Nouvelle littéraire – Le Sanctuaire – publiée dans l’IMAGINARIUS numéro 3 – Octobre 2012

le sanctuaire

Le Sanctuaire

Sylvain Johnson

 

Je marchais dans le sentier depuis plus d’une heure. La chaleur était suffocante. La végétation abondante, mais les pierres formant l’enceinte du cimetière étaient évidentes. La nature avait amorcé la conquête du lieu, rendant l’ambiance irréelle, surchargée, féérique. Je fis une courte pause, étanchant ma soif avec l’eau tiède de ma gourde. J’en profitai afin de repérer l’entrée de la petite enceinte rocailleuse, découvrant du regard les stèles éparpillées. C’était un lieu de repos familial qui n’avait pas reçu de nouveaux occupants depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les derniers habitants de la région avaient fui, recherchant le confort de la civilisation et un climat moins rude, la proximité avec le monde extérieur. Ces défricheurs avaient laissé leurs morts, leurs souvenirs et les ruines de leurs modes de vie derrière eux. J’étais convaincu qu’une recherche assidue aurait mis à jour les fondations de plusieurs maisons, les vestiges d’une vie rude, simple et difficile.

Je repris la marche, cette fois encouragé par la vision de ma destination. Les informations que j’avais reçues étaient précises et j’avais trouvé l’endroit sans trop de difficultés.
L’entrée se présenta d’elle-même, sans nécessiter de recherche, comme une invitation à ne pas refuser. Il s’agissait de deux colonnes en bétons écaillées, soutenant des barres de fer qui avaient rouillé, mais résisté au passage du temps. Au-dessus trônait une enseigne qui avait glissé de côté, menaçant de se détacher. Se lisait le nom de la famille qui avait autrefois monopolisé l’endroit. « Cimetière Bernier ».

Après une brève hésitation, je passai sous la planche boisée, pénétrant dans le lieu. J’en profitais afin de dégager mon sac à dos et le tenir contre moi, pouvant sentir le poids de mon équipement.
C’était pour mon travail que je me trouvais ici. Mon métier était toutefois peu orthodoxe. Ma spécialité était constamment source de controverses. Je ne passais aucune annonce dans les journaux, à la télévision. Ma clientèle était particulière, puisque j’étais un chasseur de fantôme.
Ma progression vers le centre du cimetière me permit de me faire une meilleure idée de l’époque en question et de la population qui fut ensevelie dans l’endroit. Les premières pierres tombales remontaient au début du dix-neuvième siècle, les dernières à l’époque où le troisième Reich marquait l’une des plus sombres périodes de l’histoire. Il fallut moins d’une minute pour que mon regard trouve les cinq petits monuments de marbre qui avaient été placés les uns contre les autres. Contre le mur de pierres empilées maladroitement, servant de limite entre la forêt et le cimetière. Selon les épitaphes, beaucoup d’enfants et de femmes d’un jeune âge reposaient ici. Témoignages d’une époque difficile, bien avant le confort moderne et les miracles de la médecine. Je m’arrêtais devant les cinq monuments, d’à peine soixante centimètres de haut. Le temps avait ravagé les façades, la mousse couvrant en partie la pierre. Le sol était irrégulier et les mots de l’homme qui m’avait engagé me revinrent.

« Vous les trouverez facilement, tout au fond du cimetière. Il s’agit de cinq enfants. C’est à cet endroit qu’ils se manifestent. Parfois très violemment. »

C’était le milieu de la journée et je déposai mon sac au sol, en défit les liens et m’accroupissais afin de déchiffrer les inscriptions sur les stèles en grès. La chaleur suffocante me faisait suer. Je réalisai que les cinq enfants enterrés ici avaient tous péri le même jour. Le 21 juillet 1812. Outre l’une des stèles qui avait de gravé le visage rondelet d’un chérubin, aucune n’arborait d’inscriptions pouvant m’aider. Rien n’était divulgué sur la cause des décès. Mon employeur m’avait appris que malgré des recherches intensives, il n’avait trouvé aucun document venant de l’époque, aucun témoignage sur ce qui s’était passé. Rien pour nous aider.

