Nouvelle littéraire – Combustion Spontanée

 

« COMBUSTION SPONTANEE »

SYLVAIN JOHNSON

lit en feu

Le jeune homme était nu, longeant les murs de la ruelle d’un pas rapide. Il était seul au cœur de cette nuit sombre et froide. Il grelottait, ses pieds blessés par le sol dont la surface alternait entre béton rugueux et asphalte sombre. Son visage était tordu en une grimace d’horreur et de détresse.

Il ne cherchait pourtant pas à se dissimuler, à cacher sa nudité. Sa course le faisait passer d’un halo jaunâtre de lumière à un autre. Il n’avait aucune idée précise sur l’endroit où il se trouvait et encore moins où aller. Il ne comprenait qu’une chose et c’était qu’il devait bouger, ne pas rester sur place. Il pouvait encore sentir l’odeur âcre de la fumée qui s’était imprégnée à sa chevelure, sa peau étant en certains endroits maculés par les cendres grisâtres.

Il se retournait constamment afin de jeter des regards furtifs autour de lui. Chaque ombre, son ou mouvement le faisait sursauter.

Des larmes s’étaient frayé un chemin sur ses joues sales et avaient ensuite séché, révélant un tracé sinueux et compliqué qui ressemblait à un maquillage de créatures nocturnes. Il bredouillait des phrases incompréhensibles, était en état de choc.

La ruelle débouchait sur un large boulevard à quatre voies, séparées en deux par un terre-plein central planté d’arbres. Il dut s’arrêter, se retenant contre un mur de brique tout en reprenant sa respiration. Il observa la rue, les quelques voitures stationnées et celles encore plus rares qui filaient à toute vitesse. Il ne vit aucun passant. Devant lui, parallèle au boulevard, se dressait une longue façade en briques dans laquelle se nichaient des boutiques et commerces de toutes sortes. Fermées à cette heure tardive.

Il voulait trouver un abri avant que le jour ne vienne et avec lui le flot d’individus susceptible de le confronter en raison de sa nudité. Il se retourna et épia la ruelle dans son dos, qui lui semblait plus accueillante que le boulevard éclairé et vaste. Mais il n’y avait là aucun endroit où se dissimuler, où trouver refuge. Il avait soif, froid et la fatigue tourmentait ses muscles en lui donnant des crampes.

Un son s’éleva alors, dans la rue, un grondement mécanique qui le fit sursauter. Pivotant dans cette direction, il put voir une voiture qui s’approchait rapidement, un puissant phare balayant les trottoirs et s’attardant dans les recoins les plus sombres. Il était trop tard, la voiture arrivait déjà à sa hauteur et il fut incapable de se soustraire au faisceau lumineux qui l’atteignit de plein fouet, l’aveuglant.

Il leva la main afin de se protéger les yeux, reculant aussi en se glissant le long du mur, son dos raclant les briques du bâtiment et lui écorchant la peau. Il imaginait le spectacle qu’il pouvait offrir aux officiers. Un jeune homme dans le début de la vingtaine, très pâle et presque squelettique, aux cheveux d’un noir d’encre et des yeux scintillants d’un bleu tropical. Complètement nu et apeuré.

Ils l’avaient trouvé. Il entendit des voix et fit demi-tour, pour se ruer dans l’étroit passage puant, au sol humide et parsemé de rebuts. Son regard temporairement aveuglé par le faisceau le força à se guider en tâtonnant le mur, alors qu’il prenait de la vitesse. Ses pieds aux plantes fissurées laissaient des marques sanguinolentes sur le sol, invisibles aux regards dans la nuit. Le faisceau projetait maintenant une ombre à ses pieds, paraissant ainsi le guider en le devançant. La panique le gagna au moment où un cri puissant et autoritaire résonna derrière lui. Il força l’allure, essoufflé, le froid le flagellant pour faire frissonner son corps couvert de sueur.

