Les racines du mal – Deuxième partie : Georgia s’éveille.

Important :

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Les racines du mal – Deuxième partie : Georgia s’éveille.

Georgia Dupond

Bordeaux, France

Elle avait repoussé l’arme glacée sur la table, en silence, observant maintenant le portable qui vibrait toujours, l’écran affichant un message qu’elle ne pouvait voir. La luminosité se reflétait sur son visage, dans ses yeux, une faible lueur bleutée. Georgia hésita entre répondre au téléphone, motivé par la curiosité de découvrir lequel des autres serait le premier à la contacter et par le besoin de remplir son verre à nouveau. Elle serait bientôt ivre, le savait et s’en foutait carrément. La situation exigeait un remontant et ses années de folie, de nuits blanches à consommer alcool et drogue étaient bien loin. Elle vieillissait et cette perspective la rendait triste.

L'arme et le portable de Georgia

En fait, elle aurait menti en affirmant ne pas être excitée par la nouveauté de l’appel, la possibilité d’un retour brutal à une ancienne vie qui lui manquait tant. Elle se sentit immédiatement coupable d’avoir eu une telle pensée, en particulier parce qu’elle était si égoïste. Elle ne pouvait laisser tomber Sébastien, qui non seulement l’avait suivi dans un autre pays, mais avait accepté un emploi sous-payé. Il n’avait pas revu sa famille depuis deux ans. Elle lui devait au moins la décence de prétendre que cette vie lui plaisait. Il n’avait rien à voir avec l’insatisfaction qu’elle ressentait, car elle aimait le jeune homme, ne pouvait imaginer la vie sans lui.

Georgia tendit la main vers la bouteille au liquide ambré, un sourire illuminant son visage alors que le portable cessait finalement de vibrer. Dans quelques secondes, un bip viendrait confirmer qu’on lui avait laissé un message, elle en était certaine.

Sa main n’atteignit toutefois pas la bouteille. Sur celle-ci, elle pouvait voir son propre reflet, son visage fatigué, ses yeux cernés, ses joues rougies et sa chevelure en bataille. Mais elle vit aussi autre chose sur le contenant vitré, détecta un mouvement dans son dos, une silhouette se déplaçant rapidement. Au même moment, le plancher craqua et elle comprit que Sébastien l’avait rejoint dans la cuisine, possiblement curieux de la trouver manquante à ses côtés sous les couvertures chaudes et confortables. Il était venu s’assurer qu’elle allait bien.

Sa première pensée fut pour l’arme luisante qu’il découvrirait sur la table, mais elle pourrait toujours inventer une histoire, expliqué que cette dernière venait de son père, d’un oncle décédé. Elle n’avait jamais osé lui révéler son existence, ne croyait pas qu’elle aurait un jour à récupérer l’engin de mort. Il serait par contre plus difficile de trouver une bonne raison pour justifier sa présence en pleine nuit à la table de la cuisine, avec l’arme et une bouteille de whiskey.

Les quelques centièmes de secondes qu’elle prit pour réfléchir au mensonge à débiter, combiné avec les multiples verres de l’alcool qui ralentissait ses mouvements, firent en sorte que l’homme l’atteignit avant qu’elle ne se retourne.

Un bras puissant s’enroula autour de son cou, la soulevant et l’éloignant de la table en renversant la chaise sur le plancher en linoléum. Elle n’avait pas prévu une telle attaque et fut attirée avec violence au sol, l’homme dans son dos amortissant le choc de l’impact. Il enroula ses jambes autour des siennes, son autre bras cherchant à raffermir la prise sur son cou. Elle suffoquait, inondée de l’odeur de son petit copain québécois qui était en train de l’étrangler. C’était cette eau de Cologne qu’il aimait tant, « Azzaro », agrémenté d’un léger parfum de sueur et d’un désodorisant plus discret.

Au sol, elle se sentit comme un pauvre agneau autour duquel un large python se serait enroulé. Elle avait la respiration coupée, pouvait sentir le sang qui n’arrivait plus à circuler vers son cerveau et sa tête. L’emprise puissante se resserrait de plus en plus, l’intention de son agresseur était indubitable, il voulait la tuer.

Ses pensées se bousculaient dans son crâne, son incompréhension la blessait peut-être davantage que la poigne d’acier.

Elle commençait à être étourdie et de ses bras, cherchait à atteindre son adversaire, ne touchant que le vide. Elle pouvait entendre sa respiration haletante, sentir les muscles du corps nu qui s’étaient contractés sous l’effort. Il luttait afin de la maintenir dans cette position et il était bien plus fort qu’elle.