Je n’avais aucun doute que l’esprit qui se manifestait à cet endroit avait un lien étroit avec ces enfants. Trouver ce lien et je parviendrais peut-être à le repousser de l’autre côté.
Je m’installai sur la chaise pliante de camping que contenait mon sac. Je savais que mon attente pouvait être longue. Un bon roman et une gourde bien remplie seraient mes alliés dans les heures à venir.
La première manifestation se produisit vers une heure trente du matin. J’étais alors à demi assoupi, baigné par le faisceau lumineux de ma lampe halogène. Je fus tiré hors de mon assoupissement par un son sourd, ressemblant à un martèlement sur une surface boisée. Je me levai immédiatement, extirpant l’arme à feu que je gardais dans mon sac. Je pivotai vers la source du son, le cœur battant à tout rompre. Le son se reproduisit et me vint des sous-bois, sur ma droite. Je vis une ombre y bouger, un mouvement furtif et trop rapide pour être humain. Cela me rassura et je rengainais l’arme à feu. Elle ne me serait d’aucune utilité ce soir.
Je pris donc cette direction, pouvant sentir la fraîcheur nocturne qui s’était installée. Je détectai aussi une impression de violence refoulée. C’était presque palpable, troublant. Rarement avais-je eu à confronter des esprits capables de blesser les humains. Déplacer des objets, faire du bruit, entrer dans les rêves et les transformer en cauchemars, tout cela était fréquent. Mais cette fois, c’était différent.
J’enjambai la petite muraille de pierre afin de suivre la silhouette aperçue, quittant le cimetière.
Des pleurs, des gémissements enfantins montèrent derrière moi. Je n’avais pas été informé de la possibilité qu’il y puisse y avoir de multiples esprits. Contrarié, je pris la direction qui me semblait la plus juste. La visibilité était réduite par l’épaisse végétation, je n’avais pas emporté de lampe de poche, sachant que la lumière pouvait les effrayer. Je marchai lentement, de manière à ne pas me perdre et à éviter une chute. L’apparition se manifesta de nouveau, très près de moi, me faisant sursauter. Je réprimai un cri.
Il s’agissait d’un homme, très grand. Maigre. Il était adossé contre un arbre, paraissant me regarder. Son regard était triste, son visage imprégné de colère et de rage. Après quelques secondes, il se détourna et se mit à marcher d’un pas décidé. Ses gestes étaient saccadés et parfois imprécis. Mais il marchait et je lui emboitais le pas.
J’avais découvert, dans ma carrière, que ma présence suffisait souvent à calmer les esprits. À faciliter le passage entre le monde où ils étaient retenus prisonniers et celui où ils devaient se rendre. Quelque chose d’inexplicable, mais que j’avais observé.
Étudiant les vêtements de l’homme, je pouvais conclure qu’il venait de cette même époque où les enfants avaient péri. Un cultivateur pauvre, habitué aux durs labeurs, à la souffrance et solitude d’une contrée désolée. Sans se retourner et en silence, il poursuivit la marche. Durant une vingtaine de minutes. Au détour d’un large buisson, il s’arrêta subitement, pivotant afin de me faire face. Il posa un doigt sur sa bouche, m’invitant au silence. Cela me glaça d’effroi. Rares étaient les esprits désireux d’établir la moindre interaction avec les vivants. Souvent parce qu’ils en étaient incapables.
Il se retourna ensuite, se déplaçant de côté. Comme s’il voulait me montrer quelque chose.
Tout d’abord, je ne vis rien, sinon la noirceur, les arbres et quelques buissons. Puis, j’entendis un sifflement d’homme, des pas raclant le sol. Quelqu’un approchait lentement. Je le vis alors.

