Les Racines Du Mal – Troisième Partie : Aigles D’acier.

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Hélicoptère

Réal Bonin.

Le Cantal, France

Adossé contre l’arbre au feuillage généreux, Réal ne voyait toujours rien de particulier devant lui. Le ciel obscur semblait refuser de lui livrer ses secrets les plus intimes. Contrarié, il constata alors que les sons se rapprochaient, étaient de plus en plus forts. L’opacité des ténèbres parut même vaciller devant lui, signaler un mouvement tout juste perceptible, lent et distant. Quelque chose s’approchait au-dessus des montagnes et il reconnut bientôt le battement régulier d’hélices dans l’air froid, lui révélant qu’il s’agissait d’un hélicoptère.

L’engin volait non seulement à basse altitude, ce qui était risqué dans cette région de pics, de montagnes et de collines, mais aussi sans la moindre lumière. C’était inhabituel, du moins pour des appareils commerciaux et privés. Seuls les militaires volaient de nuit sans signaler leur présence.

Il s’éloigna de l’arbre, faisant quelques pas en fixant l’obscurité du ciel. Ses chances de rencontres avec son loup étaient ruinées, le tumulte nocturne ferait fuir l’animal, le rendrait méfiant.

Depuis qu’il vivait sur cette montagne, c’était la première fois qu’il voyait des militaires, puisque l’armée française n’avait aucune base connue dans la région.

Que foutaient-ils ici, en pleine nuit? Est-ce qu’il s’agissait d’un exercice en montagne? Il en doutait et un malaise s’empara de lui lorsque le sol se mit à vibrer. L’appareil était si près qu’il fut impunément fouetté par des bourrasques et dût retenir son chapeau d’une main. Solidifier sa position en s’ancrant au sol à l’aide de ses jambes.

Il eut un mauvais pressentiment et qu’il n’aurait pas dût se trouver ici.

Sa pensée fut brusquement interrompue par de puissants phares qu’on allumait, des faisceaux qui l’aveuglèrent et lui firent prendre conscience à quel point l’hélicoptère s’était rapproché. La clarté était telle, qu’on se serait cru en plein jour.

Réal leva les bras afin de se protégea les yeux, le visage et il marcha maladroitement jusqu’à l’arbre, derrière lequel il trouva un bien piètre refuge. Le bruit de l’appareil était maintenant assourdissant, se répercutant sur la colline et les caps rocheux à proximité. Il n’était pas un expert en véhicule militaire, mais il avait reconnu le modèle de l’immense chose métallique qui avait fait son apparition. C’était un EC 725 Caracal de l’armée de l’air. Il avait eu la chance de grimper à bord d’un de ces bijoux volants, à Dijon quelques années plus tôt, lors d’une exposition sur les progrès de l’aviation.

Il prit une profonde inspiration, l’écorce rugueuse derrière lui frottant son manteau au rythme de ses mouvements, le vent caressant sa barbe et jouant avec ses cheveux emmêlés et rebelles. Il jeta ensuite un coup d’œil vers la chose menaçante. La peur n’avait pas réussi à déloger la curiosité qui l’animait. Il fut aveuglé par un brasier lumineux. Réal découvrit toutefois que l’appareil faisait du sur place, pointant son faisceau directement sur son emplacement.

Cela voulait donc dire qu’ils étaient venus pour lui? Qu’un engin militaire de l’armée avait été dépêché dans les montagnes de l’Auvergne, du Cantal, dans l’intention de le trouver?

Il n’aimait pas cela du tout, en fait, cela lui donna la trouille.

Réal perçut un son robotique, celui d’un appareil qui se déplace, qui se positionne. Moins d’une seconde plus tard, un tumulte sonore incroyable déchira la nuit, un gros calibre lançait ses projectiles de morts et de destructions. Tout autour de lui, alors qu’il tentait de se faire plus petit qu’il n’était, espérant la protection de l’arbre, des mottes de terre furent littéralement arrachées du sol, projetés en l’air. La pelouse était labourée avec acharnement. L’arbre gronda et vibra à son tour sous les percussions, des éclats de bois retombant en une bien étrange pluie.

La surprise remporta le premier prix dans ce concours des émotions ressenties qui venait de s’ouvrir. On lui tirait dessus! Sans avertissement, sans la moindre tentative de communication?

Il sut donc qu’ils étaient venus pour lui, sans intention de discuter, de le rencontrer. Ils le voulaient mort et employaient visiblement les grands moyens.

Refoulant une panique indésirable, Réal se jeta au sol, délaissant son sac qui ne l’intéressait plus. Le bouclier sylvestre dans son dos s’effritait avec une facilité déconcertante, résultat d’une technologie d’armement très avancée. Son immobilité fut peut-être la raison pour laquelle on cessa de tirer, il ne saurait le dire. Mais il profita de ce moment en se levant, s’éloignant de l’arbre tout en sprintant.