Son regard commençait même à se voiler d’un étrange rideau composé d’étoiles multiples et de taches blanchâtres, vision qui lui fit penser à une averse de neige comme elle n’en avait connu qu’au Québec. Sébastien avait chaud, son corps brûlant dans son dos couvert d’un fin voile de sueur.

La table paraissait si loin, l’arme dont elle aurait eu besoin inaccessible. Comment en était-elle arrivée à ce point? Alors que celui qu’elle avait considéré être l’homme de sa vie s’apprêtait à la tuer, sans la moindre hésitation, en plein cœur de la nuit. Après deux ans de vie commune agréable et paisible?

Quel démon pouvait bien avoir pris possession de son être? Sébastien était tout, sauf violent, même les chansons du groupe rock amateur dont il faisait partie étaient basées sur des idéologies, des utopies d’un monde meilleur.

Qui était-il donc?

Georgia comprenait que ce moment changeait tout, que sa vie venait de s’écrouler comme un château de cartes à l’équilibre précaire. Elle avait pourtant abaissé toutes ses défenses et pour la première fois avait accepté sa vulnérabilité.

Le pire était qu’en ce moment même, sur le point de défaillir, son regard n’arrivait pas à se poser sur la moindre surface ne contentant aucune relique de leur vie commune parfaite. La décoration, la vaisselle, la couleur de la pièce, la table, tout les reliait d’une manière ou d’une autre. Petit voyage romantique où ils avaient acheté des bibelots en souvenir, rideaux faits à la main par une paysanne qui leur avait offert le gîte et le couvert lors d’une balade en montagne. Les réparations qu’ils avaient faites ensemble.

Elle refoula les larmes qui menaçaient de dévoiler sa vulnérabilité, les sanglots qui seraient l’ultime humiliation face à cet homme qui lui avait menti.

Dans un dernier souffle, elle se mit à griffer les bras velus de celui qui semblait nu. Elle pouvait sentir son membre en érection qui pointait dans son dos, qui la flagellait au rythme des mouvements de la lutte qui perdait en intensité. Il paraissait insensible à ses attaques, invulnérable.

La panique et une certaine détresse froide coulèrent en elle. L’idée qu’elle allait mourir très bientôt se fit plus oppressante, plus insistante. Elle se mit à gémir, à hurler, mais en vain, personne ne les entendrait. Ses larmes se perdaient dans le vide qui les entourait et la peur s’amusait à ses dépens. Tout ne pouvait pas se terminer ainsi, c’était trop bête, trop triste.

Elle entendit alors Sébastien qui murmurait à son oreille, son érection plus évidente que jamais. Un ton d’amusement et de moquerie filtrait dans sa voix, qu’elle n’avait jamais entendue auparavant, lui si gentil.

–          Sale petite pute française.

Quelque chose se brisa en elle, une rage vive déferla dans tout son être comme une décharge électrique intensifiée. Sébastien en profita pour lui lécher la joue, sa langue de vipère goutant ses larmes et l’acidité de sa sueur. Il l’avait traité de pute? Vraiment?

L’adrénaline décida que c’était le moment idéal pour s’inviter à ce petit bal nocturne improvisé. Elle chassa la panique qui affluait dans ses veines et prit possession de son corps d’envie, comme un démon s’attaquant à une victime insouciante.

Elle redoubla l’intensité de sa lutte, remuant ses jambes, ses bras, cherchant à rouler sur elle-même, à le frapper de sa tête. Elle était comme une furie, s’agitant sur le sol de la cuisine. Sa main droite trouva soudainement la chevelure trempée de son presque fiancé, qui avait été obligé de décupler ses efforts pour la contenir.

Triomphante, elle n’avait aucunement l’intention de lâcher prise et avec chance, son autre main s’ancra dans la même coiffe en désordre. Elle enroula adroitement ses doigts dans la chevelure, s’assurant une prise solide et en hurlant comme une guerrière folle, désespérée et fonçant seule en direction d’une troupe armée de barbares assoiffées de sang, elle tira.

Son cri et le hurlement de douleur de Sébastien emplirent la cuisine, alors que l’individu relâchait presque imperceptiblement son emprise sur sa victime. Mais c’était suffisant et Georgia fut en mesure de se reculer, de se frayer un chemin dans les bras et jambes ensorcelés pour se retourner, se dégager. Lui faisant face, elle frappa de son genou droit avec toute la force de son corps athlétique, ses ongles acérés lancés vers le visage comme un missile à tête chercheuse. Elle trouva sa cible, le coup de genou avait aussi déstabilisé l’homme, lui coupant le souffle.

