est volontaire dans les écoles, les centres d’hébergement pour personne âgée, les refuges pour les sans-abris.

Sa voisine se nomme Valérie. Un peu plus âgée, elle doit approcher la fin de la soixantaine. Elle vient d’une famille riche et ça se voit. Elle conduit une voiture décapotable sport, un modèle 2006 avec moins de 20 000 kilomètres au compteur. Elle passe ses étés à la plage, dans la maison familiale dont elle a hérité à la mort de ses parents. Elle s’habille comme une carte de mode, exhibe fièrement son aisance financière avec une collection de bijoux les plus scintillants les unes les autres. Elle aime la lecture, la marche et se faire griller, sa peau tellement ratatinée que même le cancer ne pourrait plus l’atteindre. Gentille et éduquée, elle est le type de voisine qui vous apporte une tarte aux pommes pour vous souhaiter la bienvenue dans le quartier.

Voilà pour la mise en situation. Tout pourrait se terminer ici, mais non. Les idées ne se sont pas encore manifestées. Elles se tiennent dans l’ombre, prêtes à me fondre dessus, éveiller mon intérêt.

L’une de ces personnes sera au centre des évènements à venir. Qui sera à la source des idées que je vais accueillir avec joie?

Une des personnes âgées du foyer? Un des résidents de la maison d’accueil? La poulette en bikini? Le vieux de l’autre côté de la rue et sa collection de corps momifiée?

Non. C’est la gentille voisine cultivée, riche et toujours souriante. Mais vous le saviez déjà, non?

J’ai ignoré les premiers signes me révélant qu’elle pourrait être un problème. Voyez-vous, chez moi nous sommes les esclaves incontestés d’un gentil Boxer qui vient d’avoir 11 ans. Je n’exagère pas quand je dis que nous sommes ses esclaves. Gâtée pourrie, elle est la créature dominante dans notre meute et le sait trop bien. Elle est une bonne chienne de garde et nous apprécions son flair. Dès le premier instant où elle a posé les yeux sur Valérie, déambulant dans la cour avec un roman d’une main et un Martini dans l’autre, le chien s’est déchaîné. Je n’ai jamais vu une bête japper avec autant de rage, ses poils hérissés et son attitude démontrant bien qu’elle aurait démembré la femme avec joie. C’est ainsi à chaque occasion qu’ils se croisent. Nous avons une cour entourée d’une clôture et le Boxer s’y jette frénétiquement en bavant de rage à la vision de la gentille dame.

Ce n’est pas tout, nous connaissons ses moindres déplacements avant même qu’ils se produisent. Si la dame prévoir sortir, le chien devient fou et un coup d’œil dehors nous confirme qu’elle quitte son appartement. Si elle est absente et que le toutou se met à japper et à grogner, se défoulant sur ses jouets avec ses crocs acérés – nous savons alors que sa voiture va pénétrer dans la cour d’ici peu. Jamais notre cabot ne s’est trompé.

J’aurais pourtant dû comprendre à ce moment que quelque chose clochait avec la dame.

Mais les humains ont la tête dure.

Valérie nous quitte pour une semaine, afin de se rendre au Texas pour y visiter sa sœur. Lorsqu’elle revient, quelque chose a changé en elle. Son regard est différent, sa démarche aussi. Elle explique avoir décidé de se rendre dans le sud des États-Unis en voiture, seule, et prétend s’être perdue, pour passer la semaine dans la ville voisine (20 kilomètres de distance) dans une chambre d’hôtel. Son voyage est tombé à l’eau. Elle ne se souvenait plus où elle habitait, comment revenir chez elle. Elle a été contrainte d’appeler la police, son permis de conduire aura révélé son adresse.

Dans les jours qui suivent son triomphal retour de son expédition manquée, je remarque que l’escalier qui mène à son logement et son entrée de cour sont constamment mouillés. Il fait soleil et il n’a pas plu depuis un bon bout de temps. Cela m’intrigue. Il faut préciser que la fenêtre de notre chambre à coucher donne sur l’entrée de cour de la voisine.