La fuite était préférable à toute capture, car ils ne comprendraient pas. Il y avait des règles le concernant, des règles qui ne furent jamais consignées par écrit, qui ne faisaient partie d’aucuns manuel d’instructions. Mais elles étaient bien réelles. Nées de la nécessitée, nées des flammes. C’était d’ailleurs ces flammes qu’évoquait le faisceau de lumière dansant sur les parois autour de lui, vacillant au rythme du véhicule de police qui pénétrait dans la ruelle.

Ces flammes qu’il avait fuies. Avec horreur et en état de choc.

Les évènements s’étaient déroulés quelques heures plus tôt dans la soirée. Alors qu’il dormait dans sa chambre. Il avait été brusquement arraché à un profond sommeil ponctué de rêves agréables. Seul dans la pièce, il était couché sur le lit spécialement conçu et adapté à sa condition particulière. Il avait ouvert les yeux et s’était contenté de patienter, cherchant à résoudre l’énigme de son éveil précipité. Sans savoir quoi exactement, il avait eu l’impression que quelque chose avait changé dans la résidence.

Un silence complet régnait dans la maison et il patienta, imaginant que ce puisse être ses grands-parents. Bien qu’ils se couchaient d’ordinaire très tôt, il n’était pas inhabituel de les entendre se lever et vaguer à des occupations anodines. Regarder la télévision ou encore prendre un café dans la salle à manger, discutant en murmures réconfortants.

Mais il ne reconnut aucun des sons émanant des activités nocturnes du couple.

Il s’était levé, curieux, avait senti le sol froid sous ses pieds, la chaleur dans la pièce compensant toute absence de couvertures et de vêtements. Il s’était approché de la porte de sa chambre, posant son oreille sur la surface boisée. Il pouvait maintenant entendre un son, mais fut incapable d’en identifier l’origine. Après une brève hésitation, il décida d’ouvrir la porte. Le couloir était sombre, chaud. Il entendit au loin le faible et régulier ronflement de son grand-père. Le téléviseur dans la chambre du couple qui diffusait un murmure lointain. Il put aussi déceler une vibration, venant du salon, de l’autre côté de la maison. Sans hésiter, il s’avança dans cette direction, passant devant la chambre d’ami et la salle de bain aux portes closes. Il arriva à la cuisine, observa les chiffres d’un vert extra-terrestre que produisait le four à micro-ondes, révélant qu’il était tout juste vingt-trois heures. La pièce était typique de toute cuisine d’un couple âgé, sinon pour un détail. Il ne s’y trouvait aucune serviette, aucune moquette, couverts de tables en tissu ou la moindre étoffe. Aucun rideau aux fenêtres. Ce fut d’ailleurs vers la longue porte coulissante donnant sur le balcon boisé, à sa gauche, qu’il reporta son attention.

Cette dernière était entrouverte, laissait s’introduire une brise en un sifflement discret. C’était la source de la vibration qu’il avait perçue. Absorbé dans la contemplation de la porte, il ne vit et n’entendit l’individu que lorsque ce dernier fondit sur lui. Son cri déchira le silence nocturne qui régnait dans la maison, lui revenant en un écho amplifié.

Nu dans la ruelle, il courrait toujours, pourchassé par le puissant rugissement d’un moteur qu’on lançait à toute vitesse. Le sol humide était glissant et faillit lui faire perdre l’équilibre à deux reprises, mais il se retint contre une benne à ordure métallique pour s’élancer à nouveau en un sprint désarticulé. Le faisceau lumineux devenait de plus en plus puissant. Les cris lui vinrent de nouveau, cette fois amplifiés par des haut-parleurs. Ils lui ordonnaient de s’arrêter, mais il ne pouvait faire une telle chose. Ils ne comprendraient pas. Tout ce qu’ils voyaient, dans leur esprit limité et programmé par cette société structurée, était l’absence de vêtement. Sa nudité qu’ils considéraient inappropriée.

