Nouvelle littéraire – La plage

 

Nouvelle – la plage (parut en 2010 dans la revue Solaris)

 

 

Une chose vit sur cette plage. Une chose immonde qui hante la nuit. La créature, humaine ou non, sème la terreur dans la petite localité côtière. Je la traque depuis des mois, en vain. Sept personnes ont disparu dans les six dernières semaines, ce qui porte le total des victimes à douze. Les services policiers paniquent, la population se méfie et un couvre-feu a été mis en place.

Personne ne m’empêche de patrouiller l’endroit durant la nuit. Les autorités sont au courant et financent même mes activités.

Après tout, quoi de plus logique que d’engager un monstre pour en combattre un autre ?

Je marche seul sur la longue surface sablonneuse rendue blanchâtre par la lumière de la lune. La plage s’étend sur des kilomètres, bordée par un parc d’attractions. La municipalité a une vocation touristique. Des quartiers populaires cèdent peu à peu la place à des quartiers résidentiels luxueux. D’immenses résidences s’élèvent sur des pitons rocheux. La plupart semblent avoir été désertées.

C’est la saison morte qui commence. Avec l’arrivée des vents d’automne, des vagues dévastatrices se fracassent sur les brisants. Le grondement est puissant et continu. Les gens qui n’ont pas déserté la région sont soit des aventuriers, soit des locaux contents malgré tout d’être libérés des touristes, soit des journalistes. Beaucoup sont restés avec l’espoir que le mystère des disparitions finira par être résolu.

La brise qui vient du large m’enveloppe d’une aura saline et glaciale, agréable. Je peux voir la lumière clignotante d’un phare lointain, guidant les navires. Je suis seul, sans arme, marchant les mains dans les poches. Il est près de minuit et il me reste bien du temps avant de pouvoir retourner à ma chambre de motel afin d’y dormir.

Je crois que ce sera une autre de ces longues et infructueuses nuits.

Toutefois, je me trompe, puisque je la vois de nouveau. Elle marche seule sur la rive sombre, vêtue d’une longue robe blanche, les pieds nus dans l’eau. Ses longs cheveux blonds sont soulevés par le vent. Elle se dirige vers l’immense jetée de bois qui supporte un restaurant et des boutiques, tous fermés depuis le début du mois.

C’est la troisième fois cette semaine que je l’aperçois. J’ignore qui elle est et ce qu’elle fait. Elle n’est pas frileuse, ça, c’est sûr. Je n’ai jamais osé l’approcher, parce qu’elle correspond à la description des jeunes femmes disparues. Parce qu’intérieurement je souhaite que la chose vienne tenter de la ravir sous mes yeux. Je la suis en silence, de loin, car cette jeune femme est mon appât.

Peut-être est-ce enfin la nuit où je vais tout comprendre ?

Mais rien ne s’est concrétisé jusqu’à maintenant, la nuit se terminant d’ordinaire par un lever de soleil et un retour dans ma chambre, afin de boire et de dormir jusqu’à la nuit suivante.

Les notables de la ville m’ont promis de meilleures conditions de détention, quelques privilèges, si mon intervention mène à l’arrestation de la chose. Une libération est toutefois hors de question, mes crimes sont trop graves. Je ne leur fais pas confiance et c’est indubitablement réciproque. Le bracelet GPS à ma cheville en témoigne.

Je me compte toutefois chanceux, car en attendant je ne suis plus derrière les barreaux.

Ce soir, les choses sont différentes. L’atmosphère nocturne est plus lourde, le pas de la femme plus rapide et sa posture plus rigide. Elle ne ressemble plus à une touriste qui savoure un moment de recueillement solitaire. Elle semble fuir quelque chose, sans vouloir en donner l’apparence. Aurait-elle découvert ma présence ? Moi qui me fais un point d’honneur de passer inaperçu.

La lune s’est retirée derrière son bouclier nuageux. La nuit en est devenue plus obscure, plus menaçante. Le terrain, irrégulier, dissimule des dénivellations et dunes qui ralentissent ma filature. Je refuse de couper vers le bas de la plage, là où marcher est facile mais sans possibilité de dissimulation. Je ne veux pas effrayer mon appât.

La police ne patrouille plus la plage depuis mon arrivée, cela fait partie de notre entente. Je ne veux pas que la chose fuie en raison de leur présence.

La jeune femme marche trop vite, je dois accélérer le pas et mon souffle s’emballe. Mes souliers sont remplis de sable. Je ne la perds pas de vue.