Peut-être arrose-t-elle ses plantes? Nettoie son entrée à répétition, puisqu’elle a été souillée d’une substance néfaste? Il n’y a aucun mal à cela! Mais le problème, c’est que le tuyau d’arrosage qu’elle aurait pu utiliser a été enlevé, le robinet recouvert d’une petite boîte métallique avec cadenas, comme si on voulait empêcher les locataires d’utiliser ce dernier. Il faut pourtant beaucoup d’eau pour mouiller la surface ainsi couverte.

Je découvre peu de temps après la source du liquide, puisque je l’aperçois qui ouvre sa porte d’appartement, un seau à la main pour asperger généreusement les marches bétonnées devant elle. Elle vide ainsi quatre seaux d’eau les uns après les autres. Je me questionne : y a-t’il une fuite d’eau au plafond ? Un problème de tuyauterie qui la force à se débarrasser d’un surplus de liquide?

Je n’y crois pas. Il y a autre chose.

Là où nous vivons, les ordures sont cueillies le lundi matin, très tôt. On place habituellement les grosses poubelles en plastiques roulantes tout près de la rue le dimanche soir. Chaque résidence possède deux poubelles, une pour le recyclage, l’autre pour les déchets odorants et périssables. La ville nous fournit ces contenants.

Poubelles pour recyclage

La voisine nous propose alors une intéressante chorégraphie inusitée, intitulée la valse des ordures. Elle s’amorce un mardi en pleine nuit. Le grondement des roues plastifiées, tout comme le tonnerre, alerte les chiens du quartier, dont les jappements sont amplifiés par l’écho. Elle traine sa large poubelle plastifiée noire à la rue, puis de nouveau dans la cour. Ensuite sur le trottoir, et dans la cour à nouveau. La représentation n’est pas terminée, ce n’était que le premier acte. Elle recommence son petit jeu le mercredi, jeudi et vendredi. Parfois le soir, parfois en plein jour. C’en est presque amusant. On se questionne sur ses intentions et son comportement étrange. Jusqu’ici, elle n’a blessé personne et son attitude n’a pas encore déclenché d’alarme dans mon esprit.

Samedi matin, alors que je tonds la pelouse, il me faut passer tout près des poubelles en questions, alors laissées en vigiles silencieuses sur le trottoir. Je remarque les couvercles tordus, les contenants aux parois égratignés et cabossés. Étrange, peut-être une voiture est entrée en colisions avec les poubelles?

Souvenez-vous, mes amis, de la voisine religieuse qui passe ses temps libres à œuvrer pour des organismes humanitaires? Émilia? Elle possède une impressionnante collection de plantes, dans des pots colorés alignés contre le mur de brique de son appartement. Il est minuit ce soir-là. Le chien grogne et me réveille. Je jette un coup d’œil dehors, me demandant si la dame est en train d’asperger son escalier ou de bouger les poubelles. Mais le spectacle qui s’offre à moi est quelque peu différent. Je vois Valérie en robe de chambre, avec un bandeau à la Rambo qui s’amuse à prendre les pots de plantes, pour les lancer impunément contre le mur de briques, les réduisant en miettes.

Pots de fleurs brisés

Elle s’exécute avec une rage non contenue et n’arrête que lorsqu’il n’y a plus de pots intacts. Quelques secondes plus tard, la symphonie des sirènes de police emplit la nuit, les flashes lumineux se reflétant sur les fenêtres des appartements.

Arrestation numéro 1.

La dame est guidée vers la voiture de police qui la gobe, l’emmène en direction du poste en bonne compagnie. Elle a avoué son vandalisme, sans donner de raisons particulières. Peut-être en raison de son âge ou de sa grande indépendance financière, elle revient très rapidement chez elle, avec un rendez-vous au palais de justice pour le mois prochain. On lui dit que le tribunal la forcera très probablement à dédommager sa voisine pour les pots et plantes, ce qui ne lui fait rien, puisqu’elle n’a aucun problème d’argent.