La ruelle croisait une autre rue, plus petite. Résidentielle et qu’il avait emprunté plus tôt dans la soirée, se dissimulant derrière les voitures stationnées le long des trottoirs. Il n’avait d’autres choix que de retourner dans celle-ci et se souvint des multiples autres ruelles qu’elle croisait. C’était un véritable labyrinthe. Il y avait peut-être là une chance de semer ses poursuivants.

Il était à moins d’une dizaine de mètres de la sortie de cet étroit passage tapissé de briques, quand un crissement de pneu précéda une autre voiture blanche et bleu qui mit fin à sa course effrénée. La nouvelle voiture venait d’apparaitre devant lui, lui bloquant l’accès à la rue.

Il dut s’arrêter et le fit trop rapidement, ses pieds glissants sur la surface pavée et il s’abattit de tout son poids contre le sol. Sa tête heurta une pile de boîtes en carton alignées tout près. La puanteur que dégageaient ces dernières impliquait la présence de déchets alimentaires. Il fut incapable de bouger durant quelques instants, ébranlé. La douleur se répandit de sa nuque à son dos, revenant à son cou comme un boomerang. Il s’était mordu la langue et le goût du sang se répandit dans sa bouche. Ce fut toutefois la surface malpropre sous son corps qui le fit bouger. Le froid s’infiltrait en lui en vagues successives.

Il put enfin voir le ciel sombre et sans étoiles de la ville. Brièvement, en raison de l’intensité des deux faisceaux maintenant braqués sur lui. Il se souleva et entendit des portières qui claquaient, des pas empressés sur le pavé et des voix fortes. Ils approchaient et avec eux, toutes chances de survie s’envolaient.

Plus tôt dans la soirée, Sébastien avait quitté sa chambre au cœur de la résidence sombre de ses grands-parents. Là où il avait vécu depuis un très jeune âge, aussi loin qu’il pouvait se souvenir. Immobile dans le couloir, devant la porte coulissante entrouverte de la salle à manger, il avait crié. Fermant les yeux en voulant éviter de contempler l’horreur qui s’abattait sur lui.

Des mains gantées violèrent le sanctuaire de son corps qui aurait dû rester intouché. L’une se posa sur sa bouche, l’autre lui agrippant le cou. Il n’avait jamais auparavant senti le contact de vêtements ou de tissu sur sa peau. Il n’avait jamais connu la sensation des fibres ou la douceur de la laine, du coton. Sébastien y goûta brièvement, trop brièvement, s’enivrant du plaisir de l’interdit, de l’inconnu. Son corps se couvrit de frissons et la sensation devint ce qu’elle était vraiment; une emprise violente et cruelle. Hors de contrôle.

Le choc le paralysa. Le gant couvrant sa bouche et pressant contre son nez l’empêcha de respirer, broyant ses lèvres contre ses dents et le forçant à des gémissements pathétiques. Il sentit l’autre main écrasant sa pomme d’Adam avec force. Le souffle de l’homme dans son dos se fit pressant, saccadé, puant l’alcool. Le corps de l’intrus se moula au sien, car il tenta alors de l’entrainer hors du couloir, vers le salon. Sébastien sentit la boucle métallique d’une ceinture qui le piqua dans son dos. L’homme eut le temps de le faire reculer de deux pas, avant que l’inévitable ne se produise. Ils s’immobilisèrent tous deux en même temps, Sébastien ouvrant les yeux. Il vit tout d’abord un flash orangé illuminant la pièce, suivit par l’odeur agréable du soufre. S’éleva ensuite le sifflement accéléré d’une combustion rapide et un cri horrible fusa dans son dos, alors que l’homme le relâchait subitement. Sébastien se retourna, curieux et fasciné par la vision du spectacle particulier.