Et subitement, elle s’immobilise face à l’océan tumultueux. Cessant d’avancer, je l’épie. Il me semble que les vagues sont plus violentes, qu’elles atteignent ses pieds et ses genoux avec plus de vigueur. Elle doit être glacée. Pourtant, elle reste là, sans la moindre réaction, sans le moindre mouvement. Que faire ? Je dois réfléchir, car elle m’a pris au dépourvu. Sa présence en soi est un mystère. Depuis le temps, la chose aurait dû l’ajouter à la liste de ses victimes.

Je dois me rapprocher. Elle ne peut pas m’entendre, mais risque de m’apercevoir. Tant pis. Je quitte le couvert de mon abri sablonneux et me révèle. À l’exception de l’inconnue, les alentours sont déserts, je ne vois personne.

Partagé entre le désir de ne rien faire et l’impression que quelque chose ne va pas, je suis les pas de la femme dans le sable, là où les vagues ne les ont pas effacés. Je la rejoins. Il est impossible qu’elle ne m’ait pas vu approcher. Pourtant, elle fait mine d’ignorer ma présence.

Elle respire avec force. Elle tremble, transie et frigorifiée, sa peau est blême. Elle semble près de l’hypothermie, mais demeure sur place, les vagues fouettant ses jambes. Afin de l’atteindre, je dois me mouiller les pieds et, quand je m’arrête à ses côtés, je devine ses lèvres qui remuent. Mais je n’entends pas les mots qu’elle prononce.

Après un court moment d’immobilité, elle pivote légèrement la tête et je peux voir ses yeux, grands et clairs, ses pupilles dilatées. Sa voix m’atteint avec douceur.

« Il ne viendra pas ce soir. Car il sait que vous êtes là. »

Je ne trouve rien à répondre, alors je me contente de poser la main sur son épaule. Elle est si menue et si belle, d’aspect si fragile. Je désire la soustraire aux éléments, la protéger. Je la tire à moi et elle se laisse faire. Son corps est émacié, trop maigre pour être en santé. Je l’entraîne hors des vagues et elle ne résiste pas. Après quelques pas, je la soulève et la prends dans mes bras. Elle est si légère. Elle passe ses bras autour de mon cou et je remonte la plage, vers la chaleur et le confort de la civilisation. Je crois qu’elle s’endort contre moi, son souffle tiède au creux de mon cou. Il n’y a rien de romantique ou de sexuel dans mon geste. Il est en fait très paternel.

Je je dirige vers le motel où je réside.

 

Elle s’est endormie tout de suite, sans hésiter, sans se débattre quand je lui ai retiré sa robe trempée jusqu’à mi-cuisse. Je l’ai allongée sous les couvertures. Je l’ai ensuite observée, si belle et d’aspect si sauvage. Sa peau couleur de lait, ses traits faméliques. Elle rêve ou plutôt fait un cauchemar. Elle s’agite et je patiente, l’écoute et l’étudie. Je bois aussi. Car la journée va être longue. J’espère entendre un nom, un indice qui me permettra de découvrir ce qui vient ravir les femmes sur la plage. Mais ses gémissements sont mes seules réponses.

Après trois heures assis sur cette chaise inconfortable, à boire plus qu’il n’est raisonnable, je tombe de sommeil. D’un sommeil qui d’ordinaire est très léger, acquis dans les cellules et prisons à haute sécurité où la vigilance est une nécessité.

Quand je me réveille, c’est déjà la nuit.

Le vent souffle en rafales contre la structure du motel, des branches pianotent sur la fenêtre de la chambre. Malgré la noirceur ambiante, je distingue le lit défait et constate l’absence de la jeune femme. La robe blanche n’est plus sur le dossier de la chaise où je l’avais suspendue. Je me lève avec rapidité, courbé et la bouche pâteuse, l’estomac réclamant de la nourriture. Mais j’ignore mes besoins et me rue hors de la chambre. Le ciel est couvert, agité de sombres remous. De là où je suis, je mesure la hauteur des vagues qui s’écrasent en contrebas, sur la plage. Une tempête approche.

J’espère que la jeune femme n’a pas commis la bêtise de se rendre sur le rivage.

Je n’ai pas le temps d’avertir la police de ma destination mais j’espère qu’ils pourront me suivre grâce au bracelet qu’ils m’ont forcé à porter. C’est une clause de notre entente. Je dois les prévenir chaque fois que je quitte la chambre.