 

fantôme

 

Il s’agissait d’un homme tout juste sorti de l’adolescence. Il marchait en rond autour d’un groupe d’arbres. Il paraissait terrifié, sifflait afin de se donner un air naturel
Mon guide épiait la scène. Je concentrai mon attention sur les arbres autour desquels il tournait. Il s’agissait d’un amas végétal trop compact pour être naturel. Cela ressemblait à un mauvais décor improvisé de cinéma.
L’homme était bruyant et le manège dura peut-être une heure, peut-être moins. Il marchait, sifflait, jetant des regards autour de lui. Ses vêtements dataient de la même époque que ceux de l’esprit qui m’avait guidé ici. J’en conclus qu’il était lui aussi un être surnaturel. J’avais l’impression d’assister à une reconstitution historique.
À un moment donné, l’atmosphère changea. Je le perçus par la nervosité du marcheur, par un léger mouvement de tête de mon voisin. Le ciel jusqu’à alors complètement sombre paru s’emplir du flash d’un éclair bref. Illuminant les nuages. Levant les yeux, je vis les cimes des arbres qui furent dévoilées et je constatais avec surprise qu’elles semblaient avoir été endommagées, coupées. Ma première idée m’imposa l’image de dégâts causés par un avion à basse altitude, happant le sommet des arbres. Mais étant donné l’époque, c’était impossible ou du moins improbable.
Le marcheur s’immobilisa finalement. Son visage fut brièvement exposé par un autre éclair. Je pouvais entendre ses sanglots, deviner son angoisse. Car le moment était venu pour que quelque chose se produise. Mais quoi?
Un son sur la droite me révéla qu’on approchait. Des branches fracassées, des feuilles froissées, des pas sur le sol de terre battue. Je pivotai et le vis. J’utilise le masculin, parce qu’il m’est impossible de donner un genre à cette chose.
De forme vaguement humanoïde, c’était grand et mince, avec une peau grisâtre luisante. Cela n’avait aucun vêtement, aucun visage, aucun organe sexuel. Rien. C’était incomplet, mais je pouvais deviner que cela avait tenté de prendre une apparence humaine.
Cela avait de longs bras aux mains dotées de trop de doigts, des jambes musclées et raides. La chose s’avançait vers le marcheur, silencieux, une odeur indescriptible dans l’air. Son odeur corporelle n’avait aucun équivalent dans le registre olfactif humain. Il laissait des empreintes humides, venant de cette chose luisante qui recouvrait sa peau. L’adolescent était au sol, à genoux, se couvrant le visage.
L’apparition s’arrêta à moins de deux mètres de l’homme soumis. Il semblait seul, je ne pouvais distinguer aucune lumière ou son venant de la direction d’où il avait émergé. Le flash de lumière avait possiblement été causé par son arrivée.
Je croyais aux esprits, parce que je les avais vus, parce que je les avais libérés au cours des années exerçant ma profession. Mais j’aurais probablement ri si on m’avait parlé d’extra-terrestres. Me considérant comme un homme logique, je ne croyais même pas en Dieu.
Qu’allait-il maintenant se passer? Je surveillai la scène, attentif.
La chose respirait, je pouvais entendre un sifflement faible. Une ondulation dans l’air.
L’attente fut de courte durée, car la chose tendit la main, légèrement, sans brusquerie et produisit un son. Ce n’était pas un mot humain, un son reconnaissable. Plutôt une syllabe chantée. Dans l’obscurité de la forêt, au cœur du dix-neuvième siècle, cela dut être la chose la plus étrange et terrifiante qui sois. Le son effraya effectivement l’individu, qui se mit à hurler ce qui sonna comme un ordre.
« Maintenant »
Les évènements se précipitèrent alors. L’homme au sol se jeta de côté, dans la poussière, alors que l’amoncellement de végétation autour duquel il avait gravité s’ouvrit. Des branches furent jetées de tous côtés et des hommes surgirent des buissons. Hurlant avec rage, mais aussi afin de se donner le courage nécessaire pour ce qu’ils entreprenaient. La chose fut prise au dépourvu, n’ayant pas prévu ce qui suivit.