Sa plongée dans les limbes de la folie en sera toutefois grandement accélérée.

Le lendemain matin suivant son excursion au poste de police, Valérie commence un rituel qui s’éternisera durant trois semaines. Elle claque continuellement la porte de son appartement et celle du sous-sol de l’immeuble où se trouve la salle de lavage. Même chose avec les portières de sa voiture, qu’elle n’utilise pourtant pas. Tout le quartier est secoué de tremblements à chaque claquement exagérés. Étrangement, le chien semble avoir abdiqué, n’ayant plus aucune réaction pour la dame en question. Même lorsque le cabot est dehors et voit notre voisine, il se contente de soupirer et de retourner à sa sieste.

Au début, le claquement de portes était occasionnel. En l’espace d’une semaine, c’est à tout moment du jour ou de la nuit, en une suite de percussions digne d’un batteur de groupe rock.

Lorsqu’elle est approchée (par nous ou d’autres voisins) et qu’on la questionne, elle agit comme si de rien n’était, s’excuse, parait ne pas comprendre la raison de notre trouble.

Elle a la chance d’avoir des voisins très patients.

À ce point, je retiens toutefois mes instincts de violences spontanées, car je l’ai promis à ma femme. Mon désir est de hurler, de la menacer, de lui faire peur. Jouer les psychopathes pour la décourager. Je suis prêt à sortir dehors, le corps couvert de sang et le cadavre d’un chat dans la bouche, juste pour lui faire.

Lors des quelques discussions que nous avons avec elle, on peut toutefois deviner qu’elle n’a pas toute sa tête. Elle nous raconte les mêmes histoires à plusieurs reprises, confuse et perdant souvent le fil des récits. Elle souffre peut-être d’Alzheimer? Elle semble avoir vieilli d’au moins 30 ans en quelques semaines.

Son comportement ne s’améliore pas avec le temps qui passe, elle continue à déplacer les poubelles à tout moment du jour ou de la nuit, asperge son entrée avec obsession. Enfin, elle détruit à nouveau les pots de plantes de la voisine qui venait tout juste de les remplacer.

Arrestation numéro 2.

Dans ma tête, je fredonne « Bad boys, bad boys, whatcha gonna do, whatcha gonna do when they come for you… »

La même chose que durant la première arrestation se produit. Petite visite éclair chez les mangeurs de beignets et retour à la maison avec une carte professionnelle d’un psychiatre, juste au cas où elle aurait besoin de parler avec quelqu’un, lui dit-on avant de s’en débarrasser.

Les outils dans mon garage m’appellent avec de plus en plus d’insistances… râteaux, haches, tronçonneuse, sécateurs, cordes et bâches pour éviter l’éclaboussement du sang. Le petit « Dexter » qui vit en chacun de nous insiste pour sortir, pour prendre de l’air. Je ne suis pas violent de nature (en fait, les humains le sont tous, mais c’est une autre histoire…), mais quand mon sommeil, ma vie privée et le repos des gens que j’aime sont perturbés, disons que j’ai du mal à me calmer.

Encore une fois, je promets de ne pas intervenir, ma femme ayant un pouvoir de persuasion inimaginable. J’évite ici des détails qui pourraient choquer le lecteur et qui n’ont aucun intérêt dans le récit en cours.

Un voile plus dense de folie se dépose chez notre voisine, obscurcissant les rouages défectueux de son cerveau surchauffé. La voilà qui se met à parler à voix haute, à chanter et bientôt à crier. Elle arpente le stationnement derrière l’immeuble, son entrée de cour et enfin la rue. Criant et hurlant des propos incompréhensibles. Pour être tout à fait honnête avec vous, le spectacle à quelque chose d’intriguant, de fascinant. Je ne sais pas si c’est mon cerveau d’écrivain ou cet instinct du voyeur qui m’anime, mais je trouve un certain plaisir pervers à suivre la situation. Que fera-t-elle ensuite? Jusqu’où ira sa folie? L’écrivain en moi veut en voir davantage, veut suivre le prochain épisode du Valérie Show. Un peu plus et je me désabonnais du câble, aucune émission de télé ne m’offrant un spectacle d’un tel réalisme.

