Le premier chapitre du roman : L’esprit des glaces

 

Première partie

Walter

 

Chapitre 1

 

           Mon nom est Walter Johnson et la vie m’a souri dès l’instant où j’ai ouvert les yeux, le premier mars 1938. J’ai fait mon éducation dans les plus grands collèges et universités au pays. J’ai voyagé à travers le monde, futur héritier d’une immense fortune familiale. Je considère avoir été un enfant heureux, un adolescent comblé et un jeune homme incroyablement talentueux. Du moins dans le domaine des finances.

            Mon histoire commence réellement au cœur du mois de février 1972, alors que je fréquentais une jeune femme depuis près d’un an. La semaine précédente, je l’avais demandée en mariage, proposition qu’elle s’était empressée d’accepter, émue et en larmes.

            Alexandra était une jeune femme exceptionnelle. Bien que je fusse de seize ans son aîné, elle m’avait appris à aimer, m’avait enseigné le respect et l’abandon. Jamais une aussi belle créature n’avait foulé le sol de cette humble planète, j’en étais sûr, et les années n’ont rien changé à cela. Il ne faisait aucun doute qu’elle avait été façonnée par Dieu lui-même, avec un souci de perfection inégalé.

            J’avais fréquenté une pléiade de modèles, d’actrices et je visitais les soirées mondaines où le choix de partenaires, pour quelqu’un comme moi, ne manquait pas. Mais Alexandra était exceptionnelle, unique. Sa beauté n’était que la pointe de l’iceberg, parce qu’elle était aussi intelligente, généreuse, amusante, intense et intègre. Nous vivions un rêve. Je vivais le rêve.

            Je ne passais pas une seconde  de mes jours ou de mes nuits loin d’elle. J’étais incapable de me séparer de cette compagne parfaite que la vie m’avait offerte. C’était ironique, parce qu’avant elle je n’avais jamais cru à l’amour et avais maintes fois critiqué des amis ou connaissances dans des situations semblables.

            Je ne voudrais pas m’étendre inutilement sur la force de ce qui nous unissait et sur la beauté de notre union. Qu’il me suffise de dire qu’elle était toute ma vie et que plus rien d’autre ne comptait. L’argent, la célébrité et le contrôle de la fortune familiale n’étaient plus désormais que des détails, des éléments du quotidien qu’elle surpassait amplement.

            Nous avions décidé de quitter notre résidence de Détroit, en ce mois de février glacial, afin de nous rendre à New York. J’avais quelques affaires à y régler et Alexandra, naturellement, m’accompagnait. Une célèbre comédie musicale y était donnée, à laquelle elle pourrait assister.

            À cette époque, mon avion privé était un petit Cessna acheté à fort prix et qui avait la réputation d’être le meilleur sur le marché. L’appareil pouvait transporter six passagers et deux membres d’équipage. J’en étais très fier. Pour en prendre les commandes, j’avais engagé un pilote de grande expérience, retraité des vols commerciaux et médaillé de la Deuxième Guerre mondiale. À ma disposition jour et nuit, Steve était le type d’homme qui inspire confiance et respect.

            Nous sommes montés à bord très tôt le matin, avec tout juste quelques bagages, heureux et prêts à sabler le champagne. Le vol devait durer quatre heures et les conditions climatiques, malgré le froid intense qui sévissait, étaient idéales pour le voyage.

            Assis du côté gauche, près du hublot, je pouvais voir l’aile de l’avion et le paysage grandiose. Au bout d’un moment, Alexandra s’était blottie contre moi ; les quelques verres d’alcool consommés si tôt l’avaient rendue somnolente. Nous volions depuis deux ou trois heures quand je remarquai que nous ne survolions pas le paysage habituel, mais plutôt une série de montagnes imposantes, entourées d’une végétation dense. Le panorama était d’un blanc immaculé, recouvert de neige. Soucieux de ne pas déranger Alexandra, j’hésitais à me lever et à aller demander au pilote si, pour quelque raison, nous avions changé d’itinéraire : j’avais maintes fois volé et il n’y avait rien là d’exceptionnel.

            Toutefois, après une dizaine de minutes la curiosité l’emporta. Faisant de mon mieux pour éviter de réveiller ma partenaire, je parvins à quitter mon siège et me rendis à la cabine de pilotage. La porte était déverrouillée et le pilote me salua brièvement d’un geste de la main.

– Tout va bien, Steve ?

– Oui, monsieur Johnson. J’ai dût changer l’itinéraire, le temps se gâte à l’ouest.

            Je pouvais voir une sinueuse série de montagnes que des nuages sombres recouvraient en bonne partie. Mais plus loin, le ciel était limpide et d’une clarté éblouissante. Je contemplai le tableau de bord et tous ces instruments dont j’ignorais l’usage. Je questionnai le pilote à nouveau.

– Où sommes-nous ?