Une demi-douzaine d’hommes firent ainsi leur apparition, armés de fourches, de pelles, de simples barres de fer et une fois délestés de leurs camouflages, se ruèrent sur la créature paralysée, aux traits indéchiffrables, puisqu’inexistants.
C’était horrible et à la fois incroyable. Ces fermiers, marchands ou simples habitants de cette terre hostile, tendant un piège à un être venu d’un autre monde. J’étais totalement obnubilé par le spectacle.
La chose émit un long et plaintif cri. Elle ne put remuer, alors qu’ils fondaient sur elle, l’atteignant de leurs armes. Les fourches pénétraient la chair, les bâtons percutant le corps. Sous l’assaut, elle s’abattit au sol, du sang giclant des endroits où elle avait été touchée. Du sang qui avait toute l’apparence de celui des hommes.
La colère des individus était inexpliquée, puisqu’ils ne se contentèrent pas d’immobiliser le visiteur, mais se mirent ensuite à le frapper à répétition, de coups de pieds et de poings.
Du coin de l’œil, je vis une silhouette faire son apparition près d’un immense érable majestueux. Une silhouette sombre vêtue d’une robe d’ecclésiastique. Un prêtre au sourire narquois, tenant une bible trompeuse. Il épiait la scène en silence, satisfait. Il ne faisait aucun doute qu’il avait orchestré ce piège.
L’attaque parut ne jamais se terminer, les hommes se défoulant avec rage. Ils se retirèrent quand la chose cessa de remuer. Ils étaient couverts de sueur, reprenaient leurs souffles. La nuit allait bientôt tirer à sa fin et les hommes s’éloignèrent, s’adossant à des arbres ou s’asseyant à même le sol. Le prêtre s’avança alors vers la chose affaissée, la regardant avec un dédain évident. Il se mit à réciter quelque chose qui ressemblait à des prières, dans un français peu évident, différent du mien. Je compris l’essence de ce discours et c’était une condamnation de ce que le visiteur était, de ce qu’il représentait.
À aucun moment la chose ne m’avait paru représenter une menace.
Quand le prêtre eut terminé, les hommes se levèrent et agrippèrent la créature par les jambes, l’entraînant au sol en laissant des marques ensanglantées. Elle ne bougeait plus.
Les hommes avaient conservé leurs armes et ne cessaient de guetter la forêt qui les entourait.
Je vis que mon guide leur emboîtait le pas et j’en fis de même.
La marche fut néanmoins de courte durée. Nous atteignîmes le lit asséché d’une rivière, qui se trouvait au creux d’une pente. J’observai le vide en contrebas, rempli d’une végétation abondante. Le ciel semblait vouloir s’éclaircir et les hommes parurent le noter, s’activant avec plus de rapidité.
Était-ce uniquement parce que leur mission nocturne était illégitime? Secrète?
Le prêtre indiqua un endroit aux hommes, qui s’y dirigèrent et le corps fut laissé au sol, couvert de feuilles, sale et maculé de sang. La chose était méconnaissable. Elle n’avait à aucun moment démontré le moindre désir de violence et de résistance. Les individus discutèrent ensuite entre eux. Le prêtre ordonna enfin quelque chose aux croyants, dont trois d’entre eux agrippèrent les jambes molles et sans vies du visiteur. Puis, le poussèrent dans le vide, le corps roulant le long de la pente afin de disparaître dans les buissons et l’obscurité du gouffre. J’entendis le son d’un éclaboussement, léger et signifiant qu’un filet d’eau coulait toujours à cet endroit.
Les hommes se détournèrent ensuite, en silence, certains fumant, d’autres épongeant la sueur qui coulait sur leurs fronts. Et le groupe se retira, disparaissant dans la forêt, leurs pas résonnant dans le lointain durant ce qui parut être une éternité.
Je me retournai vers mon guide. Le visage impassible et sans me porter la moindre attention, il entreprit la descente dans le gouffre qui devait être d’une trentaine de mètres.
Sans hésiter, je le suivis.