Mon intuition me dit que la femme a quelque chose à voir avec les disparitions. Elle détient des parcelles de vérité et je compte bien les lui soutirer. Accélérant le pas, je croise un couple habillé en accord avec le climat et je réalise que je ne porte qu’un chandail à manches courtes et un simple pantalon. Je résiste au froid et à l’envie de faire demi-tour, car je pense à la femme encore plus légèrement vêtue que moi.

J’atteins la plage si vaste, où mon regard sonde inutilement le sable couvert d’empreintes indéchiffrables. J’étudie les berges, désertes. Les vagues y déferlent avec une violence majestueuse.

Je choisis une direction au hasard et me mets à courir, malgré le vent qui cherche à me repousser, la pluie qui commence à tomber et le sable qui me fait trébucher.

Quand l’offre de venir dans cette localité m’a été faite, avec à la clé la promesse d’une libération provisoire, et d’une certaine liberté de mouvements que je n’avais pas connue depuis plus de dix ans, j’ai été incapable de refuser. Au début, je voulais simplement profiter de ce qui m’était offert, boire et dormir, marcher et vivre, respirer l’air frais et salin de la mer. Mais avec le passage des jours, avec les nouvelles disparitions, j’ai commencé à être curieux. À douter qu’il puisse exister quelqu’un de plus dangereux que moi. Ma curiosité s’est vite changée en ressentiment envers cet individu capable d’esquiver les policiers et de commettre ses crimes en toute impunité. Par jalousie et aussi parce que je refusais d’admettre qu’un tel être puisse exister.

Au bout de quelques semaines de recherches infructueuses, j’en suis venu à croire qu’il ne s’agit pas d’un être humain. J’en suis venu à chercher une chose, à traquer une entité plus monstrueuse que l’homme que je suis, moi, celui qu’on appelle encore le Bourreau.

La nature de mes crimes importe peu. Ce ne sont plus que des histoires lues dans des livres et visionnées sur des écrans de télévision. Des éléments du passé qui soulèvent la curiosité et la colère de la masse. Comme la peine de mort est abolie dans mon pays, je suis devenu l’incarnation vivante de la folie humaine. Ils sont tous venus à moi, prêtres, médecins, psychiatres, politiciens. Les familles de mes victimes aussi, du moins certaines d’entre elles. Je les ai reçues. J’ai écouté leurs pleurs, leurs hurlements, leurs insultes. Tous, à leur manière, m’ont demandé « pourquoi ». Si je l’avais su, je le leur aurais dit.

Je ne suis pas à la poursuite de la chose afin de payer ma dette envers la société, ni pour me repentir de mes crimes, mais parce que je suis jaloux et envieux. Parce que je veux capturer cette immondice.

Le rythme de ma course diminue. L’air froid brûle mes poumons, le sable emplit mes souliers et la pluie me transperce. Je m’immobilise au cœur du néant, assourdi par le fracas des vagues qui s’abattent sur la côte. Je m’essuie les yeux, la pluie tombant avec tant de force qu’elle m’aveugle. Heureusement, des éclairs lointains, irréguliers, aident à me repérer.

C’est alors que j’aperçois la silhouette humaine, agenouillée à près de cent mètres devant moi, vêtue d’une robe blanche qui tranche sur la nuit. Je reprends ma progression, lente et pénible. La femme, à genoux sur le sable, fait face à l’océan tumultueux. Bien avant que j’arrive à ses côtés, je peux constater qu’elle n’est pas seule. Devant elle repose le corps sans vie d’une jeune femme qui lui ressemble quelque peu. Je suis surpris de voir autant de sang, avec toute cette pluie. Le drame vient juste de se produire. Arrivé à la hauteur de la femme agenouillée, je m’arrête et regarde tout autour. La chose doit être près de nous. Je ne distingue pourtant rien d’anormal, à part les éclairs, perdus dans le lointain océanique.

La femme agenouillée dans le sable parle, mais je ne saisis pas ses mots. J’aperçois alors sur la plage ce qui semble être une traînée profonde, la trace de quelque chose de lourd qui aurait laissé une empreinte. Venant de la mer et s’arrêtant devant les deux femmes.

Je m’accroupis auprès de l’inconnue, la main posée sur son épaule. Elle ne réagit même pas à ma présence. Elle continue de parler, un murmure incompréhensible. Son regard est perdu dans le vide devant elle, ses dents s’entrechoquant dans un tremblement régulier.