L’appareil bougeait, se déplaçait vers la gauche et il soupçonna qu’ils voulaient déterminer si la cible avait été atteinte. S’il avait été touché. Désolé mes cocos, mais ce ne sera pas aussi facile, je vous le promets.

Fonçant vers la droite, il quitta la zone illuminé par les phares, gardant l’arbre entre lui et les attaquants sans vergogne. La forêt à la dense végétation se profilait plus bas au pied de la colline. Une distance raisonnable, un refuge plus sombre que le ciel nocturne, difficile d’accès.

Il accéléra le pas, espérant atteindre les bois et la protection du toit de branches et de feuilles. L’hélicoptère deviendrait ainsi inutilisable, à moins qu’il ne soit équipé d’appareils de vision nocturne ou de gadgets du genre.

Il était en colère. Ils avaient le culot de venir chez lui, de troubler la paix de son sanctuaire naturel pour essayer de le tuer? Il avait vécu en harmonie dans le paysage, la flore et la faune durant deux ans, créant un univers paisible et une cohabitation parfaite entre l’homme et cette terre nourricière. Ils venaient tout bousiller avec leurs engins de mort. Ils allaient le lui payer.

L’hélicoptère fouillait toujours le sol, la base de l’arbre et la présence du sac à dos inerte lui fit gagner du temps. Une rafale de projectiles vint bousiller son équipement et il eut un pincement au cœur en pensant à la bouteille fracassée, au bon vin qui venait d’être gâché.

Il avait franchi la moitié du chemin quand il vit un deuxième véhicule similaire qui arrivait à l’est, cette fois illuminant la nuit sans peur de se faire repérer. Il jura, le visage figé dans un masque de colère.

Derrière lui, on avait réalisé qu’il ne se trouvait plus derrière l’arbre et l’hélicoptère prit de l’altitude, ce qui augmenta la superficie couverte par le faisceau. Il atteignit la forêt au moment où la luminosité artificielle se posait sur lui, dévoilant brièvement sa présence à l’aigle d’acier. Il se jeta derrière un arbre, reprenant son souffle, maudissant ces saloperies de clopes dont il ne pouvait pas se passer. Il s’était laissé aller dans les dernières années, vivait comme un ermite, écrivant, buvant, fumant et mangeant avec entrain. Les autres ne l’auraient pas reconnu.

Il jeta un coup d’œil vers le sommet qu’il avait préalablement occupé et vit que l’hélicoptère s’était rapproché, se tenait à faible altitude. Des cordes pendaient des ouvertures latérales de l’appareil, des soldats glissaient vers le sol avec une rapidité et une efficacité remarquable. Les cordes se balançaient sous le vent. Même à cette distance, Réal put voir que les uniformes des soldats n’étaient pas de l’armée française. Ils étaient tous vêtus de noir, sans insignes ou drapeaux.

Des mercenaires?

Soldats dans la forêt

Des coups de feu éclatèrent, les premiers militaires au sol tirèrent dans sa direction, la distance et la nuit réduisaient la précision. Il n’attendit pas la suite, se remit à courir sur plusieurs centaines de mètres, zigzaguant entre les arbres, sautant par-dessus les troncs morts, enjambant les petits cours d’eau. Il pouvait entendre les hommes lancés à sa poursuite et fut surpris lorsqu’il capta des jappements. On avait donc emmené des chiens? Il imaginait mal ces derniers glissés le long des cordes sous les hélicoptères. À moins qu’ils ne soient venus avec l’autre appareil, que ce dernier se soit posé. C’était plus plausible.

Son instinct de survie avait pris le dessus, il ignorait les besoins de son corps, les plaintes de ce dernier qui lui demandait de ralentir ou exigeait de l’eau.

Réal s’arrêta auprès d’un ruisseau d’une dizaine de mètres de large, couvert d’une eau écumeuse et au faible débit. Il s’approcha de la berge d’un pas plus lent, qui ne cadrait pas avec la fébrilité du moment. Même avec l’obscurité, on pouvait facilement apercevoir un amoncellement de feuilles et de branches mortes, qui s’étaient accumulées au cours des récentes pluies, créant un barrage artificiel.

Un regard derrière lui permit d’entrevoir la multitude de rayons des faisceaux de lampes qui s’agitaient dans la nuit, entre les arbres. Les mercenaires gagnaient du terrain, les chiens jappaient avec affolement. Ils étaient sur sa trace.

