Nouvelle – C’est le temps du festin

 

C’est le temps du festin

publié dans le numéro 2 de l’IMAGINARIUS – Août 2012

 

Enfant zombie

 

Il fait noir. L’enfant a peur, mais refuse de le montrer à sa mère. Il la suit sur le mince sentier, nerveux de tous les sons qui émanent de l’épaisse végétation de chaque côté. Les arbres et buissons semblent autant de silhouettes menaçantes, bercées par la brise qui secoue leurs cimes et fait bruisser les feuilles. Sa mère marche en premier, tenant sa petite sœur dans ses bras, un poupon rosâtre enveloppé dans une couverture. Ils progressent ainsi depuis une dizaine de minutes, chassant les moustiques du mieux qu’ils le peuvent, la fraîcheur nocturne les enveloppant.

L’enfant ignore où sa mère les conduit, tout ce qu’il sait, c’est qu’elle les a réveillés au cœur de la nuit. Qu’elle était étrange, son visage trempé de sueur, ses mains tremblaient alors qu’elle a soulevé le bébé de son berceau, calmé ses pleurs. Martin savait que quelque chose clochait, les murmures et gestes saccadés de la femme ne faisaient que le confirmer.

Ils ont quitté leur logis, une petite maison délabrée le long d’une route de campagne, pour s’enfoncer dans la forêt, sans lampe de poche, sans équipements. Curieux, Martin a posé de multiples questions à sa mère, mais elle lui répondit de manière incohérente. C’est pourquoi il a cessé de lui parler, se contentant de la suivre. Il ne pouvait faire demi-tour, n’aurait pas eu le courage de refaire le chemin inverse dans la noirceur, sans adulte pour lui tenir compagnie. Il n’a après tout que sept ans.

Il lui semble entendre des bruits dans les broussailles le long du sentier. Des craquements, des frottements, des déplacements lourds, mais il ne voit rien, sinon les ombres d’une végétation oppressante.
Sa mère s’immobilise enfin, après plusieurs minutes de marche. Sont-ils arrivés à leur destination ? Et si oui, quelle est cette dernière ? Mais devant eux, le sentier prend fin, un petit espace dégagé permet aux véhicules tout-terrain de faire demi-tour. Le sol est couvert de traces de roues ayant creusé la terre. C’est pourtant tout ce qu’il voit. Il reste très près de la femme, car il a peur. Peur de tout ce qu’il ne comprend pas.
La femme berce tendrement le nourrisson dans ses bras, son corps suivant les mouvements d’un métronome invisible et elle se met à fredonner une chanson aux paroles qui se sont perdues dans le temps, qui n’importe plus. Le bébé se calme. Elle se tourne alors vers son fils, qui la regarde avec une certaine détresse, qui cherche à lui prendre la main, mais elle lui refuse ce geste maternel. Elle se penche afin de lui parler. Ses yeux sont fous, ses traits déformés par la folie.

– C’est bientôt fini.

Il veut parler, protester, bouger, mais elle le repousse, s’éloigne de lui et s’approche des buissons qui délimitent la fin du sentier. Là, elle soulève son poupon à bout de bras, vers le firmament sombre et couvert, vers les étoiles absentes et la lune dissimulée. Sa voix forte et criarde déchire la nuit.

– Je suis ici. J’ai apporté mon offrande.

Martin frissonne. Pourquoi crie-t-elle ? Qu’est-ce qu’une offrande ? Il ne se passe tout d’abord rien, sinon une chouette dans le lointain qui manifeste sa présence, son cri se répercutant dans un écho mourant. Vêtu uniquement de son pyjama, de ses pantoufles, l’enfant a froid. Il regarde sa mère, les bras tendus, et tandis qu’elle se retourne, il peut voir les larmes qui coulent sur son visage, ses lèvres qui tremblent d’émotions. Elle pivote la tête vers lui et il peut soudain revoir l’ombre de cette tendre mère qu’elle fut. Mais ce n’est qu’une brève illusion, car elle murmure des mots lourds de conséquences à son intention.

– Je suis désolé ! Je n’en peux plus.

Quelque chose se produit alors. Il le sent bien avant que cela ne prenne place. C’est une série de craquements, de bruissements et de grognements sourds, qui montent dans un concert harmonisé par le plus démoniaque des chefs d’orchestre. Cela vient de tout autour d’eux, mais se concentre devant la femme, qui baisse les bras, tend le poupon vers les feuilles de l’arbuste devant elle. La nuit devient plus sombre, plus froide et la brise gagne en intensité. Elle les fait tanguer, frissonner et le petit commence à pleurer. La femme, quant à elle, se met à rire. Elle crie

– Venez, je suis ici !

Et les voilà qui arrivent, qui surgissent de la végétation avec brusquerie, écrasant les buissons, piétinant et repoussant les petits arbustes. Ils cassent tout sur leur chemin, grognant comme des bêtes, gémissants comme des animaux blessés. Ils sont nombreux et entourent la femme, qui tend toujours son rejeton à bout de bras. Les choses qui ont surgi ont une forme humaine, mais c’est tout. Rien d’autre ne les qualifie d’humains. Car ils sont laids, déformés, leurs vêtements sont des loques qui se détachent d’eux en lambeaux. Leur peau semble en pleine putréfaction, leurs visages parfois manquants ruissellent de pus. Des yeux sont absents, des bouches s’ouvrent trop grandes, des joues percées dévoilent des dentitions malades. Ils avancent comme des automates, certains de leurs membres ne répondent plus aux instructions qui leur sont données.