L’homme le regardait avec une expression de stupeur complète, à moins d’un mètre de lui, les bras levés dans cette pose qui avait été interrompue. Ses mains, ses bras, son buste et sa jambe droite étaient en flammes. Un véritable brasier qui s’étendait avec la soudaineté d’une surface imprégnée d’accélérant liquide. Chaque centimètre de vêtement qui l’avait touché s’était enflammé avec spontanéité. L’homme ressemblait à ces torches humaines de cinéma, ces cascadeurs s’extirpant en courant de véhicules en feu. Mais contrairement au cinéma, il n’y avait aucune équipe munie d’extincteurs prêts à éteindre les flammes. Il était seul dans son combat contre le démon de l’incendie.

Sébastien se recula, l’individu hurlant avec un mélange de surprise et de douleur. Il reculait aussi, heurta le mur et trébucha en pénétrant dans le salon, s’affaissant sur le canapé. Ayant retraité vers la cuisine, le jeune homme put voir que le feu se propageait déjà. Le tumulte avait réveillé ses grands-parents qui accouraient. L’intrus se débattait, en vain, l’odeur de chair brûlée se répandit, jointe par la fumée de tout ce qu’il avait enflammé dans son parcours. Sa lutte ne servait qu’à propager le feu, créer de nouveaux points d’impact.

Sébastien se retourna vers le couloir, croisa le regard de son grand-père, agité et la bouche entrouverte. Il était lui aussi complètement nu. Ce dernier observa ensuite la scène, tout cela ne durant que quelques brèves secondes, mais parut s’éterniser. Le temps avait tendance à accélérer les moments de joies et d’euphories, pour ralentir les drames et les instants de souffrances. L’intrus était aveuglé par les flammes, incapable de trouver son chemin hors du salon, rebondissant contre les murs, les meubles et jetant autour de lui une semence enflammée, alimentée par sa panique.

La scène était telle que les spectateurs demeuraient paralysés. Les cris de l’homme torche se perdirent dans le son du feu qui rongeait et léchait les surfaces. L’incendie était devenu incontrôlable, rugissant et grondant.

Dans la cuisine, Sébastien eut la surprise de sentir un afflux supplémentaire d’air frais et vit alors que la porte coulissante s’ouvrait. Livrant le passage à un homme masqué, un complice qui avait dû patienter dans une voiture ou alors montant la garde à proximité. Il était vêtu de noir et fit un pas à l’intérieur de la pièce. Son regard scintilla en voyant la scène, puis il pivota la tête vers le grand-père estomaqué. Tout cela se déroulait toujours avec une lenteur exaspérante. Sébastien, en retrait, vit que le nouvel arrivant tenait quelque chose dans une main et réalisa qu’il s’agissait d’une arme à feu, son reflet argenté plein de promesses de mort.

Une détonation se fit alors entendre, un jet d’étincelles accompagna le vacarme, l’odeur de la poudre et il vit, du coin de l’œil, son grand-père qui s’affaissait sans un cri, désarticulé.

Le jeune homme n’eut pas le temps de réfléchir qu’il se ruait sur le nouvel arrivant, lui agrippant le bras avec force, celui qui tenait l’arme. Le cambrioleur se retourna dans sa direction et son regard embrassa sa nudité avec curiosité et cela arriva à nouveau, sans prévenir, sans hésiter. Le bras de l’individu s’enflamma aussitôt. Son cri déchira la nuit, tout comme celui de sa grand-mère qui arrivait dans la cuisine.

Maintenant au sol de la ruelle, s’adossant contre un mur en briques, Sébastien était pris au piège. Cinq policiers s’étaient approchés, des deux côtés de lui, bloquant toutes issues. Armes et lampes braquées dans sa direction. Leurs regards étaient méchants, inquisiteurs et sans pardons. Ils s’avancèrent jusqu’à se trouver très près de sa personne, trop près. On lui criait des ordres que ses oreilles refusaient d’entendre. Il ferma délibérément les yeux, ne supportant plus l’aveuglement des jets lumineux. Il leva la main et se couvrit le visage.