Réal avait compris que toute fuite était inutile, qu’une confrontation avec ces hommes s’imposait. Il pouvait courir hors de la forêt, dans les champs, dans les villes, mais ils ne le lâcheraient jamais. S’ils l’avaient trouvé ici, dans le Cantal, ils le trouveraient n’importe où.

Son avantage résidait en partie sur le fait qu’il allait les affronter sur son territoire. Dans cette forêt et montagne qu’il connaissait mieux que quiconque. Il avait passé de si nombreuses nuits à errer dans les ténèbres, de si nombreux jours à gravir les flancs escarpés.

Il trouva une large pierre capable de lui servir de siège, non loin de la berge et y prit place. Elle était humide, couverte de mousse. Au loin, outre les voix d’hommes, le grésillement des radios et les jappements incessants, il entendit un hibou solitaire. Un son réconfortant dans une situation sur le point de dégénérer.

Il y avait peut-être une vingtaine d’hommes lancés à sa poursuite et ils le trouveraient d’ici une ou deux minutes. Son plan était risqué, mais était sa seule chance de s’en sortir vivant. Réal soupira et s’agenouilla au sol, l’humidité de la terre traversa son pantalon. Son corps couvert de sueur se refroidissait dans l’air ambiant.

Cela faisait deux ans qu’il avait lutté pour éviter de laisser ses capacités inhumaines prendre le dessus sur sa personne. C’était un combat de tous les jours, de toutes les nuits. La douleur coulait en lui avec l’aisance d’un fluide corporel, était un venin malsain qu’il avait contrôlé avec ingéniosité. Parce qu’il était dangereux pour les autres, parce qu’il avait souvent causé la mort de ceux qu’il aimait, il avait choisi l’exil. Une vie solitaire et recluse afin de conserver le secret de son état.

Il n’avait rien à craindre, c’était les autres qu’il avait voulu protéger.

Les membres du groupe connaissaient tous ses pouvoirs. Ils l’avaient déjà vu en pleine action et la belle Georgia avait un jour déclaré qu’il était la plus impitoyable créature de cette planète. À l’époque, il n’avait rien répliqué, parce qu’elle avait raison et ils le savaient tous.

Les actes monstrueux du passé et sa culpabilité l’avaient contraint au silence, mais cette nuit c’était cette nature singulière qui allait lui sauver la vie.

Il avait fait son choix, en assumerait les conséquences, comme il l’avait toujours fait. Il aurait tant aimé pouvoir fumer une dernière cigarette.

Réal vivait depuis plus de trois cents ans, avait mis en terre des générations de descendants dans cette lignée qu’il avait fondée. Une lignée maudite née d’une union sauvage avec cette femme qu’il avait jadis tant aimée. Ironiquement et tragiquement, elle avait été la première victime de cette folie meurtrière qui l’habitait, le premier témoin de la transformation. Elle avait été son premier et dernier amour. Il l’avait déchiqueté, ignorant les cris de douleurs, et s’était nourri de sa chair, avait bu son sang dans un état second, sans même s’en rendre compte. À son réveil, il baignait dans le sang coagulé de sa bien-aimée, souillé et brisé. Il avait pleuré, hurlé sa rage et sa détresse. Son esprit avait basculé dans la démence, dans l’horreur et les hommes avaient dû le contenir, l’emprisonner dans un asile pour fou. Il n’avait prononcé la moindre parole ou même bougé durant de longues années, revivant jours après jour l’horreur de son meurtre macabre. Un fils avait survécu, devenu orphelin.

C’était Jean Métallos qui l’avait sauvé, qui était venu le trouver dans sa retraite sombre, puante et humide. Il l’avait convaincu de se joindre à lui, de quitter les ténèbres pour répandre un peu de clarté dans cette civilisation perdue. Il lui avait fait comprendre qu’ils n’étaient pas des monstres, qu’ils n’étaient que des éléments incompris dans cette nature glorieuse. Les autres étaient venus le libérer.

Réal leva le regard vers les faisceaux des nombreuses lampes qui titubaient entre les arbres. Baissant ensuite les yeux, il s’empara d’une large pierre de la taille d’un melon. Il la souleva devant lui à bout de bras. La douleur, voilà ce qui réveillerait la chose en lui, ce qui le transformerait en créature sanguinaire et d’une puissance surhumaine.

Il ferma les yeux, son corps parcouru de tremblements, abattant la pierre sur sa jambe droite, à la hauteur du genou replié, réveillant ainsi la créature centenaire qui sommeillait en lui.

Il venait de mettre fin à deux ans de calme et de stabilité.

Un cri inhumain déchira la nuit.

loup qui hurle à la lune

À suivre…

Retour à la deuxième partie

Vers la quatrième partie

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