À un certain moment, j’ai débattu l’idée de placer une chaise près de la fenêtre, installer un petit frigo rempli de bières froides et un four à micro-onde, pour le maïs soufflé. Si au moins je pouvais enregistrer ses manifestations de folie lors de mes absences et les visionner par la suite?

Bien sûr, je n’en ai rien fait, pour qui me prenez-vous? Je le regrette toutefois, j’aurais ainsi pu passer un bon moment et enrichir « You Tube » de quelques excellentes vidéos.

Un revirement inattendu survient alors. La dame se rend dans la rue, vêtue de sa robe de chambre bleue, tenant dans chaque main des barres de fer dont la provenance est inconnue. Elle frappe le trottoir et hurle comme une folle, marchant d’un coin de rue à l’autre. Sans maquillage, avec ses cheveux à la Don King, elle devient l’évènement du quartier et je peux voir les autres voisins se cacher derrière les rideaux à leurs fenêtres, les enfants qu’on rappelle à l’intérieur avec insistance.

C’est le milieu de l’après-midi.

Valérie

Quelqu’un doit faire quelque chose. Nous passons un coup de fil à la police, car elle a visiblement perdu la boule, devient un danger pour les passants et pour elle-même. J’ai suffisamment de lucidité pour rester à l’intérieur. Un fou sait reconnaître un autre fou et comprend qu’il faut le laisser en paix.

Ma femme est infirmière dans l’unité psychiatrique de notre hôpital et passe ses nuits à traiter des gens pour bien moins que cela. Elle explique calmement la situation aux policiers qui connaissent bien notre Valérie nationale, puisqu’ils l’ont visité à 5 reprises dans les deux derniers mois. Selon eux, elle ne commet aucun crime et a toujours semblé cohérente, coopérative et lucide lors de leurs entretiens. Ils refusent de venir, à moins qu’elle ne commette un délit ou menace directement quelqu’un.

Nous mentons un tout petit peu, leur révélant qu’elle s’attaque aux voitures qui passent. Ils viennent donc rapidement, une voiture et deux policiers en vélo. Elle s’enferme aussitôt à l’intérieur et une longue discussion à travers la fenêtre ouverte s’ensuit. Une demi-heure plus tard, les policiers souriants nous quittent sans rien faire, ils semblent satisfaits de la tournure des évènements. Je les vois même qui rigolent en enfourchant leurs vélos.

Comment aider quelqu’un qui a besoin d’aide, sans être un membre de la famille? Est-ce qu’il va falloir un meurtre? Un suicide?

Quelques jours plus tard, notre gentille Valérie est dehors, dans le stationnement, en sous-vêtement et avec consternation, nous la voyons qui abaisse le mince slip qui couvre son postérieur, s’arrosant les fesses avec une bouteille d’un produit quelconque. On dirait du nettoyant à fenêtre en vaporisateur. Je m’attends presque à la voir faire des bulles. Elle frappe ensuite les gouttières de son immeuble, sur sa porte en aluminium et sur le sol. On dirait un membre grossier d’une tribu oubliée, en pleine incantation, cherchant la faveur d’un Dieu païen pour qu’il pleuve enfin, pour sauver les récoltes. Nous constatons aussi qu’elle a installé un crochet tout près de sa porte, où elle place ses bâtons, qui sont en fait des balais brisés, des manches de pelles ou des tiges en aluminium qu’on utilise pour soutenir les rideaux. Durant sa crise, elle laisse sa porte ouverte et l’intérieur de son appartement nous est dévoilé. C’est un bordel. On voit bien qu’elle a saccagé l’intérieur et les policiers l’ont aussi vu.