D’une poussée des pieds, elle se dégagea complètement et retomba sur le plancher, son fessier sur le linoléum froid.

Ils se faisaient maintenant face, trois pas les séparaient.

Sébastien, en supposant que ce soit vraiment son nom, se passa une main sur les profondes éraflures qui sillonnaient son visage. Elle avait causé d’importants dommages, les blessures nécessiteraient une visite chez un médecin et des points de suture.

Ils haletaient tous les deux. Le jeune homme souriait, mais son regard témoignait de sa colère, de la haine qui l’habitait. Elle avait contrecarré ses plans.

Georgia jeta un regard vers la table, sachant que l’arme à feu s’y trouvait. Il avait fait la même chose qu’elle et suivit un court moment d’immobilité. Les deux adversaires se jaugeant, reprenant leurs souffles et cherchant à établir un plan d’action.

Avec lenteur, sans mouvements brusques, ils se relevèrent tous deux, prenant la position de combattants, deux boxeurs prêts à entamer le dernier round.

Le portable se mit de nouveau à vibrer et Sébastien laissa dériver son regard vers la table, vers l’appareil qui était animé d’une vie qui lui était propre, remuant légèrement sous la force des tremblements qui l’agitaient.

Georgia profita de la seconde d’inattention de l’homme et fonça droit sur lui. Il avait été pris par surprise, croyant plutôt qu’elle se jetterait sur la table, cherchant à récupérer l’arme à feu. Elle l’atteignit en moins d’une seconde, au moment où il levait les bras afin de se protéger, de préparer une riposte.

Georgia, au lieu de rester debout et de la frapper au visage ou au buste, se laissa glisser au sol, sur ses genoux. Sa petite glissade la plaça en dessous de l’être abasourdi par la manœuvre impossible à prévoir. Il baissa le regard vers elle au moment où elle agrippa son membre qui s’était dégonflé, enfonçant ses ongles acérés dans la chair tendre. Elle hurlait comme une folle.

Ce fut comme si on lui plantait des couteaux dans le pénis et le sang gicla, coulant le long de ses jambes, sur les mains osseuses de la femme. La douleur fut telle, qu’il se laissa tomber au sol, incapable de se défendre, battant pathétiquement des bras comme un oiseau fou aux ailes incontrôlables. Il hurlait de douleur. Georgia ne lâcha toutefois pas prise, puisqu’elle se mit à tordre le membre ensanglanté, labourant la peau avec force, ses ongles étant des armes redoutables.

La femme se tut, l’homme au sol se tortillait comme le lombric qu’il était, la douleur déformant ses traits.

–          Tu crois que je suis une pute hein?

Georgia lâcha finalement prise, le membre était presque détaché, ne tenait que par des lambeaux de chair ou des muscles persistants. Elle se recula, essuyant ses mains poisseuses sur ses vêtements, y laissant un tracé rougeâtre. Sans se détourner de son adversaire, elle s’approcha de la table, ramassa le revolver d’une main tremblante et revint se placer près de lui. Le visage du misérable était couvert de larmes, déformé par une grimace de souffrance et de terreur. Il osa néanmoins soutenir le regard de celle qu’il avait voulu éliminer.

Elle s’agenouilla auprès de lui, posant le canon froid sur son front plissé, alors qu’il se mit à implorer, à chialer comme un gamin. La morve coulait sur ses lèvres, il tremblait. Chaque mouvement qu’il faisait augmentait le flot d’hémoglobine qui coulait de sa blessure.

Elle était patiente, voulait le voir souffrir, alors que des images défilaient dans son cerveau. Leur première rencontre sur la rue Sainte-Catherine. Son sourire charmeur, son accent qu’elle avait tout de suite aimé. Leurs balades sur le Mont-Royal, leurs pique-niques improvisés le long des quais de Bordeaux.

Les quais de Bordeaux

Tout cela était fini, n’avait été qu’une illusion éphémère. La blessure qui naissait en elle serait difficile à guérir.

Elle ferma les yeux, les rouvrit aussitôt en sachant que les deux dernières années ne comptaient plus.

Elle pressa la détente sans la moindre hésitation, sans un mot pour sa victime. Qu’aurait-elle pu lui dire? Après deux ans de mensonge et de tromperie?

Elle vida le chargeur, alors que le corps inerte avait déjà glissé au sol. Elle ne réalisa qu’elle pleurait que lorsque le silence retomba, que son doigt se retira de la détente.

En fait, le silence n’était pas complet, le portable vibrait toujours.

Georgia et son arme

À suivre…

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Pour lire la suite – troisième partie

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