Le monstre

Forêt la nuit

La jeune femme courrait, ses pieds nus martelant le sol de terre battue. Ses longues jambes fouettées par les branches sur lesquelles elle fonçait, incapable de les éviter, l’obscurité du sous-bois étant l’unique maître des lieux. Son souffle était rauque, ses poumons brûlaient, son visage rougi et maculé de larmes était couvert d’éraflures. Ses avant-bras portaient des marques défensives, deux de ses ongles manquaient et du sang couvrait son menton. Elle avait la lèvre inférieure fendue, n’osait se retourner, pouvant deviner la proximité de la chose qui s’était lancée à ses trousses. Rapide, puissante, elle n’avait réussi à lui échapper qu’en raison d’une voiture qui passait à proximité, sur une route de campagne. Ses phares avaient un instant balayé le sous-bois, de l’autre côté du fossé et la chose avait été aveuglée par le faisceau imprévu. Le conducteur n’avait probablement rien vu, son regard inattentif rivé sur la route, mais la femme avait profité de la distraction pour asséner un coup de genou à la créature qui la tenait clouée au sol. Elle avait aussi griffé ce visage immonde, cherché à perforer les yeux, à creuser les joues et arracher le nez. Elle ignorait l’ampleur des dégâts qu’elle avait causés, mais avait pu se dégager de l’être hurlant qui avait roulé de côté.

Prenant ses jambes à son cou, elle s’était lancée au cœur de la végétation, s’éloignant de la route. Suivant l’étroit sentier, elle espérait déboucher sur une autre route, tombée sur une résidence. Elle douta toutefois rapidement de la justesse de son choix, le chemin semblait peu fréquenté, oublié et envahi par la végétation.

Le monstre avait presque eu le temps de la dévêtir, lui arrachant sa jupe et lacérant son veston, son chemisier. Sa peau était couverte d’éraflures venant des griffes animales de son attaquant.

La femme fut forcée de ralentir, le chemin se changeait en pente escarpée et elle hésita un moment, se demandant si elle aurait la force de l’escalader. Mais il était trop tard pour faire demi-tour et dans un effort ultime, elle se propulsa vers l’avant, une lame de feu labourant ses muscles endoloris.

Elle pouvait voir le haut de la pente et une éclaircie dans la végétation, à moins d’une vingtaine de mètres de sa position. Des lumières dansaient devant ses yeux, venant d’une habitation et elle reconnut aussi les lampes de rue alignées le long d’une route secondaire.

Un dernier sprint et elle serait enfin sur le terrain plat, suffisamment proche de son objectif pour croire à une possible survie. Cette chose n’oserait pas l’agresser dans un lieu public, du moins elle l’espérait de tout son cœur.

C’est à ce moment-là qu’elle trébucha, qu’une racine au sol lui fit un croc en jambe traître, réduisant ses espoirs à néant. Elle allait subir le même sort que toutes les stupides blondes dans les films d’horreur, les livres macabres. L’espoir n’était qu’une introduction nécessaire à la suite logique, la souffrance et la mort.

Elle hurla, alors qu’elle s’affaissait au sol dans un ballet désordonné, une chorégraphie qui laissait à désirer et ne lui mériterait qu’un passage télévisé dans les moments cocasses du jour. Elle tomba face première, son menton grattant le sol rude et froid, ses paumes et genoux amortissant à peine l’impact en raclant le sol. La panique la gagna tandis que son corps était toujours en mouvement. Elle se trémoussait comme un serpent, voulait gagner quelques centimètres, quelques mètres. Elle gémissait maintenant comme une enfant gâtée à qui on refuse une friandise. Son regard était rivé sur son objectif, sur ces lumières non loin qui l’appelaient, la guidaient.

Une poigne glaciale s’empara de son mollet gauche, l’enserrant avec une force incroyable. Des griffes acérées entaillèrent la peau et les muscles. Elle hurla de nouveau, de peur et de détresse, alors que son avancée prenait fin. Son corps fut alors tiré vers l’arrière, les coups de son pied libre ne rencontrant que le vide. Elle raclait la terre de ses mains, de ses doigts, de ses ongles. Sans parvenir à y trouver une prise efficace.

Une autre poigne d’acier agrippa sa longue chevelure blonde, faisant vriller une vive douleur dans son crâne et elle sentit qu’on la soulevait du sol. Son corps était arqué comme une demi-lune, son ventre seul effleurant le sol. Elle sanglotait, perdue.

Au-dessus d’elle, un murmure d’outre-tombe se fit entendre, une voix gutturale rappelant vaguement le raclement de cailloux les uns contre les autres.

–          Tu es à moi.

Elle ferma les yeux.

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