Selon ces mêmes policiers, que nous contactons à nouveau avec le souci d’aider la dame, il n’y a rien qu’ils puissent faire. Il n’est pas illégal de saccager ses propres biens. Si l’appartement est endommagé, ce sera au propriétaire de déposer une plainte officielle. Imaginez qu’il y a un formulaire pour cela.

Ma femme utilise alors ses contacts professionnels pour passer de nouveaux coups de fil. Après quelques conversations sans issues, un travailleur social accepte de se déplacer et de venir la rencontrer. Il explique ne pouvoir agir légalement que si la femme menace de blessé ou tueur quelqu’un, de se suicider. Il passe une demi-heure avec elle, dans le logement saccagé, pour en ressortir seul. Elle lui est apparue calme, ne représentant aucun danger pour quiconque. Il ne peut rien faire, elle a refusé de lui donner des informations personnelles, ainsi que de discuter de son état.

La propriétaire de l’immeuble lui rend visite la journée même, une engueulade s’ensuit et elle donne dix jours à Valérie pour quitter les lieux.

Le moment tant attendu, la finale de la saison qui battra tous les records d’écoute, qui soulèvera les foules, se produit enfin. Nous voulons connaître le dénouement de cette histoire, de cette tragédie humaine. Ce moment est plus important que l’épisode qui nous révèlera qui a tiré sur J.R. Dans mon esprit enfiévré, j’imagine une scène où on lui tire dessus, où elle défèque sur la voiture de police en hurlant des obscénités. Je vois déjà les matraques qui s’abattent, le poivre de Cayenne dont on l’asperge, alors qu’elle rampe au sol en tenant fermement sa bouteille de nettoyant liquide.

C’est le jour où Valérie pète carrément les plombs.

Émilia, la discrète voisine de palier, revient chez elle tard en soirée. Elle se trouve dans une camionnette avec une amie, deux petites filles de 5 et 6 ans sur la banquette arrière. Le véhicule pénètre dans l’entrée, s’immobilise dans le stationnement. Valérie sort en trombe de son appartement. Dans une main, elle tient un balai en mauvais état et un de ces tapis qu’on place sur le sol dans la salle de bain. Dans l’autre, une bouteille remplie d’un liquide bleu qui reflète les rayons du soleil. Elle est nue et laissez-moi vous dire, les amis, que mes yeux ont souffert. J’ai failli les crever avec des broches à tricoter rouillées et j’ai vu des parties de son anatomie qui aurait dû être dissimulée pour l’éternité dans le coffre des atrocités d’une humanité en pleine déchéance. Elle ressemble à un étrange chevalier, à une Don Quichotte négligée. En hurlant, elle s’attaque à la camionnette, s’acharnant à frapper le véhicule comme s’il s’agissait d’un dragon malicieux et dangereux. Les gamins sont effrayés par l’attaque imprévue et je suis pantois, la bouche entrouverte.

Je dois me pincer pour être certain que je ne rêve pas.

Arrestation numéro… quoi? J’ai cessé de compter.

Trois minutes plus tard, les policiers arrivent. Ils lui demandent de s’habiller et elle s’exécute sans protester. Une longue discussion s’amorce. On en profite pour prendre la déposition des victimes. Chose incroyable, ils demandent ensuite à Valérie de monter dans sa voiture, qui se trouve stationnée dans la rue, pour la placer dans la cour de son immeuble. Ils laissent cette femme conduire sa voiture sport, qui pourrait devenir une arme redoutable?

Je souhaite presque la voir s’enfuir, suivre la poursuite en direct à la télévision. J’imagine une file de voitures de police sur l’autoroute, filmée par un hélicoptère de la station de télévision locale.