Qui est-elle ? La question peut aussi s’appliquer au cadavre.

Le corps sur le sol montre des signes évidents de violence physique. Le front est strié d’écorchures, le nez fracturé, les lèvres lacérées. Elle a été belle, jeune et innocente. Il s’agit néanmoins de la première victime dont le corps est retrouvé. J’évite de tourner le dos à l’océan, de peur que la chose ne surgisse de nouveau et ne m’agresse.

Je veux questionner la survivante et la fais pivoter dans ma direction. Elle ne semble pas particulièrement effrayée. Plutôt confuse, perdue. Nos regards se croisent. Je m’efforce de paraître doux, réconfortant, compatissant. Des sentiments qu’il me faut imiter, faute de savoir les ressentir.

La jeune femme émerge de sa stupeur et regarde ses mains. Elle observe le corps près de nous. Je ne lis aucune peine dans son visage, simplement du regret. Ses murmures se sont éteints et ses cheveux sont soulevés par le vent violent. L’intensité de la pluie diminue toutefois, nous donnant un répit mérité.

L’étrange femme se remet à parler. Ses mots se perdent dans la nuit. Je la serre contre moi, autant pour rapprocher sa tête de la mienne que pour lui donner un peu de ma chaleur humaine. Je lui demande de répéter et elle le fait. Sa voix trahit mal une détresse subite.

« Il a échoué avec elle. Il en trouvera une autre. »

Elle essaie de se détourner, cherche la plage déserte et l’océan furieux. Elle revient à moi.

« Partez s’il vous plaît… pour lui donner la chance de finir. Je vous en prie. »

Son expression est à ce point implorante que je la crois folle. Il me faut la ramener au motel et, cette fois, m’assurer qu’elle y reste. Peut-être devra-t-elle rencontrer la police et expliquer sa présence et les liens qui l’unissent au meurtrier. J’essaie de la soulever, mais elle résiste avec une furie et une force qui me surprennent dans un corps aussi mince. Elle me toise avec défi.

« Je dois rester, je vous en prie. »

Les vagues qui s’abattent près de nous, remontant le long des jambes de la défunte, soulèvent sa robe et dévoilent sa culotte. Lorsque l’eau se retire, le vêtement redescend en place. Sans quitter de vue les flots, je demande à la jeune femme :

« Pourquoi rester ? »

Elle ferme les yeux. La pluie sur son visage m’empêche de déterminer si elle pleure.

« Parce qu’il reviendra et en prendra une autre. »

En disant cela, elle se retourne vers l’océan, et je ne peux m’empêcher d’y reporter aussi mon attention.

Une vague plus puissante que les autres déferle alors. Les flots nous couvrent, nous repoussent, m’obligent à me lever et à entraîner la femme avec moi, malgré ses tentatives pour se libérer. Une fois l’eau retirée, je m’aperçois que le cadavre de l’inconnue n’est plus là. Il ne reste plus la moindre trace sur le sable, plus le moindre indice, comme si personne ne s’y était jamais trouvé.

Je sens l’urgence du moment. Car la tempête reprend de la force. Le tonnerre se rapproche et les éclairs s’abattent autour de nous.

« Pourquoi doit-il en prendre une autre ? »

Elle me toise, sérieuse. Comment peut-elle être aussi belle et d’un aspect aussi maladif en même temps ? C’est incroyable. Elle me répond.

« Pour terminer ce qu’il a commencé, ce que vous avez interrompu. »

Je regrette de ne pas posséder d’arme à feu. J’ai aussi grandement besoin de boire. Je me prends à souhaiter que les policiers me recherchent à la suite de mon départ non autorisé de ma chambre de motel. J’aimerais qu’ils nous voient et viennent à mon aide. Quelles sont les chances que ça se produise ?

Plus que l’identité du meurtrier, c’est son motif qui me préoccupe. Je veux savoir pourquoi il tue et comment. C’est la question que je rugis à l’oreille de la jeune femme, pour couvrir le tumulte de la nuit.

« Pourquoi doit-il tuer ? »

Un rictus qui pourrait passer pour un sourire se dessine sur son visage tremblotant. Sa main froide et osseuse m’effleure le poignet. Un grondement s’élève de la masse liquide et, craignant une nouvelle vague démesurée, je jette un coup d’œil vers la mer. Je n’y vois rien. Il n’y a aucune créature dans les flots déchaînés.