Mon employeur m’avait contacté via un ami commun, stipulant qu’un esprit violent se manifestait dans ce cimetière pratiquement abandonné. On l’entendait hurler la nuit, des stèles étaient parfois bougées, la terre retournée. Cela avait attiré les curieux, les touristes à la recherche de lieux hantés. Une émission de télévision avait même demandé la permission de filmer un épisode sur les lieux, afin de communiquer avec l’esprit. L’unique descendant connu des gens enterrés ici avait refusé, passait son temps à placer des panneaux avertissant les passants que c’était une propriété privée.  Il avait tout fait et ce fut par un coup de fil qu’il m’avait imploré de régler son problème.

En dévalant maintenant la pente, j’étais nerveux. L’esprit que je suivais était puissant, ses pas résolus et je pouvais croire qu’il avait entamé ce périple à de multiples reprises. Cela faisait possiblement partie de son rituel de manifestation. Les esprits souvent prisonniers de routines obsessives.
Nous descendîmes sur près d’une centaine de mètres, une odeur intense m’atteignit et me fit hésiter. J’avais peur. Comme s’il lisait mes pensées, mon guide inhumain pivota la tête dans ma direction, sans parler, sans la moindre expression. Mais je compris, il voulait que je continue, il voulait me montrer quelque chose.
Nous atteignîmes rapidement le fond de ce ravin, le lit de la rivière. C’était plat, quoiqu’encombré. Les arbres morts, rochers, branches ou autres détritus végétaux accumulés depuis des années et des années rendaient l’endroit difficile d’accès. L’odeur était toujours aussi poignante et elle me rappelait celle de la décomposition humaine. Quoique plus âcre, plus prononcée.
Il me guida vers un endroit sur la droite et je pus y découvrir le corps du visiteur qu’on venait de jeter dans le gouffre. Il était mal en point. Laissé pour mort. Il avait roulé et percuté un arbre qui s’était affaissé de travers, s’empalant sur une de ses branches élevées. C’était un spectacle horrible.
Mais ce que je voyais tout autour était pire. Car il n’avait pas été le seul. Une demi-douzaine d’individus de la même race reposaient dans des poses diverses, à différents degrés de décomposition. C’était un cimetière improvisé, où on jetait les corps de ces êtres assassinés, violentés et dont on voulait se défaire.
Je m’étais arrêté et la peur me fit prendre l’arme à feu en main. Geste bien inutile.
Je perçus un mouvement sur ma droite, qui me tira de ma léthargie. Je tremblais et dus resserrer mon étreinte sur l’arme à feu qui paraissait sur le point de me glisser entre les mains. L’homme s’avança et se pencha, touchant de sa main fantasmagorique le bras de la chose décédée. Cela me fit réaliser qu’elle était toujours en vie. Son visage lisse s’était ouvert pour dévoiler un regard fou glissant dans la nuit, cherchant en vain une vision de réconfort. De grands yeux noirs qui occupaient le vide d’auparavant. Prisonnier de la branche qui l’avait transpercé, la chose était incapable de bouger. La mort qui l’attendait me paraissait lente et horrible, son regard pitoyable et inquisiteur. Cela voulait comprendre pourquoi on l’avait traité ainsi, pourquoi l’avoir attaqué et battu. La chose ne comprenait pas.
L’esprit conserva son bras tendu, pointant cette fois le sol devant nous. Je suivis son geste et vit quelque chose de sombre, reposant contre une pierre, ayant visiblement chuté de la main ouverte du visiteur. Il avait tenu cet objet jusqu’à la mort. M’agenouillant, je l’inspectai.
C’était un contenant en verre, portant une inscription dans un langage qui m’était inconnu. Je le pris, le soulevai et découvris qu’il contenait ce qui ressemblait à des comprimés. Des comprimés qui n’auraient pas dû se trouver dans ce monde, à cette date trop hâtive.
Je n’eus que peu de temps afin de réfléchir à ma découverte que l’esprit reprit le chemin de la pente et s’y engagea, me lançant un regard invitant, semblant me convier à le suivre. J’empochai les comprimés, jetai un dernier coup d’œil à ces visiteurs d’un autre monde, puis, me lançai dans l’escalade pénible de cette pente.