– Les montagnes Blanches, au New Hampshire. Je voulais éviter de devoir faire demi-tour.

– Est-ce que c’est une route…comment dire…sécuritaire ?

            Le pilote avait baissé les yeux sur ses instruments, enfoncé une touche et, se passant une main sur le front, pivota dans ma direction. J’avais perçu chez lui une brève hésitation à répondre, perception qu’il s’empressa de dissiper.

– Je n’ai jamais volé dans cette région, mais le climat et parfait, le ciel clair. On m’a donné le feu vert.

            J’approuvais d’un mouvement de la tête. Il m’était difficile d’imaginer tempêtes et turbulences alors que j’observais un ciel aussi beau. Le pilote n’avait pas terminé son explication.

– Ces montagnes, ce n’est rien du tout. J’ai survolé le ciel de Berlin dans un avion à la carlingue trouée de balles, alors qu’on me tirait dessus. J’étais le seul survivant de mon unité et au lieu de faire demi-tour, j’ai continué, ignoré les explosions autour de moi ainsi que le sang qui couvrait mes mains et mon visage.

             Je pouvais sans peine imaginer ce vol datant de la Deuxième Guerre mondiale, Steve m’ayant maintes fois raconté ses exploits.

– Alors si vous voulez savoir, monsieur Johnson, ce vol-ci c’est du gâteau.

            Je n’avais jamais douté de mon pilote, c’était moi qui l’avais engagé en raison de son expérience. Toujours fasciné par la beauté du paysage, je pris une dernière demi-minute afin d’observer le ciel, puis regagnai mon siège, me glissant discrètement à côté d’Alexandra, si belle avec sa longue chevelure blonde sur laquelle la lumière se reflétait par endroits. Elle dormait toujours. Ses yeux perçants, d’un vert émeraude scintillant, étaient pour l’instant clos. Sa peau était lisse et chaude, ses lèvres pleines et rosées, invitantes. J’étais comblé. Levant de nouveau mon regard vers le hublot, je sentis moi-même la fatigue me gagner. L’alcool n’était pas l’unique responsable : nous avions pour habitude de passer la majeure partie de nos nuits à fréquenter bars et clubs privés, ou alors à faire l’amour jusqu’au petit matin. L’intensité de notre relation n’avait pas encore diminué, peut-être même avait-elle plutôt augmenté.

            Je me réjouissais silencieusement du calme de ce vol sans histoire. L’espace d’une seconde, je vis mon reflet sur la vitre du hublot, qui me renvoya l’image d’un homme souriant. Cette vision fut très brève, toutefois, car je vis du coin de l’œil un éclair, une masse filant en sens inverse, rapide comme un projectile.

            L’idée d’un missile m’effleura l’esprit.

            Puis, une fraction de seconde après cette réflexion, un choc puissant secoua l’appareil, suivi aussitôt d’un son sourd et intense qui ressemblait fort à une explosion. La secousse nous bouscula avec une violence inouïe. Au travers du hublot, je regardai en direction de l’aile qui aurait dû se trouver sur la trajectoire de cette chose. Il n’y avait plus d’aile ! Il n’en restait qu’un moignon fumant, sans flammes visibles.

            Mon cœur cessa de battre et mon sang se figea; alors qu’Alexandra remuait et qu’un air de panique se dessinait sur son visage, je sus que nous allions mourir. Cette pensée atroce envahit mon esprit, occultant toute autre réflexion. Reprenant mes sens, j’offris à Alexandra un sourire que j’espérais rassurant.

–   Walter, qu’est-ce qui se passe ?

J’étais incapable de lui répondre. Paralysé, je ne pouvais articuler la moindre phrase. Devant mon silence, elle hurla à nouveau sa question, m’agrippant le bras avec force. L’avion piqua du nez et entama alors une chute horrible – le son de l’appareil plongeant vers le sol était terrifiant, assourdissant. Nous étions violemment secoués en tous sens par les tentatives désespérées du pilote pour le redresser.

      Serrant Alexandra dans mes bras, je voyais s’approcher à une vitesse folle le pic blanc et rocheux d’une montagne vers laquelle nous nous dirigeons tout droit.

      Il n’y avait plus de doute que nous allions nous écraser ; les bagages projetés contre les parois rebondissaient autour de nous, menaçant de nous blesser. Les cris de ma compagne retentissaient alors qu’elle se retenait à moi avec force, la tête enfouie dans mes bras.

      Je hurlai, voulant couvrir le tumulte.

–   Tiens-toi bien !

      Je fermai les yeux. Il n’y avait rien d’autre à faire.

–   Je t’aime Alexandra…

      L’impact fut monumental.

 

 Pour vous procurez la suite :

Visitez le site des librairies indépendantes du Québec : L’Esprit des glaces

Le site des Éditions Porte Bonheur : L’esprit des glaces

 

 

 

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