Quand je reporte mon attention sur la jeune femme, son rictus me paraît moqueur, ses yeux froids et calculateurs. Soudain, elle ne semble plus aussi frêle et menue. Quelque chose a changé. Elle me répond :

« Nous tuons parce que nous détestons les humains. »

Sa main enserre mon poignet et me fait mal. Elle est d’une force incroyable. Ses yeux vitreux sont désormais d’un noir d’encre. Ses joues creuses et son sourire malsain la rendent soudain hideuse. Le sens de ses mots met quelques secondes à m’atteindre. Mais au moment où je comprends enfin, il est trop tard.

Je perçois un mouvement dans mon dos. Un frottement et une légère vibration du sol. Quelque chose s’approche. J’anticipais que la chose surgirait de la mer, des eaux sombres et insondables. Mais cela vient de l’intérieur des terres.

La jeune femme me fixe toujours, satisfaite de lire dans mon regard la surprise, la contrariété et la peur.

« La haine des humains est notre motivation. »

Une masse s’empare de moi et me propulse vers les eaux tumultueuses. Je suis incapable du moindre mouvement défensif, incapable de crier. La femme reste là, soudain d’une laideur démoniaque. Elle observe la chose me traîner vers les eaux en creusant le sol de son poids. Le contact est visqueux, froid. Je refuse de me laisser emporter vers l’océan, refuse de céder à cette créature. Je frappe de mes bras libres, de mes jambes qui ne touchent plus le sol. Mais en vain. Mes coups ne rencontrent que le vide. Une sorte de bourdonnement émane de la poitrine qui se presse contre mon dos. J’entends un souffle rauque. La peur me pousse à des gestes désespérés. Je cherche au-dessus de ma tête ce qui devrait être le visage du monstre. Mes doigts ne rencontrent tout d’abord que des surfaces écailleuses et gluantes. Le niveau de l’eau monte autour de nous. Les vagues de plus en plus puissantes me frappent, me giflent avec force. L’eau me fait tousser, cracher. La chose continue de me tirer vers les profondeurs.

Avec mes mains tendues, je touche soudain quelque chose de mou et, sans hésiter, j’y plonge mes ongles avec un hurlement  de dégoût et de rage. Un cri féroce me perce les tympans, et l’étreinte autour de mon torse se détend soudain. Relâché, je fuis dans les eaux peu profondes et, malgré les vagues et le ressac, parviens avec difficulté à me tenir debout. Je regarde en tous sens et finis par apercevoir la silhouette inhumaine qui se dresse entre deux crêtes de vagues.

Je n’arrive pas à comprendre de quoi il s’agit.

La chose a une forme humanoïde, avec des airs de vertébré aquatique. Elle me regarde, l’un de ses yeux clos, l’autre révélant un regard illuminé de férocité. Je vois des cicatrices, anciennes et multiples, qui parcourent le buste bombé. Nous nous toisons, nous observons, nous défions. Puis, la créature glisse sous les eaux avec aisance. Elle s’enfonce et disparaît.

Du coin de l’œil, j’aperçois toujours la femme sur la plage, agenouillée et immobile, épiant la scène.

Je reporte mon attention sur l’océan, en cherchant à percer du regard le néant sombre qui m’entoure. Puis, une lame plus puissante que prévu s’élève devant moi et s’abat avec fracas à l’endroit où je me tiens, m’assommant presque.

Je me débats contre l’ennemi liquide. Je tente de rejoindre la surface mais n’y arrive pas. Mes pieds ne rencontrent plus le fond sablonneux. Je crois apercevoir la lumière lointaine des éclairs. Au moment où je m’élance dans cette direction, une poigne solide m’agrippe le pied. Je n’ose pas baisser le regard et me concentre sur la lumière, sur le salut inaccessible.

Ma lutte semble inutile. La chose me retient et m’attire inexorablement vers les fonds glacés. J’ai peur, pour la première fois de ma vie. Non pas de mourir, car j’ai souvent souhaité la délivrance. Non, j’ai peur de ce qu’il y a après la vie. De devoir payer pour mes crimes.

Je cesse de me débattre en voyant la surface s’éloigner. Au fin fond de mon être, tandis que je glisse vers la mort certaine, je comprends la motivation de ces créatures. Peu importe ce qu’elles sont. Ce qu’elles veulent. D’où elles viennent.

Car, comme elles, j’ai détesté, détruit et ravagé.

Comme elles, j’ai cédé à la haine.

Le trait le plus humain.

 

Sylvain JOHNSON

 

 

 

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