Les policiers s’amusent, car elle les fait rire et parvient de peine et de misère à placer sa voiture dans un endroit approprié en faisant inutilement rugir le moteur. La voisine religieuse est partie au palais de justice afin d’aller y chercher un mandat d’arrêt qui ne sera pas nécessaire. Valérie accepte de suivre les policiers.

On lui laisse le temps d’aller chercher son sac à main, en véritable cuir d’alligator qu’elle brandit avec fierté.

Quelques semaines ont passé depuis.

Psych Ward

Valérie se trouve aujourd’hui dans un hôpital psychiatrique. Elle souffre depuis son enfance de troubles bipolaires et de schizophrénie. Elle a récemment cessé de prendre ses médicaments et a commencé à boire beaucoup d’alcool. Elle a passé plusieurs séjours depuis son enfance dans des cliniques ou hôpitaux. À cause de ses crises, de son instinct d’autodestruction, sa famille s’est peu à peu éloignée au point de couper complètement les liens qui les unissaient.

On nous a par la suite expliqué la logique de ses actions, une logique qu’elle est seule à vraiment comprendre.

Durant ses épisodes de psychose et d’hallucination, elle imaginait que ses poubelles étaient de dangereux cobras, cherchant à la mordre, l’empoisonner d’un venin mortel. C’est pourquoi elle déplaçait et frappait ces vipères, voulant s’en débarrasser.

Quant aux plantes de sa voisine, c’étaient des plantes carnivores qu’elle pouvait entendre souffler, qui pianotaient à ses fenêtres, qui la guettaient jours et nuits. Les pots contenaient aussi des plants de marijuana et autres drogues illicites.

Elle aspergeait sa porte, son escalier et son corps d’eau ou de nettoyant à fenêtre, parce que c’était un moyen efficace de se purifier contre les démons qu’elle voyait rôder. Les bruits de percussions, les cris, les hurlements étaient ses appels à l’aide pour attirer les anges à son aide, dans ce combat qu’elle ne pouvait remporter seule.

Pour elle, tout semblait réel, tangible. Ce doit être terrible que de ne plus pouvoir distinguer la fragile limite entre la réalité et la fiction.

C’est triste. Sa vie aura été une longue suite d’hospitalisation et de médication. Jusqu’à sa mort, ce sera son lot.

Les maladies mentales sont plus fréquentes que nous le croyons, omniprésentes dans notre quotidien. Nous côtoyons chaque jour des confrères, des conjoints ou des membres de notre famille qui souffrent en silence. Ce n’est pas tous les cas qui dégénèrent ainsi. Cela ne veut pas dire qu’ils ne souffrent pas.

Cette histoire, croyez-le ou non, à une raison d’être.

Elle répond à la question qu’on me pose parfois… d’où viennent mes idées.

Je dis ceci : nulle part, les idées viennent à moi.

Je remercie cette voisine que je ne reverrais jamais, en espérant qu’elle aille mieux dans un futur rapproché, qu’elle reçoive toute l’aide dont elle a besoin. Elle ne saura jamais les idées qu’elle m’a involontairement données. Je remercie ma femme d’avoir insisté pour que je me calme et évite une confrontation inutile. Valérie avait besoin d’aide, comme beaucoup d’autres gens solitaires avec des troubles graves.

La morale de cette histoire?

J’ai appris à ne pas juger trop rapidement.

Et j’écris…

 

 

Ligue française pour la santé mentale

Association canadienne pour la santé mentale

 

 

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5 réflexions sur “Chacun est fou à sa façon !

  1. Bonjour M. Johnson!!! Je viens de tomber par hasard sur votre blogue, sur lequel je vois, au surprise, que vous êtes en train de lire mon roman Les Yeux jaunes!!!!!! Mon Dieu, soyez indulgent svp!!!!!!!!!! Voyant que vous êtes vous même auteur, je me sens soudainement tout petit et pas a la hauteur…!!!!!! Je vais m’empresser de lire vos romans, quelques échanges pourraient être fort intéressant!!!!
    Au plaisir,
    Yvan Godbout

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