La nuit persistait, mais la fraîcheur se dissipait. Il ne restait que peu de temps avant le lever du jour et j’avais la crainte de ne pas arriver à découvrir ce qui hantait l’esprit. La terre molle rendait ma progression difficile, je perdis pied à plusieurs reprises. Malgré tout cela, je n’abandonnais pas. J’avais une mission, un rôle à jouer.
J’étais à mi-chemin du sommet quand j’entendis des cris. Des hurlements. Lointains, mais tragiques. L’effort déployé était au-delà de mes capacités, mais j’ignorais mes restreintes physique et fonçais, gravissant les derniers mètres avec les poumons en feu.
C’était des femmes que j’entendais. Leurs pleurs, leurs cris. Des hommes qui hurlaient. Je suivis l’apparition sur un sentier qui conduisit de manière plus ou moins directe vers une clairière circulaire, contenant un bâtiment, modeste, en bois et cherchant à repousser la nature qui clamait son hégémonie sur le lieu. La bâtisse n’était pas une résidence. Puis, je vis l’immense croix qui reposait à son sommet, la double porte boisée sur la façade et les fenêtres plus discrètes sur les côtés. C’était une église, bien différente de celles que j’avais connues, en béton et majestueuses.
Devant le lieu de culte s’était attroupée une douzaine d’individus, hommes et femmes. L’un d’eux était le prêtre, qui s’adressait à ce troupeau restreint devant lui. Je ne saisissais que partiellement ce qu’il disait, parlant de sacrifice, de besoin de poursuivre l’œuvre de Dieu, de lutter contre l’impureté perpétrée par les démons venus du ciel.
Suivant toujours l’esprit, je me rapprochai et fus en mesure de traverser la foule, sans les toucher. C’était une expérience effrayante, unique. Nous nous dirigions vers les quelques marches menant au perron de l’église. La voix du prêtre était dominante, intimidante et aussi inquiétante. Les hommes et femmes rassemblés autour de lui étaient partagés entre la colère et la peur, un désir de vengeance aveugle et l’ignorance.
Je ne vis aucune maison aux alentours. Le bâtiment religieux avait été érigé dans un endroit solitaire. Pourquoi un tel retrait ? Ce fut en gravissant quelques marches vers la grande porte de l’église que je compris. Au-dessus de l’entrée avait été installée une pièce de bois sculpté. J’y reconnus le travail médiocre d’un artiste amateur qui avait voulu représenter le visage étranger de la chose qu’ils avaient tué. Une chose qui n’était pas seule. Cet endroit n’était pas l’Église qu’ils fréquentaient pour les messes du dimanche, mais plutôt dans un but plus sombre.
Les mots me vinrent, sans que mon ouïe les capte. Ils émergeaient de ma conscience. Ils me permirent de donner un nom à la bâtisse et de mieux comprendre son but.
« Le sanctuaire des démons »
Voilà comment ils appelaient cet endroit.
Le prêtre hurlait toujours, prêchant une loi divine qui n’expliquait pas ce que j’avais vu. Mon guide ouvrit la porte boisée devant nous et dévoila l’intérieur, qui sentait le pin. Légèrement éclairé par des lampes réparties dans la pièce. C’était exactement ce qu’on aurait pu exiger d’une église de campagne. Un autel modeste, des bancs austères et des images bibliques maladroites, peintes ou sculptées sur les murs.
L’esprit se rendit vers l’autel et j’y vis cinq petits cercueils alignés, fermés. Je savais quel jour nous étions. J’avais lu la date sur les pierres tombales. Je m’immobilisai, observant le fantôme qui se rendit auprès d’un des cercueils. Le dernier à la gauche. Je pouvais toujours entendre le prêtre au dehors, les pleurs des femmes et protestations des hommes. Ces enfants avaient trouvé la mort en ce jour qui avait fait place à la nuit et les habitants étaient en deuils. Ils blâmaient ces choses venues du ciel, ces visiteurs qui ne pouvaient qu’être des démons.
Je savais que mon enquête n’était pas terminée, que mon hôte avait autre chose à me montrer. Je demeurai patient, attentif et le vis qui fondit en larmes, ses sanglots animant son corps devenu menu et fragile, courbé dans une attitude universelle de détresse. Son enfant était mort et se trouvait dans le cercueil rudimentaire.