Il n’avait rien fait de mal, n’avait pas souhaité l’intrusion nocturne, le drame et la mort. Mais il n’avait pu l’éviter. Toutes ces années de solitude, de protection et de mesures extrêmes auraient dû le protéger. Ils avaient presque réussi.

Bien que ses grands-parents n’aient jamais abordé le sujet, il était certain d’avoir tué ses parents. Les images venaient parfois la nuit, dans ses rêves troublés. Il pouvait y voir le visage rayonnant de sa mère, le sourire barbu de son père. Leurs étreintes, réelles et emplies d’odeurs agréables. Il n’était alors qu’un nourrisson. Puis, le feu avait émergé de lui, s’était répandu, parmi les cris, l’odeur de chair se consumant et puis c’était tout, les images et souvenirs disparaissaient.

Le reste de sa vie avait été un emprisonnement constant, protégé par une bulle invisible conçue par une famille qui l’aimait, qui s’était donné pour mission de l’élever. De le protéger ou protéger le monde extérieur de ce qu’il était. Ses grands-parents n’avaient pas cette faculté maudite, ce don néfaste, mais vivaient selon les règles qu’ils lui avaient imposées. C’était une existence de nudité complète, une résidence qu’on avait délestée de tout ce qui s’enflammait à son contact.

Les policiers hurlaient, car il ne leur répondait pas. Il se recroquevilla sur lui-même, en position fœtale. Laissa son corps épouser le sol glacé et rude qui l’accueillit.

Il aurait pu essayer d’expliquer à ces hommes la raison de sa nudité, de l’incendie chez ses grands-parents et de son innocence.

Toutefois, son grand-père l’avait souvent mis en garde contre le monde moderne, contre les autorités et leurs soi-disant spécialistes. Ils leur étaient impossible de croire ses dires, parce qu’il était unique. Parce que son état était un mythe et non une réalité scientifique contemporaine. Introduit dans la société, il serait condamné et rejeté, ridiculisé ou exploité.

Le policier le plus près de lui agrippa son bras, sa peau chaude contrastant avec la sienne glacée. Il ne portait pas de gants. Il souleva Sébastien avec brusquerie et ce dernier se décida enfin à remuer. Il se redressa, le policier postillonnant des ordres tout en le poussant face contre le mur. Il suivit les directions, l’air vaguement absent. Il patientait pour le moment de la combustion. Toutes ces armes braquées vers lui auraient pu mettre fin à son existence anormale, auraient pu taire ses doutes, ses craintes, ses regrets. Mais il ne fit rien qui aurait pu pousser les agents à le blesser. On l’observait avec méfiance. Expliquant sa nudité dans une telle nuit froide par une consommation abusive de drogue. Probablement du LSD.

On lui fit écarter les jambes et on lui passa les menottes, sans qu’il fût touché par autre chose que de la peau nue, un coude pressant contre sa colonne vertébrale pour le maintenir immobile. Ils avaient été chanceux.

D’autres policiers étaient arrivés, des voitures s’immobilisaient. Il devenait un spectacle, une anecdote nocturne. Il entendit quelqu’un lui demander son nom, des commentaires murmurés en retrait sur ses pupilles dilatées. La poigne incessante de l’agent le poussa vers la voiture la plus proche et les faisceaux lumineux furent détournés de sa personne. Il put retrouver le plein usage de la vue.

La voiture se tenait de travers, à la sortie de la ruelle et il y fut escorté par une demi-douzaine de policiers, toujours attentifs et le croyant imprévisible, dangereux.

Il atteignit la voiture, un coup d’œil par-dessus cette dernière dévoilant un attroupement de curieux, s’amusant de sa nudité, spéculant sur son état. Cela l’attrista. Sans un mot, on le poussa sur la banquette arrière de la voiture, une main nue sur son crâne pour éviter qu’il ne bute contre la structure métallique, une autre sur son épaule. Le cuir l’accueillit, matériel qui ne déclencha aucune combustion. On allait refermer la portière, les gyrophares illuminant la nuit. Mais un agent féminin s’approcha, quelque chose en main et retint son collègue qui allait refermer la porte. Elle se pencha vers Sébastien. Il l’écouta, parce qu’elle était jolie.