Les choses l’ignorent pour l’instant, entourant sa mère qui tombe à genoux, sanglotant. Les sons qui émanent de ces créatures emplissent la nuit d’un grondement incessant. Puis, l’un d’eux se décide à bouger et agrippe l’enfant des mains généreuses de la femme qui hurle de négation. La chose observe le petit être silencieux qu’il tient dans ses bras, ses yeux vides et sa bouche ouverte laissant couler un fluide imprécis qui se répand sur son buste. Les autres s’approchent. Le bébé se met alors à pleurer, privé de la sécurité maternelle qui lui est nécessaire, de la chaleur du corps qui lui a donné vie.
Trois de ces monstres font cercle autour du poupon qui hurle et dans un geste commun, empressé, vif et dément, ils se jettent sur le petit être inoffensif. Celui qui le tenait plonge sa mâchoire à demi édentée sur le crâne à peine velu, alors qu’un autre tire sur l’une des jambes de toutes ses forces, ses ongles déchirants la peau si douce. Le troisième cherche à ouvrir le ventre de ses griffes acérées. Leurs efforts portent fruit, le bébé offre un seul gémissement qui meurt presque aussitôt. Le sang gicle, alors que les monstres s’acharnent, démembrant la petite silhouette. La femme crie, Martin parvient à faire un pas vers l’arrière. Il ne reste bientôt plus rien du bambin, que les créatures ont dévoré, leurs visages couverts de sang, les bruits humides de ce festin résonnant toujours aux oreilles de l’enfant qui en fut témoin.
Les créatures se retournent alors vers la mère agenouillée au sol. Elle les regarde avec surprise, implorante.

– Vous aviez dit que l’offrande serait suffisante, que vous le sortiriez de là !

En disant cela, elle se frappe la tempe droite. La panique se lit sur son visage. Les choses referment le cercle autour d’elle, leurs grognements d’anticipation laissent prévoir le pire. Martin fait un autre pas en arrière.
Sa mère parvient à pivoter la tête dans sa direction et leurs regards se croisent. Elle a peur, des larmes coulent sur ses joues. Elle a compris qu’elle avait tort. La folie qui avait pris possession d’elle s’est évaporée. Ne reste plus que la froide et terrible réalité. Elle allait mourir. Un murmure traverse ses lèvres et l’enfant saisit le sens de ses mots. « À bientôt ».
Le cercle se referme à cet instant sur la femme, son cri se perdant dans le choc des bouches qui la mordent, des mains griffues qui déchirent son visage, crèvent ses yeux, arrachent ses cheveux. Le festin est un spectacle qui tire le gamin de sa paralysie. Il se détourne, conscient d’être le prochain et se met à courir dans le sentier, à toute vitesse, sans s’arrêter, sans se retourner. Il croit entendre les choses qui le suivent, leurs grognements, leurs cris, les pleurs de sa mère et de sa petite sœur. Mais c’est impossible.
Il ne s’arrête que lorsque la végétation cède sa place à une route en terre battue, un véhicule roulant rapidement dans sa direction, ses phares puissants l’aveuglant. Il resta planté au milieu de la route, faisant face aux deux feux l’illuminant, jusqu’à ce que la voiture s’immobilise, que ses passagers en sortent pour venir à lui.

Un homme et une femme. Ils s’empressent, car il n’est qu’un enfant. La femme parle en premier.

– Petit ? Ça va ?

L’homme l’arrête. Tous deux observent le gamin avec intérêt. Sans s’approcher. Le conducteur s’adresse à sa femme.

– Tu ferais bien d’appeler la police et l’ambulance. Il est couvert de sang.

Martin ne comprend tout d’abord pas les mots de l’individu. Couvert de sang ? C’est impossible, puisqu’à aucun moment il ne s’est trouvé suffisamment près des choses et de leur massacre. La femme contourne le véhicule et disparaît. Martin ose baisser les yeux sur son propre corps, épiant ses mains et son pyjama. Tout ce qu’il voit, c’est du sang. Une grande quantité qui le macule. Un peu comme s’il avait pris un bain dans la substance. Une substance déjà séchée.
Il est surpris, lève un regard suppliant vers l’homme, qui pourtant conserve ses distances.

– Ne bouge pas mon petit.

Il obéit, sans comprendre. Il veut parler, mais aucun son ne parvient à quitter sa gorge. Du moins, aucun son humain. Seul un grondement sourd, un râle qu’il ne reconnait pas. L’homme recule. Parle à sa femme qui est revenue.

– Quelque chose cloche avec le môme. Rentre dans la voiture.

– Mais il faut l’aider.

Martin avance, car il veut qu’on l’aide. Il veut retourner chez lui, retrouver ce calme de l’enfance et de l’insouciance. Mais il sait en ce moment que cela ne se produira plus jamais. Parce qu’il a suivi sa mère dans les bois. Parce qu’il a vu les créatures se nourrir de sa petite sœur et de sa mère.
Car la faim est trop forte, le désir de la chair trop insistant.
Son grondement est bientôt rejoint par plusieurs autres, alors que les silhouettes démembrées, enlaidies et ensanglantées quittent la forêt qui borde la route. La femme hurle et c’est comme un signal. Martin rejoint ses nouveaux compagnons. Rejoint sa mère devenue comme lui.

C’est le temps du festin.

 

zombie child

 

 

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