Après quelques minutes, l’esprit se redressa, se retournant vers moi avec un visage à faire peur. Ses traits figés dans un rictus de démence, de folie, de colère. Il fit deux pas afin de se rapprocher de moi. Il émanait de lui une force incroyable, qui dépassait celle des esprits frappeurs et autres fantômes ordinaires. Il soutint mon regard et tendit ensuite la main vers ma poche, touchant le contenant que j’y avais déposé. Son contact fut complètement humain et réel.
Il avait les traits d’un père esseulé et brisé. Un père comme des milliers d’autres. Je sortis le récipient en verre de la chose, qui paraissait contenir des médicaments. Et je compris. La vérité me fut dévoilée en un flash. Le visiteur venu du ciel n’était pas apparu sous les traits d’un démon, dans l’intention de détruire la colonie et ravager les champs, de rendre les terres stériles et de tuer le bétail. Il n’était pas venu corrompre les vierges et faire proliférer les maladies, les infections et virus. L’entité extra-terrestre avait offert à ces colons esseulés et luttant pour leur survie, des médicaments issus d’une technologie très possiblement inégalée, même dans le siècle présent ou à venir.
Son visage s’éclaira, sa colère et sa détresse se muèrent en quelque chose de plus complexe. C’était une résignation complète. Il recula, m’offrit un sourire timide et jeta un dernier regard vers les cercueils alignés.
Ce fantôme avait passé presque deux cents ans à errer, à vouloir communiquer son message, dévoiler l’atrocité et l’injustice de ce qui s’était déroulé.
Que se serait-il passé si les humains ne les avaient pas attaqués, s’ils les avaient accueillis avec des fourches et des bâtons ? Une relation viable aurait pu changer le monde et préparer un futur plus prometteur. Mais ce fut par le meurtre et la violence qu’ils furent accueillis. Leurs bonnes intentions incomprises.
L’esprit me contourna et quitta l’église. Je lui emboîtai le pas, curieux de sa destination, sachant que son repos viendrait par la suite, sa délivrance assurée par mes services.
Je quittais l’église à mon tour, observant la foule qui écoutait toujours le prêtre animé, hurlant des avertissements et mises en garde. La pauvreté des paysans me frappa, leur résignation à la misère et privation. Mais plus que tout, c’était leur complète obéissance à un homme de foi, une foi qui aura injustement dicté le meurtre et le refus de comprendre. De tolérer.
L’esprit que j’avais suivi s’était rendu auprès d’un arbre, pour s’emparer de quelque chose de métallique. Dont je vis le reflet sous les torches de la foule. Il s’agissait d’une hache au manche boisé, à la lame affutée. Sans un mot, il s’avança en coupant la foule de son corps insistant, se plantant devant le prêtre qui l’observait et s’interrompit.
Les deux hommes se toisèrent et toujours impassible, le père endeuillé souleva la hache et l’abattit de toutes ses forces sur le prêtre. Le choc fut tel, que personne n’eut le temps de réagir avant que le sang ne les éclabousse. Alors, la panique se leva et les cris redoublèrent, les hommes se ruant sur leur compagnon qui avait commis un acte irréversible et punissable.
Le prêtre s’était effondré, sans vie.
L’attaquant se vit emporté par la foule vindicative. Une femme hurla, probablement son épouse. L’hystérie de la foule créa un effet domino chez les témoins. Ceux qui étaient restés silencieux et en retraits se lançaient dans l’attroupement et la folie humaine contagieuse se propagea. La collectivité oubliait son humanité et ses valeurs, sa foi et ses lois.
Ils étaient emportés par la vague criarde et vengeresse, un homme innocent et perdu, qui avait compris que les médicaments auraient sauvé les enfants d’un mal curable. Peut-être la grippe espagnole, la tuberculose ou autres virus flottant dans les colonies. Il fut emporté avec sa femme, coupable d’avoir partagé son lot, sa souffrance.
La foule avait disparu et le tumulte s’était éteint.
Je restais seul avec le corps sans vie du prêtre, silencieux. Les nuages se retirèrent et la nuit aussi.
J’entendis les oiseaux matinaux, les insectes qui s’éveillaient.
Je pivotai finalement et quittai la clairière, sans me retourner.
Je savais que le fantôme ne se manifesterait plus jamais, qu’il avait été libéré.
Témoin d’un drame horrible, j’avais accompli mon travail.
J’avais visité le sanctuaire, vu les démons

église
 

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