« Voilà, au moins tu pourras garder ta dignité »

Elle déposa ensuite une couverture sur lui, dépliée et en laine. L’agent tout près referma la porte alors que le jeune homme souriait. Non pas en raison de la gentillesse de la policière ou encore du plaisir d’être ainsi couvert.

Il souriait, parce qu’il savait ce qui allait se passer et n’aurait pu imaginer une mort plus horrible. Confiné dans l’habitacle de la voiture, aux portes verrouillées de l’extérieur. Il avait toujours su qu’il allait mourir brûlé, c’était inévitable, comme le marin qui périt en mer, l’aviateur qui s’écrase ou le plongeur qui se noie.

La portière claqua violemment et les policiers s’éloignèrent, discutant. Certains riaient, d’autres se serraient la main ou se donnaient des tapes dans le dos. La chasse à l’homme avait pris fin.

Ce fut la policière qui réalisa en premier que l’habitacle avait pris feu, que la couverture était en flammes et que ces dernières se propageaient dans la voiture avec rapidité.

Sébastien ne livra aucun cri de douleur, de panique ou de terreur. En fait, il ne sentit rien, ce fut comme s’assoupir, fermer les yeux et laisser la nuit vous envahir. Il revit toutefois cet homme armé dont il avait agrippé le bras, celui qui avait pénétré par la porte coulissante dans la cuisine. Il avait vu l’homme s’enflammer et y avait trouvé une certaine joie, une paix intérieure et coupable. Il n’avait pas lâché l’individu, bien au contraire, l’avait pris contre lui et serré dans un désir de vengeance. Quand il s’était détaché de l’homme, réalisant que le feu avait non seulement pris possession de la maison, mais que les flammes avaient emprisonné sa grand-mère, il avait hurlé. La seule issue pour la femme avait été celle qu’il venait juste de bloquer, dans sa furie.

Elle le regarda avec un sourire compatissant, se penchant calmement sur son mari, alors que les murs autour d’elle étaient animés d’une vie colorée. Un épais nuage noir flottait dans l’air. Il avait voulu la rejoindre, chercher à la libérer, mais le passage était bloqué, des pans du plafond se mirent à tomber, des débris volants en éclats. Il recula, criant le nom de cette femme tant aimée, mais elle l’ignora, se couchant auprès de son compagnon agonisant. Ils s’embrassèrent et Sébastien fut chassé de la maison par l’étage supérieur qui s’effondrait.

Sur la pelouse arrière de la résidence, regardant autour de lui, il vit que le feu s’était élancé vers le toit, se répandant de manière surnaturelle. Il vit les maisons environnantes dont les fenêtres s’illuminaient, les voisins alertés par le bruit, la subite clarté qui chassait la nuit. Il hésita, ne savait quoi faire et réalisa soudain que seule la fuite était possible.

Parce qu’il était nu. Nu et coupable, meurtrier et abandonné. C’était ainsi que sa course effrénée dans les rues s’était amorcée.

Plus tard dans la soirée, quand les pompiers eurent éteint l’incendie dans la voiture de police, là où le jeune homme avait été placé en état d’arrestation, une fouille révéla quelque chose d’inusité.

On ne retrouva qu’un seul indice d’une présence humaine. L’un des pompiers extirpa un pied calciné de l’habitacle carbonisé. Un pied droit. Un des témoins parla de combustion spontanée, mais cela ne fit que provoquer des rires.

Et pourtant…

 

voiture de police en feu

 

Paru en Juin 2012 dans l’IMAGINARIUS – Site officiel de l’IMAGINARIUS

 

 

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